A\M*:ES
M. Berryer et M. Dupin ont parlé contre moi. Trois d'entre eux ont avoué qu'ils n'avaient pas lu le livre. Cela est fâcheux pour l'argent; quant à la réputation, ou quant à la vente du livre, cela n'est pas très regrettable; les journaux ont parlé de l'afl'aire et cela fait une réclame. — Hachette et Germer Baillière sont fort contents de leur vente. M. Templier offre d'imprinïtîr tout de suite le quatrième volume.
Mon pauvre Marcelin est épuisé, il travaille à T^xci^s,
' il a des douleurs de tête, il veille trop; je suis cruellement inquiet, il s'use; sa mère est très tourmentée. Pourtant leur affaire va très bien; les abonnés viennent, et aussi les annonces, l'estime, le succès. Paurvu que, comme Wœpke, il ne tombe pas au moment d'nrliver. Je n'y sais que faire; il est excédé de visites d'aflaues pendant la journée; il faut qu'il soit commerçant el directeur de journal; ce n'est que vers minuîU en rentrant, qu'il se retrouve artiste; alors il ne peut pas résister au besoin de noter ou dessiner ses idées.
( El les veilles font tant de mal 1
A SAINTE-BEUVE
Paris, Lundi soir, 30 inni 1804
J'étais au théâtre ce soir, on m'a annoncé votre
article*, je viens de le lire avant de rentrer, et je veux
i. Le premier arlicle de Saintc-Bc'ive sur la Litléralurc anglaiîC avait seul paru ; \oir p. 275, noie 2.
VOUS en remercier tout de suite, sans attendre demain. Merci donc simplement et de tout cœur.
Pour les objections littéraires, je crois que vous avez raison, et je tâcherai, je tâche d'apprendre et de me | corriger.
Pour l'objection de fonds, je crois qu'il y a un malentendu. Je n'ai jamais eu l'intention de déduire Vindi- \ viduj de démontrer qu'un Shakespeare, un Swift i devaient apparaître en tel temps, en tel pays. Cela est \ bon pour les gens qui admettent une providence ingé- ' nieuse, quelque semeur céleste qui, par bonté et calcul, dépose une graine dans un trou qu'il a fait exprès. Je suppose qu'il y a à peu près dans chaque époque le même nombre d'enfants supérieurement doués, comme le même nombre de bossus ou de phtisiques. Cela donné, le hasard travaille ; probablement, il est mort deux ou trois Shakespeare et deux ou trois Swift de la . petite vérole ou du gros ventre. Deux ou trois autres ont été enrôlés sur la flotte et ont eu la tête cassée dans , la guerre, etc. Un hasard de plus aurait fort bien pu supprimer le Swift et le Shakespeare qui ont vécu.
Ma thèse est simplement que la température ambiante varie. Ainsi, à telle époque, la température étant mauvaise, vingt-cinq phtisiques sur trente arriveront au complet développement de la maladie. A telle autre époque, l'air' étant plus doux, il n'y en a que quinze chez qui les tubercules se développeront.
De même pour la race. Telle race renferme 2 pour 100 de phtisiques; telle autre en renferme 8 pour 100. j
De même enfin pour le moment. Tel moment d'une époque est comparable à tel âge climatérique de la vie humaine. Par exemple, vers dix-huit an^, les tubercules se développeront plus que vers cinquante.
Au lieu de tubercules, motlez grands hommes, grands esprits, de telle ou lelle espèce, et je ne vois plus de difficulté!
Maintenant, qu'est-ce que le tubercule, c'est-à-dire le grand homme? et faut-il dire que l'analyse est impuissante à le décomposer? Là-dessus, j'ai essayé de répondre dans la préface des Essais de critique et (V histoire. Oui, l'analyse est impuissante, si l'on veut représenter complètement et dans toutes les nuances l'empreinte absolument spéciale, personnelle, infiniment multiple et ondoyante qui constitue le caractère humain. Mais remarquez que cette difficulté se rencontre partout, pour un animal, une plante, une coquille. L'art lui-même, la peinture la plus minutieuse, un portrait de [Clouet?] ne donne qu'un résumé, un à peu près. Non, l'analyse n'est pas impuissante si Ton cherche simplement à noter les grands caractères qui rangent l'individu dans son genre et dans son espèce, si l'on marque les forces génératrices et régulatrices de son action, et si l'on indique les degrés de ces forces.
