‹ H. Taine; sa vie et sa correspondance (volume 3)Chapitre 24 sur 140 · Lettre de M. Villcmain à M. Guizot · texte numérisé non relu

Lettre de M. Villcmain à M. Guizot

a Mon cher ami, vos armes ne sont heureuses que dans vos mains. Nous avons été battus sur le prix de Tite-Live, après une longue séance où j'ai dii de mon mieux de bonnes raisons, et où M. Yitet, qui avait lu l'ouvrage, a parfaitement discuté. Du reste, en regrettant ce résultat, je crois, tomme on l'a dit éloquemment de tous côtés, que c'est pour le bien de l'auteur, dont l'ouvrage, facilement amélioré, sera couronné l'an prochain... »

mcQts sur certains doutes. Quelques mots échappés me font croire que votre conjecture est vraie*.

Reraanierai-je mon mémoire? J'ai causé avec plusieurs de mes adversaires, et si je les entends bien, il faudrait supprimer tout ce qui vaut la peine d'être conservé. Suis-je même assez flexible pour réussir dans cette voie ? Autrefois je l'aurais pu; j'eus une fois un prix de version parce que, pour plaire au professeur, j'étais parvenu à mettre trois sens dans chaque phrase de la traduction. Je me laissais conduire à cet aimable guide. Cet heureux temps n'est plus. D'ailleurs j'aurais peur de choquer l'un en contentant l'autre. Tel juge m'a dit que ma première page sur Montesquieu était excellente, tel autre qu'elle était ridicule. Mes philosophes d'Allemagne enseignent bien la doctrine de la conciliation des contraires. Je ne sais si je serai capable de l'appliquer.

Vous êtes bien l'homme selon mon cœur avec vos grandes lettres. Et sur Beyle encore I Vous me gâtez et j'ai peur de vous répondre ; je vous répondrais trop.

Là-dessus je suis comme Nestor; je parlerais un an,

1. Lettre de M. Guillaume Guizot, du 5 juin 1854 : « Je soupçonne qu'il pouiTait bien y avoir quelque ingrédient \enu du Ministère de l'Instruclion publique, dans la pilule amérc que certains cherchent à vous administrer. M. Forfoul, n'ayant pas été nommé l'autre semaine [à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres] doit avoir de la rancune contre le parti libéral de l'Institut, contre mon père enire autres; et comme il vous connaît d'autre part (Voir Corresp'tndance, t. !•', p. 230), il aura put-être en^^agé ses amis à le venger sur votre dos de sa propre uutailu. »

OU même deux ans de suite, en vous lassant sans me lasser. Permettez-moi seulement de répondre à votre principal reproche. Il ne sera jamais populaire, et par sa faule, vous avez raison. Mais est-ce une faute? Le but d'un artiste est-il d'être lu? Oui, s'il cherche la gloire, Targent, l'utilité publique; non, s'il aime le beau purement et uniquement. Beyle a écrit pour se faire le plus grand plaisir possible, abstraction faite du public; j'aime cette abstraction; ce n'est point insolence (du moins dans la Chartreuse et Julien), c'est théorie et vivacité de conception. Lisez comme preuve sa lettre à Balzac. — Pourquoi les artistes se considéreraient-ils comme précepteurs du genre humain ; ils adorent une idée et non la foule ; c'est à nous, commentateurs, à introduire chez eux le public. Si le but d'un écrivain est d'intéresser et d'instruire un grand nombre de lecleurs, rOncle Tom est le premier des chefs-d'œuvre. Je suis là-dessus bien plus aristocrate que vous, en fait de science comme en fait d'art. Croyez-vous qu'Aristote écrivant sa Métaphysique, ou Spinoza son Éthique, espéraient des lecteurs? L'un montrait ses notes à Eudème ou à Théopiiraste, l'autre envoyait ses théorèmes à Louis Meyer, tous deux parfaitement persuadés que leurs analyses ou leurs déductions ne changeraient pas la plus petite chose aux affaires humaines, fort certains d'être défigurés, oubliés ou vilipendés pendant longtemps : ce qui est arrivé. Au sommet des idées, on vit solitaire, c'est tant pis pour ceux qui sont en bas, non pour celui qui est en haut. Je cite à un ami du

grec un mot d*Aristote : « Plus une science est inutile et impopulaire, plus elle est précieu&p. ».

Je pense comme tous sur mes Jeunes Gens de Plaioni je m'étais fait Grec en les étudiant, j'avais oublié l'indécence; c'est la même faute pour les traductions. Le Platon élégant de M. Cousin ne ressemble pas du tout au Platon négligé, presque enf?»îtin, toujours naturel, qui est le vrai. Il serait choquant s'il se montrait tel qu'il est. C'est toujours la même règle. Il faut habiller les idées, sinon un commissaire arrive, les juge immorales et les met en prison.

Serez-vous assez obligeant pour me consoler de ma déconfiture? Le moyen est aisé, écrivez-moi le plus souvent et le plus longuement possible, et croyez-moi votre très affectionné camarade.

A GUILLAUME GUIZOT

Paris, mardi 18, 19 ou 20 juin 1854 Je commence par votre fin, mon cher Guillaume : Rouge et Noir s'appelle ainsi parce qu'il devrait s'appeler autrement.

