‹ H. Taine: sa vie et sa correspondance (volume 2)Chapitre 71 sur 131 · Kirchhoff (Gustave-Robert), physicien aUemand, i · texte numérisé non relu

Kirchhoff (Gustave-Robert), physicien aUemand, i

2. Fizeau (Armand-Hippolyte- Louis), membre de rinstitut, 1819-

3. Becquerel (Alexandre-Edmond), physicien, membre de l'Institut, 1820-1891.

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de la Société de biologie sur la reviviscence; la conclusion très claire est que la vie n*est que l'organisation en action.

Je te serre la main, mon bon Ed, et je t'embrasse avec un grand désir de recevoir des nouvelles de toi.

A M. CORNÉLIS DE WITT

Orsay, 20 septembre 1861 Mon cher ami,

Je te remercie des lettres que tu m'as renvoyées. 11 y en a une de M. Diiruy; il paraît qu'on n'était pas encore absolument décidé à faire une vacance à Saint- Cyr. 11 pousse vigoureusement à la roue, et le général Blondel aussi. L'affaire va se décider, je pense que la lettre de M. Guizot sera d'uu'grand poids.

Je vous suis bien obligé, mes chers amis, de votre accueil si franc; je vous dois encore autre chose; il me semble que j'ai appris chez vous ce que c'est que la famille, la maison et l'héritage; je n'avais encore vu que des rassemblements, des logements, et des successions; j'ai vu pourtant déjà bien des intérieurs; mais la vraie concorde, le vrai bon sens, la vraie autorité y manquent. Ce qu'il y a de mieux, c'est que je vous crois capables de ôubir le malheur, sans vous désorganiser ni vous troubler.

I. Écrit en revenant d'un séjour au Val-Richer, cliez M. Guizot.

216 COHHESPONOANCE

Veux-lu rappeler à Guillaume sa promesse plour octobre? Je resterai probablement ici jusqu'au 15 ou au 20; s'il me domie un bout d'après-midi, je lui montrerai un paysage bien fin et bien gracieux.

Je suis allé à la Revue de l' Instruction, Ton Jefferson y était. J'ai parcouru la liste des rédacteurs; d'après mon avis, on priera M. Dreyss de faire l'article ; c'est un homme réfléchi et instruit.

Il y aura peut-être des tiraillements pour mes articles a la î\evue des Deux Mondes, M. de Mars a ouvert des yeux grands comme des coquilles de noix, quand je lui ai dit que ma demande était une condition sine qua non. Il en référera au grand souverain, qui maintenant ne revient à Paris que la veille du numéro, et trône dans sa terre de Savoie.

Mon respect à ces dames et à M. Guizot; une bonne poignée de main à toi et à tes frères.

A M» CORN ELI s DE WITT

Paris, i8 octobre 1861 Mon cher ami.

J'ai eu une audience de M. Rouland qui s'est montré fort aimable.

Il m'a d'abord répété les objections contenues dans sa réponse à M. Guizot. J'ai vu qu'il considérait le nouveau cours comme un cours de collège et je l'ai

ANNEES i860-1863 217

détrompé. Je lui ai expliqué qu'il était analogue à celui de rÉcole polytechnique, qu'il s'agissait. d'ouvrii' et d'exciter des esprits, etc. Là-dessus, il a changi^ entièrement de ton, il a déclaré qu'il ne s'opposait plus l\ ma candidature, que même il l'acceptait, qu'il était heureux de me voir rentrer dans l'enseignenu nU (jue plus tard même il pourrait se présenter quehiue chose à l'École normale ou ailleurs; de sorte que je i'eg:anie la nomination comme presque absolument cerlnî m .

La seule objection est contre la trop grande i iciiduo du cours, et mon avis est un peu le même.

Je n'ai pas besoin, je crois, d'abuser une ?^P€ondc fois de la bienveillance de M. Guizot. Je n'ai plus ([uà le remercier; son obhgeance est égale à son accm^L

Les professions de foi et le ton de la conversntion du M. Rouland m'ont paru beaucoup plus libérales ri {Ans aimables pour moi que. le ton de sa lettre. Il u'x avJiil plus la moindre nuance de blâme, il exprimait simplement un dissentiment personnel, et approuvai! h*s investigations libres et même hardies de l'espril -< IhhiIfique.