J'ai essayé de peindre des individus dans mon livre, Bunyan, Shakespeare, Byron, Fielding. Ils n'en sont pas moins individuels, quoiqu'ils soient d'une classe, et cela parce qu'une classe se compose d'individus. Ils
510 CORKESPO.NDANCE
n'en sont pas moins spontanés, quoiqu'ils soient régis par des lois générales, et cela parce que ces lois ne s'exercent qu'à travers les individus.
Vous voyez que je vous discute, c'est que je puis vous renvoyer votre « courage » ; vous supportez, vous acceptez et vous approuvez la discussion.
Encore une rectification, celle-ci de fait : vous me faites trop savant. J'ai à peine touché les mathénoatiques, je n'ai fait qu'effleurer l'analyse, j'en entendâ l'idée et la marche, voilà tout. Mes études se sont presque toutes concentrées autour de la psychologie, en dessus et en dessous.
A demain, je vous serre les deux mains, mon cher maître.
A M. CORNELIS DE WITT
Paris, 27 juin 18G4 Mon cher Cornélis,
Je suis allé quatre ou cinq fois au Journal, sans rencontrer John Lemoinne. On dit qu'il n'y paraît pas trois fois par an. C'est à toi de lui écrire directement.
Je te proposerais bien de le remplacer. Mais j'entre dans mes examens, et j'y suis tenu assis de huit heures du matin à six heures du soir. — De plus ce serait traiter un sujet que j'ai déjà rebattu. Mon troisième volume est sur le même sujet que le tien.
ANNÉES 1864-1800 Till
J'ai lu ton livre*, et plusieurs choses m*ont fait un vif plaisir, par exemple l'ironie grave avec laquelle tu décris d'Argenson. Pour le fond, tu sais nos différences; ce n'est pas seulement au gouvernement libre que j'attribue l'amélioration des mœurs anglaises au xviii^ siècle, c'est à tout un ensemble de causes, notamment au caraclère national, el à la religion. De ménie en France, la dégradation des mœurs. Je pouinils m'appuyer à cet égard sur l'exemple de raiirlenno Rome; ce n'est pas seulement la ruine de la liberlt' qui l'a gâtée; c'est un ensemble de causes, en premier lieu la conquête, et la destruction de la classe moyenne; la ruine de la liberté et la corruption des mœurs sont deux effets d'une même cause, el non In cause l'une de l'autre.
On pourrait aussi te discuter sur Voltaire; il a ^les méchancetés, des imprudences, des gamineries, toutes les violences et tous les excès du tempérament nerveux, c'est souvent un singe. Mais il n'a pas été bon seulement en paroles; vois 'ses établissements à Feriiey ; c'est la conduite d'un grand seigneur anglais lumiaiiitaire qui fait du bien autour de lui et gratuitement. ^ De même la vie de Diderot, il a fait beaucoup d^aclions généreuses; ce sont des polissons et des enthousiastes, mais est-ce que la générosité pratique a manqué en 8Î*7 Pour la forme, il me semble que tu l'acquières chaque jour davantage. Cela est tout à fait solide et
1. La Société française et la Société anglaise au %\m' itiMc.
312 COnHESPONDANGE
serré. Regarde cependant si, en vertu du principe qui ordonne de grouper par masses, il n'aurait pas mieux valu mettre d'un côté toute la France en bloc et de l'autre toute l'Angleterre en bloc. L'impression est alors plus nette.
Voici un service que je te prie de me rendre. Quel est le nom de l'éditeur de Londres qui fait traduire les livres de M. Guizot? Quel est le nom du traducteur? — Il s'agit de faire traduire mon gros livre; je n'ai pas le temps en ce moment d'aller en Angleterre; je n'y ai qu'une relation très légère avec M. Murray; je serai obligé d'écrire. D'après mon traité avec Hachette, c'est moi seul qui dois me charger de ce soin.
