‹ H. Taine; sa vie et sa correspondance (volume 3)Chapitre 116 sur 140 · A MADAME C COIGNET · texte numérisé non relu

A MADAME C COIGNET

Paris, 18 octobre 1807 Monsieur',

Je reçois 'les quatre articles que vous avez publiés dans la Morale Indépendante sur r Idéal dans l'art et je

1. Madame G. Goignet a bien voulu, à notre demande, détacher de ses Mémoires destinés à paraître après elle les trois lettres qu'on va lire (voir plus loin, p. 346 et 352) ; ces lettres ont été écrites par M. Taine à Madame Goignet, en réponse a la critique qu'elle avait faiie de certaines de ses œuvres dans la Morale indépendante. Cet organe ayant fait grand bruit au moment de son apparition, Madame Goignet, pour ne pas attirer l'attention en se posant en femme philosophe, dérobait son sexe sous la siprnalure C Coignet; M. Taine, en elfet, s'y trompa, et de même M. E. Garo et M. Th. Ribot dont elle avait également analysé quelques œuvres.

VOUS remercie de la façon honorable et bienveillante dont vous traitez cette étude. La critique ainsi entendue ne peut être qu'agréable et je ferai mon profit de votre contradiction. Laissez-moi cependant vous présenter en abrégé les objections qu'elle me suggère. D'abord, troisième article, page 44: je suis si loin de nier l'observation psychologique, que j'écris depuis un an une psychologie de l'Intelligence, ce sera mon principal travail; et je suis si peu matérialiste qu'à mes yeux le monde physique n'est qu'une apparence, produite par le jeu de notre perception extérieure. — En second lien, et c'est là l'essentiel, de ce que les événements moraux, idées, passions, aptitudes, instincts, facultés forment un monde à part, il ne s*ensuit pas qu'ils échappent à des lois ; ils ont des lois aussi rigoureuses que les événements physiques ; en d'autres termes, ils ont des conditions précises dont la présence ou l'absence entraîne leur présence ou leur absence. A cet égard, je vous prie de relire la discussion admirable de Stuart Mill dans son Examination of Sir William Hamillon's philosophy, — En troisième lieu, je ne pouvais à propos de l'Idéal dans Fart écrire une morale. J'indique seulement pour quelles raisons certaines qualités morales nous paraissent belles. 11 s'agissait d'expliquer pourquoi une énergie malfaisante comme celle de lago, de Richard III, se trouve belle ; je ne songe en aucune façon à les justifier. P. 51 , quatrième article. Même réponse : je n'ai pas à donner un critérium du vice et de la vertu ; je ne prétends en aucune façon « que le mobile soit indifférent à

ANNÉES 1867-1869 ?^iB

la moralité de Tacle ». Mon unique affaire est de montrer parmi les mobiles ou principes moteurs d'actions exprimés dans les œuvres d*art, quels sont ceux qui sont bienfaisants et partant beaux. Toutes les questions et les difficultés de la morale sont réservées ; ce n*est pas à l'esthétique, c'est à une science distincte de chercher jusqu'à quel point la bienveillance et l'abnégation doivent être poussées, en quel cas il faut préférer la minorité à la majorité, etc.

Je crois donc, Monsieur, que là où vous voyez des objections, il y a des lacunes, lacunes volontaires et imposées par le sujet du livre. Permettez-moi de ne répondre que de mon esthétique ; l'autre science est si grande qu'il faut la traiter à part.

Cette lettre, bien entendu, est personnelle; je ne réclame ni insertion, ni rectification, et mon seul but en vous l'écrivant est de vous dire que je suis peut-être moins éloigné de vous que vous ne le pensez. Le seul point où je pressens une différence foncière, c'est la question de la liberté ; je crois qu'on est en cela dupé par les mots ; pour moi, je suis absolument déterministe, et j'appuie mon opinion sur l'observation psychologique autant que sur l'expérience physique. Je ne puis là-dessus que vous renvoyer à la logique et surtout à y Examen de Stuart Mill ; c'est un chef-d'œuvre de bon sens, de force et de netteté.

Agréez, Monsieur, je vous prie, toute ma considération et mon dévouement.

A M. C. COÏGNET

Anvers, 20 octobre 1867 Monsieur,

Ma mère, que j'ai priée en mon absence de lire mes lettres, m'envoie un extrait de la vôtre. Celle que je vous ai écrite est trop visiblement personnelle pour être insérée dans un journal ; je vous le faisais remarquer en finissant. Mais s'il vous paraît intéressant de marquer « la position de la question », laissez-moi vous dire que j'ai touché ce point ailleurs, et avec toute l'attention que réclame un débat public; c'est dans la préface de la deuxième édition des Essais de Critique et d'histoire. Là, vous trouverez, après l'exposition complète de la méthode, la réfutation des objections qu elle soulève. J'y réponds entre autres aux reproches de supprimer l'individualité et la responsabilité, et je tâche de montrer l'erreur principale qui règne en ce sujet ; on prend des signes pour des choses, selon l'habitude scolastique, et l'on ne voit pas le sens exact des mots : loi, force, personne, etc.

Bien loin de refuser la discussion sur ce point, je l'accepte et de grand cœur, et s'il vous était agréable de vous en charger, après avoir lu les admirables chapitres de Stuart Mill, d'Herbert Spencer, de Bain, je serais heureux de voir le débat repris par un esprit attentif et convaincu. Ne pensez pas que mon opinion soit nouvelle ; la grande moitié des philosophes est

déterministe ; les stoïciens, Spinoza, Leibnitz au premier rang, tous les grands Allemands modernes; ajoutez des hommes de sens exquis, Voltaire et Vauvenargues ; comptez encore tout le mouvement des sciences modernes, les psychologues anglais, les statisticiens, les trois quarts desaliénistes; la théorie actuelle des forces et de leur équivalence va dans ce sens, et, bien loin d'enchaîner l'homme dans la résignation fataliste, cette théorie augmente sa puissance et son espérance en lui montrant les conditions de sa transformation et de son action.

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