J'ai vu Guillaume ici. Il abonde dans K' sims du Casaubon.

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A M. CORNELIS DE WITT

Paris, 51 octobre i861 Mon cher Cornélis,

Au dernier moment mon affaire de Saint-Çyr a manqué. Le maréchal a conservé le titulaire.

Le général directeur de l'École, le général inspecteur, et l'inspecteur d'Académie ont alors fait une charge d'ensemble qui n'a pas abouti non plus. M. B... a eu un frère tué en Crimée, ce qui mihte en sa faveur; d'ailleurs il est plus difficile à la Guerre que dans l'Université de mettre un homme en retrait d'emploi. En attendant, il reste, branlant dans le manche. Il n'y a plus rien à faire de ce côté.

Je travaille sur les poètes du xvm® siècle, Pope et Burns. Je me rappelle que tu souhaitais un sujet, assez français et sur la Révolution. Pourquoi ne prendrais- tu pas Fox ? Il ne nous est pas hostile, et il est très éloquent. Un travail très intéressant serait : « De l'attitude de l'Angleterre en face de la France pendant la Révolution française. »

Qu'est-ce donc que ce livre de M. Guizot que je vois annoncé : « Trois rois, trois peuples, trois siècles » ? Son dernier ouvrage me paraît très élevé et bien beau de style; sur plusieurs points que tu devines je n'ai pas été convaincu.

Quand tu reviendras à Paris, voudras-tu me rapporter le 1*^' et le 2** volume du Piclorial historyl

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Mille respects et amitiés chez toi; je te serre la main bien affectueusement.

A EDOUARD DE SUCKAU

Paris, 3 clcccml«ir iMil

Mon cher Edouard, si tu peux et si tu veux faîr^i dos démarches à propos de ta Faculté promise, je l i'ti^mgt^ à demander Càen plutôt que Grenoble. Les Guizol y uni un parent, des amis, c'est une ville libérale it a^spK pensante, je crois que tu y seras mieux.

Weiss qui connaît ton affaire ne paraît pas ih it;ii]i que tu aies une Faculté cette année, je suis bit m contrarié de te dire cela; il croit que M. Rouland vrHJtltn d'abord assoupir le bruit d'Angers, et pense qu'il a ùU' prodigue de bonnes paroles, mais qu'il est mou, fitiiirlt^ et te laissera attendre jusqu'à l'an prochain. 11 fîillail , ii son avis, laisser Sarcey redoubler, on aurait eu \n ehosti de force. Il paraît que Sarcey, About, Assollaiil vnnl chacun dans leur journal faire une charge à foinl siu' l'Instruction publique.

Combien as-tu de classes par semaine *? Je cominviids bien ton dégoût, il faut pouvoir enseigner f)m l(|m' chose pour enseigner volontiers. Pourtant, csN i; qu'il

1. M. de Suckau venait d'être envoyé en disgrâce au \)c^i' tU* Nantes.

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i. Voir p. 188, noies 2 et 3.

220 CORRESPONDA>CE

n'y a aucun de tes jeunes gens qui aime à lire et à

raisonner?

Voudrais-tu traduire Stuart Mill, la Logique sur laquelle j'ai fait un article dansla Revue des Deux Mondesl A celte époque, Guillaumin le libraire désirait la faire . traduire. Veux-tu que j'y aille pour savoir s'il n'a pris personne, et pour te présenter?

Mon xvin® siècle anglais va paraître en deux articles de la Revue et quatre des Débats^. Le premier article de la Revue a paru hier, après de rudes débals avec Buloz.

J'étudie le xix^, je lis les poètes, il y en a trop, el ces gredins-là font tous quinze volumes. Un bon pour cent médiocres. Cela dégoûte d'écrire. J'ai jeté plusieurs années de ma vie dans ce travail, qu'est-ce X[u'il en sera dans cinquante ans? Connais-tu YHisioire d* Angleterre de Smollet? A moins d'avoir du génie et de la chance, un livre, même soigné, devient vite un torchon. Peutêtre nous sommes-nous trompés; peut-être la vraie vie était de gagner de l'argent, d'avoir une jolie maison de campagne, de chercher une femme à peu près douce et sensée, et de mettre nos pieds sur les chenets paternellement et conjugalement, le soir, en robe de chambre.

