‹ H. Taine; sa vie et sa correspondance (volume 3)Chapitre 100 sur 140 · A M. GABRIEL MONOD · texte numérisé non relu

A M. GABRIEL MONOD

Toulouse, 30 août 1864 Votre lettre, Monsieur, m'a suivi dans m» tournée d'examinateur ; je ne l'ai reçue qu'hier, et voilà pourquoi j'y réponds un peu tard.

La confiance que vous me témoignez m'honore beaucoup, et je n'en suis que plus embarrassé pour vous répondre. Je n'ai point l'honneur de connaître votre famille, je ne sais rien de votre situation et de votre caractère. Ce sont là des données de premier ordre dans une délibération. — En dehors de la question de science et d'éducation, il y a la question de fortune et d'avenir. Le chemin de traverse que vous voulez prendre est beaucoup plus difficile; probablement à votre retour

1. M. Monod, Gabriel-Jacques-Jean, membre de l'Institut, né en 1844, entre à l'École normale en 1802, terminait alors ba seconde année d'École.

VOUS serez dans T Université un homme suspect; un historien ne peut vivre de sa plume. Presque toujours il faut faire de la science et de la littérature son luxe et tirer sa subsistance d'ailleurs.

Je prends donc votre question tout à fait abstraitement. 11 s'agit simplement de savoir si, étant donné un homme intelligent, instruit, muni de la meilleure éducation française, cet homme fera bien d'aller achever son éducation en Allemagne. Je réponds oui, sans hésiter.

La plupart des grandes études historiques ont aujourd'hui leur centre et leur source en Allemagne. Cela est incontestable pour les éludes sanscrites et persanes, pour l'exégèse biblique tout entière, pour toute l'histoire et la philologie grecque et latine. Lorsqu'on arrive à l'histoire moderne, cela est moins vrai. Chaque nation, l'Angleterre, la France, a ses historiens originaux, et néanmoins, même dans ces provinces étrangères, dans l'histoire de l'Italie, de la Provence, de l'Espagne, les Alloniauds font autant que les nationaux

Leur supériorité historique a deux causes. En premier lieu, ils sont philologues, ils vont aux textes mêmes, ils lisent les manuscrits et les documents inédits, ils viennent à Paris, à Oxford, à Dublin, étudier les variantes. Leurs études sont de première main. Le défaut de l'éducation universitaire est de donner la science de seconde main, par des manuels, des résumés, des cours, des éditions toutes faites. Avant tout, un écrivain, un historien doit se mettre face à face et sans intermé-

diaire avec les monuments et les documents, tels qu'ils sont, frustes et mutilés, avant toute rectification et restauration.

En second lieu, ils sont philosophes. — Presque tous ont suivi à TUniversité, ou suivent pendant leurs études, un ou deux cours de philosophie, ce qui leur donne l'habitude de généraliser, de voir les objets par masses. De là, leurs idées sur Tensemble et le développement d'une civilisation entière ; et vous savez que dans les époques éloignées et sans chronologie, comme l'antiquité hébraïque et hindoue, c'est par ces considérations qu'on parvient à classer et à dater les documents.

Au retour, la France vous donnera quelque chose qui manque à l'Allemagne ; voyez des artistes, des peintres, des voyageurs, des gens du monde, surtout des romanciers, des observateurs comme Flaubert et Sainte-Beuve. Ceux-là seuls, et bien mieux que Gervinus ou Lassen, vous enseigneront à connaître l'individu, le personnage réel et vivant, et à le mettre en mouvement.

Voilà, Monsieur, quelle est, à mon avis, la meilleure culture historique. C'est une entreprise noble, périlleuse, que de faire effort pour l'acquérir. Un de vos camarades, M. Bréal*, vient d'y réussir. Il vous renseignera beaucoup mieux que moi sur toutes ces matières. Quoi qu'il en soit, la responsabilité tout entière doit porter sur vous qui seul connaissez vos forces, vos ressources, vos difficultés et le reste.

1. M. Bréal, Michel-Jules-Alfred, membre de l'Institut, né en 1832, entré à l'École normale en 1852.

Recevez seulement ici le témoignage de ma vive sympathie et mes meilleurs souhaits d'avenir.

A EDOUARD DE SUCKAU

Paris, 8 juin 1885 Mon vieil Edouard, il y a six mois que toutes les semaines je veux te gronder de ta paresse. C'est Paris qui est absorbant, la tranquille vie d'Aix devrait te donner le loisir de m'écrire. — Enfin, faute d'en trouver le temps, j'allais t'envoyer Tavertissement suivant, en manière de dédicace, sur mon petit livre intitulé : Philch- Sophie de VarV, que Germer Bail Hère va publier: A mon ami Edouard de Suckau, auteur d'une étude sur Schopenhauer.

Sérieusement tu as grand tort de ne pas achever ce petit livre, cela t'aurait valu un billet de mille francs tant d'une Revue que de Germer Baillière. Le sujet est intéressant et actuel. — Tu as fait comme ce gredin de Ponsot qui devait écrire un petit livre sur Hamilton. Il ne l'a pas fait, il s'est perdu en leçons; et voici que Stuart Mill vient justement de publier un volume critique sur Hamilton *, admirable pour la pénétration, la justesse, l'abondance et la liaison des idées. 11 y a toute une philosophie nouvelle qui pousse en Angleterre,

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