‹ H. Taine: sa vie et sa correspondance (volume 2)Chapitre 70 sur 131 · Voir p. 5WL nppendicc ÏU, 7i. Voir p. Is'Ot iJclf' 'I · texte numérisé non relu

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est intéressant pour moi et les gens du métier, plutôt que pour ton voisin le sous-préfel, ou le juge d'inslruclion.

A EDOUARD DE SUCKAU

Orsay, 8 février 180 1 Cher Ed, j'ai bien lardé à t* écrire et tu aurais du me dire si tu \as bien ; j'ai grande envie de le savoir. J*ai pioché comme un sourd, depuis ton départ, et je viens de finir mon grand diable de chapitre sur la poésie anglaise au xix<^ siècle'. Ces exposés généraux sont très fatigants; j'étais si las que j'ai planté là Paris pour deux ou trois jours. Ajoute le monde; il est bien difficile de refuser certaines invitations à dîner, ce qui exige en plus une visite de digestion. Les veilles et les agitations démontent ma triste machine nerveuse, et je suis obligé souvent d'enrayer comme aujourd'hui.

J'avais commencé à noter mes souvenirs de Belgique et de Hollande, j'ai lu un peu à droite et à gauche, dans les vieux bouquins, pour connaître les anciennes mœurs du pays; mais j'en suis resté aux huit premières pages. J'ai écrit vingt pages d'un roman, qui finira ou ne finira pas, à la grâce de Dieu. J'ai griffonné le soir en rentrant, sur les soirées et sur les gens que j'ai vus,

i, Voir page 187, noie 3.

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quelques bouts de noies. Voilà ma vie; pour les idées intéressantes, je n'en ai eu guère; ce qui m'a le plus amusé, c'est le Livre des Rois de Firdousi, le Voyage en Espagne de Mme d'Aulnoy (xvu^ siècle) et Slielley. Cet Anglais, qui est médiocrement loué dans son pays et inconnu en France, est un poète rare, et tout à fait de premier ordre. Quand il met en scène des hommes, il est mauvais, mais quand il s'agit de choses idéales et naturelles, quand il parle du ciel et des nuages, il vaut les plus éthérés de tes Allemands.

Tu vois ma vie, mon cher ami, c'est notre ancienne vie d'École; creuser dans un trou, tous les jours à la même place, et s'obstiner à faire ce trou. Je doute que, cette année, j'y arrive; du moins j'y ferai tous mes efforts; je me sens serf, je voudrais en êlre hors. J'ai encore lord Byron à faire, ce sera un grand article isolé, comme ceux que j'ai écrits sur Swift, Milton, etc. Après cela, il faudra refondre et récrire les cinq chapitres du commencement, deux tiers de volume.

De nouvelles que te dirai-je? Assollant, que j'ai vu hier, fait des romans et doit tenter, aujourd'hui vendredi, une seconde leçon rue de la Paix, sur Courier ; sa première il y a six mois a été un fiasco. Ces leçons se paient 60 francs. — Challemel-Lacour va partir pour Pau, la vie y est moitié moins chère qu'à Paris; il pourra peut-être l'hiver faire là un cours pour les étrangers riches, et cependant travailler pour les libraires. — Renan est revenu d'Orient triste comme un hibou. Berthelot est échiné. — Je ne vois plus

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Prévost qu'en passant. — Boissiera ouvert son cours au Collège de France par une leçon bien écrite; il aura 60 personnes. — L'homme le plus en vue, ce mois-ci, a été About. Il s'est retiré sous sa tente et fait à Saverne un nouveau roman; on le représente comme un Machiavel, c'est le plus imprudent des hommes. — Ce qu'il y a de mieux certainement cette année, ce sont les Lundis de Sainte-Beuve; en ce temps-ci les plus vieux sont les plus jeunes, Sainte-Beuve, Michelet, George Saud, etc.

Tu crois qu'il y a dans tout cela une pâture intellectuelle, j'en doute; la conversation se compose de cancans et de discussions usées pour nous; mon plaisir cette année a été d'observer, en vue d'un roman futur; j'allais dans les salons comme à l'amphithéâtre. Je pense que tout homme cultivé et intelligent, en ramassant son expérience, peut faire un ou deux bons romans, parce qu'en somme un roman n'est qu'un amas d'expériences. Regarde les Anglais et Anglaises. On voit pulluler chez eux les romans, les voyages, tous passables ; cela entre dans l'éducation comme le talent d'écrire un article ou de faire un speech.