La tête est dans l'état ordinaire ; je me fais lire, je me couche à neuf heures, je me promène sur les quais. En fait d'idée, je cherche la formule de mon xix« siècle; j'ai lu V Histoire de la littérature grecque d'Oltfried

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Muller par comparaison, et ÏHisloire des Druses, de M. de Sacy. Je me confirme dans l'opinion que je t'exprimais; indépendamment des circonstances spéciales et infléchissantes y il y a chez les Grées, les Arabes, les gens du moyen âge, et les modernes, une série de périodes inlellecluelles qui est partout la même. Chaque élément succède au [précédent, en vertu de l'existence du précédent, comme le fruit à la fleur, et la graine au fruit. Le xix^ siècle chez nous, panthéistique, scientifique, critique, historique, correspond à Alexandrie. Lesxvn*et xviu® siècles chez nous, oratoires, classiques, correspondent aux siècles d'Auguste et d'Euripide. Le caractère des siècles classiques, c'est de faire la classification netle, régulière de toutes les idées, avec leur subordination, leur ordre, leur développement, leurs étiquettes exactes. Cela achevé, les nouveaux venus, les esprits qui arrivent, sentent qu'il y a autre chose à faire, sont inquiets, cherchent, s'élargissent par la connaissance des civilisations passées ou voisines, et trouvent des idées embrassantes, des universaux assez vastes, mystiques ou panthéia.cs, pour expliquer et réunir toutes les choses divisées par la classification. De là naît un genre d'imagination et de poésie distinct, des passions neuves, une façon nouvelle de comprendre la religion, la société et le reste.

Tu vois que je bavarde comme à l'École, mais tu m'y invites. Boissier remplace llavet au Collège de France. Pour moi, je doute fort que je puisse jamais atteindre rien d'officiel. En attendant, je prends des notes, je

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222 COIiRESPONDANCE

suis allé aux églises, au Palais de Justice, jtv vais aller au Casino, les lorettes sont probablement la gloire de Paris, il faut les connaître; cela fera peut-être une France contemporaine; mais j'ai peur de mes notes, elles sont peu patriotiques, point gaies et encore moins respectueuses.

About loue, avec Sarcey, le petit hôtel d'Alexandre Dumas fils, Sarcey paie un tiers, About les deux tiers et le mobilier. 11 a 12000 francs au Comliiutionnelf plus 4000 francs d'entrée. Renan est nommé au Collège de France. Assollant a fait un joli roman bien fou et fantastique, Marcomir. Weiss gagne une douzaine de mille francs et fait des économies. Sarcey est dans son feuilleton comme un poisson dans l'eau, et publie un volume, Mots et Idées, inséré par fragments dans VIllvstvatlon. Prévost a le plus frais des gilets blancs, et devient tout à fait officiel. Nous n'avons plus un seul point de contact.

. Mon bon Ed, en avant le goudron et l'huile de foie de morue ; garde ta santé, c'est le fond de l'essence de la substance. As-tu besoin d une lettre pour M. Schmidt, ton inspecteur, le beau-frère de mon beau-frère? Il passe pour un homme d'esprit. Je parlerai de ton frère à M. Bertrand.

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ANNtES 1800-1805 ^-m

NOTES SUH PAHIS

Soirée chez M, Molil.

Décembre 1801

Conversation avec M. Mignet, que je vois pour la première fois.

Il y a un fonds de slérililé; on voit qu'il n'a pas vécu dans les idées générales, qu'il y est impropre. Il n'est pas artiste non plus, voyez son histoire de Marie Stuart, sa Révolution française; c'est glacé. Il est propre à digérer des matériaux indigestes, à exposer clairement, en bel ordre. Il a le talent français de la classification parfaite et de l'élégance noble académique.