Du reste les choses ont bien marché en France; l'édition est presque vendue ; il y a eu beaucoup d'articles partout. Le Westminster Review a publié une longue analyse avec les conclusions les plus aimables. Le quatrième volume {Les Contemporains) va s'imprimer.
J'ai rapporté quaolité de notes d'Italie; je pense écrire un voyage, demi-dâ^erijilîf, demi-historique.
A M. CORNEIJS DE WITT
Paris, juillet 18(>i Mon cher Cornélis,
Je te remercie beaucoup de ton intervention présente et future auprès de M. Reeves. A défaut de traduction, un article sera très utile.
Emile Boulmy fera dans la Pi^esse un article sur le livre de M. Guizot*. Je pense que tu n'as pas oublié M. Levallois, de r Opinion nationale.
Je viens d'achever le livre; tu ne t'étonneras pas, je pense, si je garde l'opinion que j'avais auparavant. W raisonnement fondamental qui se trouvait dqù dnos r Église et l'fdat ne me paraît pas suffisant. Dire, cominr M. Guizol, que l'homme a été créé tout d'un coup complet, à la vérité par miracle, c'est, à mon sens, coiidvdirc toutes les analogies, et dans les sciences positives on ne procède que par analogie. Le corps du pi m nier homme se composait, j'imagine, comme le notice, de carbone, d'oxygène, d'azote, d'hydrogène, de phosphates, etc. 11 faut bien admettre que les élénu^nts îîe trouvaient dans le milieu ambiant, à moins de prétend rc qu'ils ont été tout d'un coup surajoutés à la maliêie ou descendus d'en haut dans une cloche. Représ^^iitonsnous alors l'événement, tel qu'il a dû se passer. Il a donc fallu que tout d'un coup, comme par un coup de baguette magique, ces divers éléments se soient rapprodiés, combinés, proportionnés, que les tissus, les organes se soient construits, disposés, balancés, etc. Se figurer un monde comme le nôtre, ou analogue au noire, avec des plantes, des animaux et le reste tle ce qu'il faut pour la nourriture de l'homme, avec des rivières, une atmosphère, un soleil et le reste, et croire que tout d'un coup une pareille transformation et pro-
\. Méditations sur l'état actuel de la religion chrétiemtp.
duction se soit opérée dans un pareil monde, cela est inouï. Dès qu'on a vu fumer une cornue, ou disséquer une articulation, la conception même en devient innpossible. Il n'y a plus de lois dans la nature, s'il y a eu jamais un tel renversement des lois de la nature. — Ici, comme ailleurs, il y a eu des transitions, des préparations, des progrès; là intervient l'explication de Lyell et de Darwin, fondée sur l'incommensurable longueur et la prodigieuse durée des périodes géologiques, sur les milliers de milliards de siècles, tels que l'étude de la croûte terrestre les constate aujourd'hui. - De même pour la persistance des espèces. Je crois que M. Guizot n'a consulté qu'un groupe d'avocats; M. Flourens est un si pauvre homme, si peu considéré dans la science, que les hommes spéciaux en font des gorges chaudes. Les naturalistes éminents considèrent aujourd'hui les classifications et les espèces, non comme 3es données primitives, mais comme des produits. J'indiquerai seulement sur cette question deux mémoires de M. Broca, un des fondateurs de la Société d'anthropologie : 1° Rapport à la Société de biologie sur les animaux ressuscitants, et parlant sur la nature de la vie. 2° Mémoires sur Vhyhridité. Entre autres réfutations de la séparation radicale des espèces, il y a ce fait : un spéculateur d'Angoulême fabrique depuis plusieurs années des métis de lièvre et de lapin, trois quarts lièvre, un quart lapin, lesquels se reproduisent indéfmiment, quoique le lièvre et le lapin soient des genres tout à fait différents, bien plus que le loup et le
A.NiNÉES 1804-1806 515
renard, le cheval et l'âne. — Bref les idées actuelles viennent de tout un ensemble de recherches de physiologie et de zoologie que les réfutations du livre ne me soniblcnt point toucher.
Je n'ai pas besoin de demander pardon de ces olijections; je sais que M. Guizot et toi vous êtes franrlie^ nient et foncièrement libéraux, et que vous adm^lL^z la contradiction.