‹ H. Taine: sa vie et sa correspondance (volume 2)Chapitre 88 sur 131 · A M. GABRIEL MONOD · texte numérisé non relu

A M. GABRIEL MONOD

Toulouse, 30 aotlt I8fli Votre lettre, Monsieur, m'a suivi dans ma tournée d'examinateur; je ne l'ai reçue qu'hier, et voilà pourquoi j'y réponds un peu lard.

La confiance que vous me témoignez m'honore benucoup, et je n'en suis que plus embarrassé pour vtius répondre. Je n'ai point l'honneur de connaître voire famille, je ne sais rien de votre situation et de voli'e caractère. Ce sont là des données de premier ordre dans une délibération. — En dehors de la queslinn de science et d'éducation, il y a la question de fortune ^ t d'avenir. Le chemin de traverse que vous voulez prendre est beaucoup plus difficile; probablement à votre relour

1. M. Monod, Gabriel-Jacques-Jean, membre de l'InstiluL, ïèù en 1844, entré à l'École normale en 1802, terminait alors ïu seconde année d'École.

51G COHUESPONDANCE

VOUS serez dans TUniversité un homme suspect; un historien ne peut vivre de sa plume. Presque toujours il faut faire de la science et de la littérature son luxe et tirer sa subsistance d'ailleurs.

Je prends donc votre question tout à fait abstraîtoment. Il s'agit simplement de savoir si, étant donné un homme intelligent, instruit, muni de la meilleure éducation française, cet homme fera bien d'aller achever son éducation en Allemagne. Je réponds oui, sans hésiter.

La plupart des grandes études historiques ont aujourd'hui leur centre et leur source en Allemagne. Cela est incontestable pour les éludes sanscrites et persanes, pour l'exégèse biblique tout entière, pour toute l'histoire et la philologie grecque et latine. Lorsqu'on arrive à l'histoire moderne, cela est moins vrai. Chaque nation, l'Angleterre, la France, a ses historiens originaux, et néanmoins, môme dans ces provinces étrangères, dans l'histoire de l'Italie, de la Provence, de l'Espagne, les Allemands font autant que les nationaux.

Leur supériorité historique a deux causes. En premier lieu, ils sont philologues, ils vont aux textes mêmes, ils lisent les manuscrits et les documents inédits, ils viennent à Paris, à Oxford, à Dublin, étudier les variantes. Leurs études sont de première main. Le défaut de l'éducation universitaire est de donner la science de seconde main, par des manuels, des résumés, des cours, des éditions toutes faites. Avant tout, un écrivain, un historien doit se mettre face à face et sans interraé-

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dmijv avec les monuments et les documents, tels qu'ils sODt, frustes et mutilés, avant toute reetificalion et restauration.

En second lieu, ils sont philosophes. — Presque lous ont suivi à l'Université, ou suivent pendant leurs études, un ou deux cours de philosophie, ce qui leur donne l'habitude de généraliser, de voir les objets par massns. De là, leurs idées sur l'ensemble et le développoiiienl d'une civilisation entière ; et vous savez que dans les époques éloignées et sans chronologie, comme Tantiquité hébraïque et hindoue, c'est par ces considéralious qu'on parvient à classer et à dater les documents.

Au retour, la France vous donnera quelque chose qui manque à l'Allemagne; voyez des artistes, des poin(re^, des voyageurs, des gens du monde, surtout des rojiiariciers, des observateurs comme Flaubert et Sainte-Beuve. Ceux-là seuls, et bien mieux que Gervinus ou Lœssen . vous enseigneront à connaître l'individu, le perïsonungiï réel et vivant, et à le mettre en mouvement.

Voilà, Monsieur, quelle est, à mon avis, la ineilluurt* culture historique. C'est une entreprise noble, pèjillcusf, que de faire effort pour l'acquérir. Un de vus en niarades, M. BréaP, vient d'y réussir. H vous rensei^^nem beaucoup mieux que moi sur toutes ces matièi l^s. Quoi qu'il en soit, la responsabilité tout entière doit porter sur vous qui seul connaissez vos forces, vos ressources, vos difficultés et le reste.

1. M. Bréal, Micliel-Jules-Alfred, membre de l'Instihil, ru' t'ri 1852, entré h TÉcolc normale en 1852.

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Recevez sculeraenl ici le témoignage de raa vive sympathie et mes meilleurs souhaits d'avenir.

A EDOUARD DE SUCKAU

[Paris, 8 juin 1865 Mou vieil Edouard, il y a six mois que toutes les semaines je veux te gronder de ta paresse. C'est Paris qui est absorbant, la tranquille vie d'Aix devrait te donner le loisir de m'écrire. — Enfin, faute d'en trouver le temps, j'allais l'envoyer l'avertissement suivant, en manière de dédicace, sur mon petit livre intitulé : Philc- Sophie (le l'art* y que Germer liailliére va publier: A mon ami Edouard de Suckau, auteur d'une étude sur Schopenhauer.

Sérieusement lu as grand tort de ne pas achever ce petit livre, cela t'aurait valu un billet de mille francs tant d'une Revue que de Germer Baillière. Le sujet est intéressant et actuel. — Tu as fait comme ce gredin de Ponsot qui devait écrire un petit livre sur Hamilton. Il ne l'a pas fait, il s'est perdu en leçons; et voici que Stuart Mill vient justement de publier un volume critique sur Hamilton *, admirable pour la pénétration, la justesse, l'abondance et la liaison des idées. Il y a toute une philosophie nouvelle qui pousse en Angleterre,

i. Paru au mois d'août. Voir p. 276.

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