On sait qu'il travaille depuis vingt ans à une histoire de la Réforme. Je lui demande pourquoi, de 1520 à 1620, après Reuchlin, Ulrich de Stutten, Luther, Albert Durer, l'Allemagne est restée stérile, quoique en paix et à peu près libre, tandis qu'en France, en Angleterre, en Espagne, en Hollande, il y a un si grand mouvement d'esprit. Il paraît étonné de celle vérité, il la reconnaît, mais ne peut donner aucune explication, même aucune de ces exphcations ordinaires qui viennent à la bouche de M. Duruy, de M. Challemel-Lacour par exemple. Pareillement je lui demande si la cause universelle profonde de la Réforme n'est pas l'inquiétude de conscience propre surtout aux races germaniques. Il a l'air encore dépaysé, répond oui pour Luther, nie pour Zwingle,

224 COURESPONDAISCE

(avec raison; il y a conjointement l'essor d'esprit et de science qui est la Renaissance) ; mais il est clair que l'histoire psychologique, comme l'histoire philosophique, est fermée pour lui.

il se lève à cinq heures du matin pour travailler. Tous les soirs il passe une demi-heure chez M. Thiers^ son grand ami. Il va très peu dans le monde. On cite une dame qui l'a fait solliciter deux ans pour l'avoir à dîner. Selon M. Mohl, il était fait pour la vie domestique et regrette le mariage. Il a été très beau, il a encore une belle tête régulière qui représente bien. 11 a plus de soixante ans, on lui en donnerait cinquante. Quelque chose de convenable et un peu compassé. Le diable au corps manque.

Celte soirée était curieuse par le contraste des types. A côté de M. Migiiet était M. de Loménie, avec ses moustaches mihtaires et son entrain, causeur, rieur, diseur d'anecdotes; puis un petit avocat rondelet content de soi et qui prenait le dé de la conversation; enfin M. Mohl, lionnête Allemand, profondément savant et de plus capable de générahser, à qui j'ai parlé de sa Perse et de son Orient : son idée est que la civilisation a été grêlée habituellement en Perse, que les Arabes ne sont pas élevés au-dessus d'une sorte de Moyen âge, que les documents indiens sont trop altérés et dépourvus de chronologie, que je n'aurai de données nettes pour trouver les lois de la civilisation que dans le monde grec, romain et moderne. Il est triste, même, d'apparence, morose et grognon, lourd de corps, sans

finesse et flexibilité, difficile à faire parier, prompt aux gros coups de boutoir assénés juste. M. Brook, vigoureux Américain, grand lévrier énergique et actif de cinquante ans, avec ce fonds de modestie douce que j'ai vu ordinairement chez les Anglais, et qui fait contraste avec notre pétulance bavarde. Madame Mohl, Irlandaise ayant vécu à la française, type de vieille marquise xvui'^ siècle, célèbre pour l'excenlricité de ses habitSy mais aimable, bonne au fond, de bonne humeur, avec une étourderie, une vivacité, des gaietés, des inimitiés et des engouements d'enfant. Ici elle ne choque pas, du moins elle ne me choque pas. A Oxford, Mrs. W. la trouvait grotesque, et comme je disais : « Madame Mohl n'a pas Tair d'une Anglaise. » — « Je vous remercie. Monsieur. »

10 Janvier ISGti

Déjeuner avec Pierre Leroux.

11 a désiré me connaiire pour me pailer de son grand dernier ouvrage, il nous en a lu au dessert.

Un gros homme à torse d'Hercule, cheveux ébouiillés et infinis, brave et loyal garçon, mais parfaitement dépourvu de tact et de finesse. Il court à droite et à gauche sur les idées qu'on lui présente, se détourne du droit chemin qu'il avait enfilé, etc. Il juge à tort et à U'avers, prétend réfuter les savants, n'est pas au courant de la science : « L'hypothèse d'une masse liquide centrale est absurde. » On lui répond que, sous une pression d'un million d'atmosphères, l'étal d'un corps,

n. TAINK. — roRUKSPONDANTK. 11. I .')

quelle que soit la chaleur, ne peut pas être soupçonné, Tanalogie manquant tout à fait. « Les métaux précieux de cette pâte devraient par la force centrifuge percer et suinter à la surface de la terre. » On lui répond que l'attraction surpasse énormément, et annihile en cet endroit la force centrifuge. — a Renan n'a rien entendu au livre de Job, il a tout traduit à faux. » On lui fait avouer qu'il apprend l'hébreu en amateur depuis deux ou trois ans, qu'il n'a pas lu un commentaire allemand, qu'il en est resté à Richard Simon du xvn<^ siècle, etc.

