A M. JOHN DURAND
Orsay, 15 août 1808 J'ai fini le petit volume intitulé Philosophie de Cart dans les Pays-Bas. On va l'imprimer et j'aurai soin que Germer Baillière vous l'envoie. Je suis toujours enfoncé dans mon Trailé de ilnlelUgence\ c'est une rude besogne et je ne la terminerai pas encore cetle année.
1. M. John Durand, né aux États-Unis, d'une famille de réfugiés de la Révocation de TÉdit de Nantes, a traduit en anglais une grande partie des œuvres de M. Taiue, notamment la Philosophie de l'Art et les Origines de la France contemporaine; il a été pendant plus de vingt-cinq ans l'un des plus fidèles am:s de M. Taine.
Je VOUS remercie d'entreprendre la traduction de mon Idéal dans Vart. Ces théories abstraites trouveront-elles des lecteurs en Amérique? A vous d'en juger; pour mon compte, je crois qu'ils trouveraient plus d'intérêt à un livre de faits comme la Philosophie de Vart dans les Pays-Bas. Probablement, mon cours Tan prochain aura pour sujet l'art antique.
Vous êtes aussi bien que moi au courant de nos nouvelles littéraires et politiques. — Le ton de la polémique devient violent comme aux approches d'une explosion ; conservateurs et libéraux, catholiques et libres-penseurs semblent exaspérés. Plaise à Dieu qu'ils en restent aux paroles! Mais chez nous, vous le savez, l'action suit de près ; on manque de patience et Ton finit par dire : « Tirons-nous des coups de fusil et que cela finisse ». — Or, à mon avis, toute violence réprimée ou victorieuse aura pour effet de retarder l'établissement du régime modéré et libéral qui est le seul passable. Une bourrasque républicaine nous mettrait aux mains d'un dictateur militaire et du clergé; des brutalités gouvernementales ou une inquisition cléricale provoqueraient une secousse révolutionnaire.
Mais les gens rassis se trouvent embarqués comme les autres dans le navire commun et sont obligés de subir ce qui arrive.
Adieu, cher Monsieur, veuillez nous tenir au courant, M. Germer Baillière et moi, du succès ou de Tinsuccès de notre publication commune; ajoutez-y pour moi des nouvelles de votre santé et de tout ce qui per-
sonnellement vous concerne, et acceptez une cordisle poignée de mains.
A ERNEST RENAN
Viroflay, juin 1869 Mon cher ami,
.... Je viens de lire Saint Paul; je diiïérais de vous en écrire, parce que j'achève un maudit chapitre qui tend toute mon attention. Je vous en parlerai. C'est prodigieux ce que vous avez tiré de petits textes insignifiants et épars partout, pour faire comprendre les Ëpîtres et V homme. Vous avez un filet énorme et à mailles serrées que vous avez jeté sur toute la littéiature et Tépigraphie du temps. Le tout très intéressant, très vivant, très solide. Il me manque ici un Saint Paul en grec, pour réfuter, comme sans doute elle doit l'être, la seule difficulté qui se soit présentée à mon esprit. Quand je Tai lu autrefois, probablement à cause de mon habitude du grec classique, il me semblait phis âpre, plus saccadé que dans vos traductions, — une sorte de Victor Hugo. Je croyais entendre un cri continu, des soubresauts d'exclamations concentrées, un orage intérieur de logicien et d'exalté. Mais vous avez dit vous-même en note que toute traduction littérale serait inintelligible, que vous ne gardiez que le sens et le mouvement de la pensée.
Merci, et à vous bien amicalement.