Pour l'autre question, referai-je mon mémoire? Vous êtes si aimable que j'en passerai par où il vous plaira. M. Guizot, dites-vous, me marquerait mes fautes? Ce serait double profit, et je ferais le travail pour obtenir les corrections. Ne croyez point que j'aie hésité par

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tendresse paternelle. Je sais trop que mon pauvre enfant est boiteux; mais si j'ai bien compris les objections, il faudrait lui casser Tautrc jambe. Je vous fais, je vous jure, ma confession en toute bonne foi. Je Tai relu et trouvé ennuyeux; je tournais les pages par volonté, non par attrait. Le plan seul est bon, le reste est de cetle médiocrité honnête qui me déplaît dans les autres et que je déteste en moi. Sauf quelques phrases et une ou deux pages entières où le diable m'a poussé, la verve manque; il n'y a pas d'entrain, l'œuvre n'est pas vivante; les idées n'intéressent point, l'expression n'est pas frappante. On dit : « Bien, régulier, convenable, bon devoir, passons à un autre ». Voilà mon impression sincère. Jugez si j'ai envie de le corriger à rebours. Je le trouve terne, ordinaire, monotone, et l'on me dit qu'il est brutal, rempli de singularités, de paradoxes, d'idées choquantes, qu'il faut l'adoucir, le tempérer, changer les couleurs en nuances. Gela est vrai, peut-être. J'ai eu si souvent tort que je n'ose plus me donner raison; mais je sens ainsi ; vous savez comme on est maladroit quand on va contre son sens intime. Imaginez un pauvre animal qui se brosserait lui-même à rebrousse-poils.

About achève son Voyage en Grèce, ce sera très joli. Prévost, que vous avez connu au collège, vient de publier une Revue de V histoire universelle, excellent livre, d'un beau style quoique un peu noble, très modéré, très bien composé et éloquent.

Nous sommes donc en guerre sur Beyle? Eh bien,

faisons un traité. En voici les conditions, dites-moi si elles vous déplaisent : je vous accorde qu on écrit pour être compris. M'accordez-vous qu'on écrit pour faire une belle chose? — Maintenant lequel des deux buts est le principal? C'est le second, selon moi. Avant tout la beauté; aussitôt après, la clarté. Que l'artiste tache d'avoir les deux mérites; mais s'il faut sacrifier l'un, que ce ne soit pas la beauté; il vaut mieux bien faire qu'être populaire. La statue parfaite, enfermée dans l'atelier, est préférable à la statue ordinaire exposée au grand jour. Vous direz que je ne donne pas mes preuves; c'est que telle est la définition môme de l'art.

Mais peut-être j'invtMite un cas impossible? Non, car vingt exemples prouvent qu'il faut souvent choisir entre la beauté et la clarté. D'abord certains sentiments sont si élevés ou si singuliers qu'ils sont fort difficiles à entendre et que des hommes même supérieurs doivent au préalable les étudier longtemps. Il y avait bien des gens d'esprit au xvm® siècle : Voltaire, Montesquieu, par exemple. Qui d'eux a compris Hamlet? De nos jours, on l'a beaucoup loué. Si vous avez lu la critique de Gœthe (Wilhcm Meister), vous savez combien peu de ces louanges ont été intelligentes. Il n'y a pas de meilleurs dessinateurs que Léonard et Raphaël. Saisit-on du premier coup d'œil la divine beauté des Madones, par exemple de la Belle Jardinière ou du Jésus de la Cëney etc.? Je conclus que certaines œuvres, soit par leur forme propre, soit par la nature de leur sujet, sont

«I. TAINE. — CORRESPOND ANlK. II. 5

difficiles à entendre, sans qu'on puisse faire un crime à l'auteur de cette difficulté.

Appliquons ceci à Julien*. Julien est Beyle; je le prouverais par mille traits du roman, de la biographie, par dix anecdotes que j*ai recueillies ailleurs. Seulement il s'est peint en laid et a supposé les circonstances qui révoltent l'homme contre la société, et lui font considérer la vie comme une guerre. Or, Beyle est un esprit supérieur et original, c'esl-à-dire très élevé audessus de l'ordinaire et très éloigné de l'ordinaire. Ce sont donc toutes les difficultés réunies. Une preuve qu'elles sont énormes, c'est que Beyle lui-même a passé pour une énigme. Je connais un de ses amis, homme distingué, j'ai lu l'écrit, de M. Colomb; aucun d'eux ne le comprend le moins du monde, et ils l'ont vu dix ans tous les jours. Donc Julien-Beyle doit être longtemps étudié avant d'être compris.

Autre excuse : Beyle raconte; or, un récit doit noter les faits, tous les faits, en détail, mais les montrer tout nus. Il ne faut pas que l'auteur intervienne et lance toutes les vingt lignes une tirade, comme Balzac. 11 doit disparaître; je déteste un peintre qui se tient toujours devant son tableau. Beyle évite donc les réflexions, les commentaires. Ce mérite produit de l'obscurité. Le lecteur doit saisir, sans qu'on les lui explique, les liaisons et contre-coups de sentiments si délicats, si forts, dans des caractères si originaux et si grands. Quand il

1, Dans llou'je et Noir.

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