Bref, un cerveau creux, qui nous lance à la tête son « Sensation — Sentiment — Connaissance », et nous assomme de sa préface. Cette préface est une conversation entre lui et une protestante morte qui lui a envoyé la Bible. Ils commentent tous deux en rêve le livre de Job. Ce livre à un sens philosophique par delà le sens réel, les trois amis de Job symbolisent le sentiment, la sensation, la connaissance, etc.

Parfaite ignorance des méthodes et de la prudence critique.

Assez d'imagination et d'esprit, mais de seconde qualité.

11 vit d'une souscription de ses amis qui donnent chacun quarante sous par mois. Il a quatre enfants, auxquels il ne donne pas d'éducation par système. (( L'homme n'est pas fait pour jouir, mais pour lutter. » Il a écrit vingt-cinq volumes que les libraires ne veulent plus réimprimer. 11 a été dupé toute sa vie, il a

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AISINKES 1860-18C3 227

vendu pour 500 francs à Charpentier sa traduction Je Werther et Charpentier y a gagné 45 000 francs.

Il faut qu'il imprime son livre dans une librairie protestante, cela se vendra en Amérique, en Prusse, en Australie, chez les Unitaires, les Mormons et tous les mystiques.

Il a été ouvrier, il a été en Angleterre pour fonder un journal avec 150 francs dans sa poche; il a été de la Charbonnerie, ami de Fortoul, l'ancien ministre, depuis transfuge. Nul sens pratique, mais courage, verve, force physique indomptable. Il avait de quoi ne pas réussir et durer.

22 Février 1862 Ouverture du cours de Renan au Collège de France.

Les étudiants libéraux sont allés demander à M. Despois s'il fallait siffler. Les catholiques de même à M. de Laprade.

Il y avait un groupe de siffleurs, mais les applaudisseurs avaient une majorité écrasante. Le torrent entre : la foule à la porte était si violente, ayant arraché un candélabre, que les sergents de ville tombent dessus et la chassent de h cour à force de bourrades. J'ai vu un homme la tête en sang.

Pendant trois quarts d'heure, tempête de vociférations, cris de sauvages et rires : Vive Quinet, Michèle!, Prévost-Paradol, Laprade; vive Guéroult, à bas Guéroult, a bas les Jésuites.

Renan entre, c'est un tonnerre, on agite les chapeaux, on se lève, on hurle. Quelques sifflets; le tonnerre d'applaudissements recommence plus fort. Impossible pendant vingt minutes d'ouvrir la bouche. Il s'épuise en gestes inutiles pour demander le silence. Ses gestes sont un peu ceux d'un évêque (un évêque in partibus infidelium)y de même quelques phrases de sa leçon. Elle est aux Débals.

Il donne trop la bénédiction.

Sa leçon est fort bien (ce que les Sémites ont donné à la civilisation générale). Phrases hardies sur le Christianisme et le Pape. — Les étudiants applaudissent comme des abonnés du Siècle, grossièrement. Après la leçon, une colonne énorme avec des parapluies va l'applaudir rue Madame.

5 mars 1862

Conversation avec Charles Robin, • lanatomiste à microscope et positiviste.

Quarante et un ans, lunettes, moustache et royale, à demi policé; c'est le savant encore enfoncé à demi dans ses dissections, un. peu carabin, revenant indéfiniment sur son idée, même d'une façon importune et devant une femme, ne voyant pas nettement les délicatesses et les ménagements de la société. « Moi, je trouve cela admirable, les cerveaux; j'en avais encore ce matin sous la main, etc. »

Très convaincu, pas marié à cause de cela. Il y a un

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ANNEES 1800-1865 ^'i\)

peu de fanatisme. Il blâme X... qui va trop diiiis le monde et ne travaille plus.

Deux idées : l*» 11 a suivi toute la machine n<^i viusi^ depuis le filet extérieur superficiel, jusqu'à la iîmr]|i\ et dans tout le trajet de la moelle, à Ira vers la iuhIhIm'rance, jusque dans les hémisphères (avec le iiiinnscope). La substance blanche perçoit les impresi^ions, la grise est le foyer de l'élaboration et de la rf^ulinii volontaire et musculaire.

2<> Le grand principe est le renouvellement im rss;nil de toute la substance du corps. A cause de celn. hi m nivelle substance arrivante se coule comme cl in i s un moule sous la forme de geste, d'action, d'étal voulu ou non, accidentel ou non, qui est présente et f^iii rsl répétée. De là l'acquisition des instincts et dis habitudes transmissibles. De là les races, etc.