Pourquoi n'essaierais- tu pas comme moi, dans tes longs loisirs? Un livre est toujours bon quand on y met des faits vrais que d'autres n'ont point observés, et chacun possède de tels faits, ayant vécu dans un certain monde spécial ignoré des autres.

Et Cowper! En avant Cowper. Lis Cowper. As-tu iBmporté Cowper? Que dis-tu de Cowper? Aimes-tu

Cowper? Tu es un chien, une oie, un dindon, un acacèphe, un recteur, un proviseur, tout ce qu'il y a de plus gélatineux, si tu ne fais pas Cowper.

Il pleut, je regarde la rue par ma fenêtre; pas un passant, de temps en temps une voiture de routier. Nous vivons cloîtrés ici; la société y est intolérable : des épiciers retirés qui font les gens d'imporlanee. De temps en temps l'enveloppe polie crève et laisse voir -la vilaine bête commerciale. La persontie la plus intéressante est un chat de ta connaissance, nommé Zizi, fourré et majestueux comme un domestique de bonne maison.

Bonjour, mon bon Ed, et courage; à la fin de l'année, tu auras ta Faculté, tu feras la coqueluche des dames, tu épouseras la fille du maire, tu m'inviteras à tes noces, et nous philosopherons ensemble sur les futurs contingents. B., L., qui se sont mariés récemment, ont chacun un futur contingent en train d'arriver à la lumière.

A EDOUARD DE SUCKAU

Orsay, 20 juillet 1804

Mon bon Edouard, voilà trois mois que nous ne nous

écrivons pas. Mon excuse est ma maudite tête; elle ne

va qu'à moitié bien, j'ai passé plusieurs semaines sans

rien faire, et encore maintenant je travaille tout au plus

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trois heures par jour; de sorte que je rechigne quand il s'agit d'écrire, même à mon excellent ami.

Mais toi, tu es sans excuse, puisque tu as la tête libre et que tu t'ennuies à Angers. Quoi de neuf?... J'ai vu un article de toi dans la Revue, voilà ton seul signe de vie. Donne-moi donc de tes nouvelles.

Pour moi, mon cher ami, je suis depuis quatre mois dans le xvui*^ siècle anglais jusqu'au cou. Lire est déjà long, mais il faut tant de temps pour digérer I Cela fera deux articles pour la Revue des Deux Mondes, j'en ai écrit à peu près cinquante pages, tu vois que je n'avance guère. Le métier d'écrivain est échinant et ne rapporte point d'argent. Les seuls profits, ce sont les lettres et visites de gens gantés ou non gantés qui viennent vous demander un article ou une recommandation, et je me passerais bien de ces profits-là.

Je suis à Orsay depuis six semaines; j'herborise un peu, mais j'aurais grand besoin de ta direction, pour cela comme pour l'allemand que j'écorche dans un de tes Gœtlie.

Prévost est toujours nerveux; lu as remarqué son absence d'un mois aux Débats; sa maladie l'avait repris. Par bonheur il en est quitte. Mais il dîne tous les jours en ville, il a les succès de la politique, de la famille, de l'argent, du plaisir. Je crois que son train de vie n'est pas sain; il le sait, il n'y a rien à lui dire. M. Havet a été tout à fait malade. M. de Sacy a eu une fièvre bilieuse. Notre métier tue. Ah! que je te souhaite dans

une bonne Faculté, bien coi et paisible I Sais-tu quelque chose à ce propos?

D'idées intéressantes, je n'en ai guère. J'ai écrit dans Stuart Mill celle qui m'avait le plus attaché cette année, à savoir qu'il n'y a que des phénomènes, que la matière est un système d'attractions et de répulsions ordonnées par rapport à des formes géométriques, eîc. J'ai trop peu de santé pour méditer longuement sur ma théorie des Lois en histoire. Tout cela est resté cru, non digéré ; il faudrait que je l'aie là comme à l'École pour en bavarder librement, par aperçus et tâtonnements. Le temps de la grande fermentation et production est passé. Cette nouveauté fleurie de la première intuition s'est fanée, et nous piochons bourgeoisement, patiemment, chacun dans le sentier que nous nous sommes tracé.

La seule grande belle découverte dont j'entende parler est celle de M. KirchhofT^sur les raies du spectre solaire, sur la désignation de chaque corps simple par un système de raies spéciales, et sur la composition de l'atmosphère du soleil. On étudie vigoureusement en Ce moment la lumière; il y a les expériences de Fizeau' qui prouvent qu'elle va plus vite dans l'eau que dans l'air, et celles de Becquerel fils' qui prouvent que tous les corps sont phosphorescents. Vois aussi les rapports

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