A MADEMOISELLE D
Orsay, 22 mai 1868 Vous savez comment i*ai passé la soirée hier. Avec George Sand et le prince Napoléon, il y avait Renan et Marchai le peintre; Flaubert retenu à Rouen manquait. On a causé théâtre ancien et moderne, exposition de cette année (sur M. Lefèvre notamment; le portrait est celui de sa sœur, il paraît qu'il s'est donné des libertés de frère : l'original est plus joli et ne ressemble pas beaucoup); académie des Inscriptions et travaux historiques, enfin et surtout politique générale et affaires cléricales. Voici un seul mot de George Sand, bien généreux et naïf comme tout ce qu'elle sent et ce qu'elle dit. Nous comparions le théâtre au roman, et je lui disais qu'un romancier me semble descendre lorsqu'il écrit pour
le théâtre, parce qu'il est obligé d effacer ses finesses, ses analyses délicates, ses dessous, de subir les nécessités de la rampe, de la scène et les^^M^igences d'un public de hasard. « Cela est vrai, dit-elle, mais j'aime le théâtre, parce qu'on y travaille en compagnie et qu'on est plusieurs à porter la même pensée. » — Vous reconnaissez ses instincts de fraternité et même de socialisme. Elle disait aussi à Renan qui est pessimiste sur la France et la politique : « Vous savez trop bien le passé ; pour croire, espérer et agir, il faut voir surtout l'avenir ». Toujours le même souffle de jeunesse et d'enthousiasme, avec un air calme et un grand goût pour le silence. Je vous avoue que j'aurais mieux aimé être seul avec elle et Renan; on ne cause bien qu'à trois; mieux vaut encore n'être que deux; on peut alors questionner à fond, voir le dedans, laisser tomber tous les voiles et toutes les convenances de la politesse.... Renan et Berlhelot ont besoin pour travailler, Tun de son laboratoire, l'autre de sa bibliothèque. Ils viennent de leur maison de campagne de Sèvres tous les matins à Paris, vers neuf heures, travaillent enfermés jusqu'à six heures du soir. — Pour moi, je n'ai besoin que de soixante volumes à peu près, j'en fais une caisse que j'emporte avec moi; ajoutez quelques petits voyages à Paris pour causer avec les gens spéciaux ou aller aux bibliothèques, j'ai tout ce qu'il nie faut de matériaux.... J'ai une sorte de chemin à creuser dans une côte dure, inégale, escarpée; quelquefois une journée, une semaine se passe sans que j'avance;
j'ai rencontré un roc contre lequel mes outils s'émoussent; par exemple hier, en toute ma journée j'ai fait une demi-page. Très souvent aussi, à cause de la difficulté du sujet, la matinée se passe a tourner en rond dans la chambre; je suis en train de ranger mes idées dans ma tête, de revoir l'ensemble de mon sujet, de choisir entre les percées possibles ; c'est au bout de deux on trois heures seulemeat que le choix et la lumière se font. Hier, à la fin de l'après-midi, j'ai eu la conclusion d'un chapitre essentiel, d'une grosse idée qui, si elle est juste, servira d'arc-boutant à tout un morceau de l'édifice. Mais en revanche vers quatre heures j'étais las et je n'étais plus bon à grand cJiose. J'ai joué un peu de piano, et fort mal.