Impossible de lui faire comprendre, non plu> i[u .'i Verneuil*, qu'il y aune difficulté dans l'équatiou <ju ils établissent entre la sensation, la douleur, le plu^ir, ol

une trépidation, une contraction, un mouM' ut

étendu quelconque.

Visite de Gustave Flaubert.

Un grand vigoureux homme un peu carré, k ^i (>ssOi4 moustaches, l'air assez lourd, l'apparence d'un ca[ii-

1. Yerneuil, Aristide-Auguste-Stanislas, merabre de IWi ;nhinie de médecine, 1823-1893.

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taine de cavalerie déjà fatigué et qui aurait pris des petits verres.

De la force et de la lourdeur, voilà le trait dominant de sa conversation, de son ton, de ses gestes. Rien de fin, mais de la franchise, du naturel; c'est un homme primitif, « un rêveur et un sauvage ». Il a dit lui-même ces deux derniers mots. C'est un piocheur obstiné, qui force son imagination et qui en subit les accidents.

Il sort peu le soir, travaille la nuit, énormément, dans une grande chambre solitaire, bien chauffée, faisant du bruit, « gueulant, suant, buvant de Tcau ». Quand la veine vient, il ne dort plus, il se réveille la nuit pour écrire, il mange à peine. « Ce n*est pas trop de tout son corps pour écrire. » Au contraire quand vous le voyez bien marcher, manger, boire et dormir, c'est que l'invention, l'inspiration sont arrêtées.

Après les moments de verve, les moments de dépression ; il reste couché sur un divan, inerte « comme une bête », horriblement triste. Dans sa jeunesse, il a eu le spleen. Il marquait sur un calendrier un jour « pour se faire sauter la margouletle », puis le jour venu il reculait le cran. « En somme vous voyez que je suis encore sur mes quilles. »

Ceci donne le ton, il a le style de Théophile Gautier, un peu gros et cru.

H a travaillé trente-six heures de suite pour écrire le commencement du Défilé de la Hache, et n'avait pas même les yeux rouges. 11 a évidemment une organisation de taureau.

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11 voit les yeux fermés trop d'objets ; sa tête est une photographie, il imagine aussi nettement la moindre fêlure du parquet que les grandes lignes de la chambre. C'est pourquoi, quand il commence à écrire, il est encombré, il ne sait quoi dire d'abord ; il en met trop, il est obligé de réduire, il ramène cinquante pages à quatre.

Il a des caprices d'imagination ; il verra en sortant une affiche de concert, cette affiche lui trottera dans la tête et l'empêchera, une fois rentré, de rien faire de toute la journée.

11 est très artiste, très amateur du beau, de l'effet. 11 blâme dans Salammbô des manques de crescendo, par exemple les deux visites d'Hannon et de Giscon aux mercenaires; des manques de proportion, Salammbô est trop petite pour son piédestal.

11 a surtout le sentiment des dehors, de la nature : « Elle ne me repose pas, elle me mange. » 11 en est absorbé ; sur le sable, au bord de la mer, il n'a pas une idée, il reste comme une bête, couché, et de temps en temps prenant un bain.

Il n'est pas « cochon » comme on l'a dit ; il a été vexé de voir « la Bovary » lue à cause des gravelures ; avant tout il est physiologiste, artiste ; il veut le vrai, le réel, la nature humaine telle qu'elle est, instinctive, et tâche d'en tirer de grands effets pittoresques ou dramatiques. Il disait : « J'aime tous les excès, pas pour longtemps, ce ne seraient plus des excès. Mais un excès, quel qu'il soit, m'attire. » De là son amour pour Lord

2^1 CUKRESPONDANCE

Byron. II sent la force, il veut voir la force effrénée,

cabrée.

Son moyen c'est l'élude obstinée ; il a mis six ans à SalammbOy cinq ans à Madame Bovary. Il empile les notes, rature infiniment. Il a voyagé en Orient; il allait à Constantinople voir tous les jours les derviches tourneurs ; un d'eux avait une tête admirable, extatique. Il finit par le connaître, l'invite à prendre le café, lui fait boire de l'eau-de-vie, l'autre en boit comme un trou : interrogé sur ce qu'il sent, sur les pensées qu'il a quand il tourne, il répond qu'il ne pense à rien, qu'il songe simplement à l'eau-de-vie qu'il boira. Flaubert ajoute qu'il en est ainsi dans l'Orient, que maintes fois les têtes et surtout les costumes sont magnifiques, mais que la tête est vide. C'est pour cela qu'il a fait de Salammbô une simple statue, avec des commencements d'hystérie. Selon lui, les femmes antiques n'avaient que des dehors, point de dedans.

Ne jamais partir comme Hugo, Schiller, d'une généralité qu'on individualise, mais d'une particularité qu'on généralise, comme Gœthe, Shakespeare; voilà sa maxime.

Il n'est pas marié, il ne s'est pas trouvé assez riche ; il vit avec sa mère et sa nièce, reste quelquefois des mois seul à la campagne, voyage beaucoup, ne songe pas à l'argent. Madame Bovary, tous frais payés, lui a rapporté trois cents francs de dettes.

.le le loue surtout d'être sincère, non sophistiqué. Il n'est pas parisien, il a l'air même un peu grossier,

ANNÉES 1800-18(53 '2ô3

paysan élevé dans les ateliers de peintres, point du tout homme du monde. Il dit qu'il a horreur de mettre le soir un hahit et une cravate.

Ma thèse avec lui est de lui dire (avec des ménagements) que son style s'écaillera, que la description sera inintelligihle dans cent ans, qu'elle l'est déjà pour les trois quarts des esprits, que la narration et l'action comme dans Gil-Blas ou Fielding sont les seuls procédés durahles.

11 répond qu'aujourd'hui il n'y a pas moyen de faire autrement, que d'ailleurs il n'y a pas d'art sans pittoresque, que l'idée doit atteindre les dehors,, se manifester par une forme corporelle et visible.

Toujours est-il que c'est de la littérature dégénérée, tirée hors de son domaine, traînée de force dans celui de la science et des arts du dessin.

Bien des petits traits le prouvent; il a fatigué son intelligence, il l'a épressée comme un citron, il en est devenu nerveux comme une femme, lui si fort, si bien musclé. Il tressaille au bruit d'un verre qui grince, d'un bouchon qu'on coupe, etc.

Il admire Apulée comme un chef-d'œuvre, à cause de la couleur, de la réalité, de l'audace sensuelle. — Preuve d'affinité. Tous deux sont de la décadence.

Il va faire un roman sur Paris*, comme il en a fait un sur la province. Mais d'abord il a besoin d'emprein-

i. V Éducation sentimentale.

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dre tout le Paris actuel dans son imagination; il va acheter des cartes de Paris, etc.

Vous voyez les procédés matériels, la topographie.

Visite à Gustave Flaubert,

Un troisième, boulevard du Temple, au midi; grande vue (ancienne maison de Fieschi). — Un appartement garni de tapis partout, de divans en cuir rouge et fauteuils pareils, médaillons, armoires de bois sculpté, dieu indien sur la cheminée.

J'ai encore été plus frappé de l'énergie brutale de sa face, et de ses yeux lourds de taureau. Il était en jaquette, tout tombant, un col de chemise rabattu et ouvert, on voyait la poitrine velue.

La face s'injecte de sang, les cheveux sont presque partis; on voit l'excès du travail, et l'imagination contrainte.

Il a travaillé la nuit dernière de deux heures du rnatin jusqu'à aujourd'hui quatre heures du soir, pour répondre à la Revue Européenne qui lui reprochait de ne pas savoir l'archéologie. 11 travaille toujours de nuit, et bruyamment. 11 a tellement crié, hurlé celte nuit (sans le savoir), que sa nièce, au-dessous de lui, n'a pas dormi.

A la campagne, près de Rouen, il reste quelquefois, pendant la neige, trois mois sans voir personne, se levant à midi, se couchant à trois, quatre heures du

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matin. Le dimanche il va dîner, passer quatre heures chez son frère.

Très brave garçon, très nalurel, point outi'ecuidant; il souffre les objections et n'est pas complimenteur.

Ma thèse est toujours que son état d'esprit, la vision du détail physique, n'est point transmissible par l'écriture, mais seulement par la peinture. Sa réponse est que c'est là son étal d'esprit, et l'état d'esprit moderne.

Il a un style singulier : « La mère Sand, le père (iuizot; un homme d'aplomb, des gens raides. » (Cela signifie un esprit complet, des gens excessifs dans leur genre.) 11 a des mots assez grossiers et rapiiis.

Ce qui est frappant, c'est son singulier état d'imagination, puissant, forcé, maladif. Il ne peut pas encore écrire son roman sur Paris parce qu'il n'a pas trouvé les noms de ses personnages. — Le livre de Renan sur sa sœur lui paraît vague, abstrait ; il voudrait savoir la taille, la figure, l'habillement. « Mais rien, c'est une généralité, cela devrait s'appeler : le moral de Mlle Renan. » 11 trouve Candide « délicat, fin ». Il adore La Bruyère et Montesquieu, donnerait tous ses écrits pour avoir fait le morceau de l'Amateur de fleurs. Tl aime par tempérament Chateaubriand « orages du cœur, etc. », tout en reconifaissant que c'est du goût faux ; mais on peut avoir du goût pour la viande faite, faisandée. — Dans ce mot de La Bruyère « Césonie est jeune, belle, sérieuse, » il voit « des obscénités magnifiques, énormes ». Il se figurait Homais avec des mar-

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250 CORUESPONDAXCE

ques de petite vérole, et .a été tout étonné quand on

lui a dit que cela n'était pas dans le livre.

Tout ce qui n'es! pas une forme physique, minutieusement vue par une vision de visionnaire, est pour lui non achevé, vague.

Il écrit d'une manière extraordinaire, avec un premier jet incomplet, maladif, mettant des carrés, des losanges, un mot en vedette, un bout de phrase, attendant que le chant vienne, raturant, revenant avec un labeur énorme et insensé.

Janvier 1865 Artistes,

M. Delacroix chez M. Benoît-Champy. M. Berlioz chez M. Berlin.

M. Delacroix (64 ans) a encore les cheveux tout noirs. Il est doux, modéré, fin; on le dit très spirituel; il est certain qu'il est du monde, qu'il a du tact. — Il fait le classique, le raisonnable; il l'est peut-être, ayant découvert trop tard qu'il ne sait pas la partie positive et mécanique de son art.

Il loue le latin, l'éducation classique par les modèles, dit que tous les chefs-d'œuvre sont dans l'antiquité, lettres et arts, qu'il faut s'en nourrir. — iS'il a pris ses sujets dans Shakespeare, et non dans Racine, c'est que Racine ne lui fournissait point d'action.

Il blâme beaucoup son biographe Silvestre, dit qu'il s'est introduit chez lui, qu'en tout cas c'est un homme sans goût.

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11 conseille le travail incessant, la retouclit*r(ïr»liriiit% surtout en peinture. « On ne trouve le vrai, U* sinij^hqu'à la fin, après cent études. — Je suppose {[u'mu IhmlI de vingt ans un littérateur a sa forme toujours p(pl<^ sait tout exprimer. Pour toute pose, tout sujet inHjVivui, un peintre doit étudier. »

Il me demande pourquoi on trouve dans Sii^Ho >jHMrt/ ces concettij ces inégalités choquantes. Il Ihn» pHf contraste la sûreté de main, la perfection, TruHiv iU- Molière.

Rien de moins semblable que sa conversai iKf» r'i ic^ explosions passionnées que lui prête Silveslnv.,.

Mais Berlioz a élé complet; d'abord il ît IViïl nu feuilleton admirable*, tout de confidences pei'sniiiK'lIct;, que je piquerai ici contre. Il nous a ^\tmè (juc; c'étaient des confidences. — Il a en dïïl gu^tw vingt mille francs à son premier concert de RiitsMi- [ùWa sept mille francs de frais). 11 avait quitté la Fituiih! ù Timproviste à cause de ses dettes.

Voici de ses mots : « La musique est un joïiiio homme de vingt-deux ans qui a devant lui nti hm'UW immense; les autres arts sont éreintés, \'wm\. h — G La musique aujourd'hui est au-dessus desi njilitni,^htés, du siècle, en dehors de toute influence; un compositeur pousse tout seul comme un champignon : m^ h\ comparez pas aux autres arts qui sont des plantrs nationales. Les lois ordinaires n'ont pas \n'h\' mn' elle. ))

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