‹ H. Taine; sa vie et sa correspondance (volume 3)Chapitre 30 sur 140 · Le Voyage aux Pyrénées · texte numérisé non relu

Le Voyage aux Pyrénées

mêmes yeux, j*ai toujours mes lunettes grises; pourtant un paysage, un bon livre sont de bien douces choses. Quand je n'ai pas mal à la tête, des sensations charmantes me reviennent en foule, non pas tant des Pyrénées, qui ne sont grandioses qu'en deux ou trois places, mais d'un ruisseau, d'un effet de soleil, d'une ferme sur la route, d'un clocher au bout d'une plaine. Je suis peintre de genre et d'intérieurs, mais inédit. — Ce maudit hvre me donne bien du mal. Je n'ai fait toute ma vie que des raisonnements, je suis habitué aux abstractions, il faut que je sorte de moi-môme, que je change toutes les allures de ma pensée, que j'apprenne le style descriptif. Un autre malheur est la monotonie du genre; décrire et puis décrire, cela fatigue au bout de dix pages, j'en dois faire trois cents. Je suis obligé de chercher des incidents, etc., et de les enchâssercommeje peux, pour me faire lire. — Mon camarade About est plus heureux que moi. Son genre d'esprit est monnayable. 11 est homme du monde et de conversation ; cela s'adresse à tous les lecteurs. Le raien ne convient qu'à trois ou quatre gratteurs d'idées silencieux, épars en France et en Allemagne.... Je ne suis pas moi-même homme du monde, et j'avoue que de jour en jour je me sens plus de dispositions à faire l'ours. Paris me plaît parce qu'il en donne le droit; on n'y dépend pas de l'opinion publique, on ne traîne pas après soi sa réputation, connue un chat la casserole pendue à sa queue. Je vous plains de toutes vos tracasseries de société : quand on ne vit pas seul dans un

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trou, il faut s'attendre à être mordu par cette masse d'animaux malfaisants et imbéciles qui infestent la vie humaine, et pullulent en province plus qu ailleurs. Je crois pourtant qu'on s'accoutume à tout; beaucoup d'ennuis finissent par ne plus être sensibles. Tout le monde est Werther à vingt ans, à trente on est réconcilié avec la vie; on est comme dans une diligence, froissé d'abord et foulé ; on finit par se tasser, et être à l'aise. La misère de tout cela est qu'on doit partir, au moment où l'on commençait à se trouver bien.

A M. CORNELIS DE WITT

Paris, !•'■ novembre 1854 Mon cher de Witt, nous voilà donc tous enfoncés dans le métier littéraire! Mais tes œuvres, cher ami, sont des actions et de la politique. Je te félicite bien de ce beau sujet. Mais pourquoi veux-tu commencer si tard? 11 n'y a rien d'admirable comme le commencement de la Réforme en France ; Jeanne d'Albret, Goligny, d'Aubigné, La Noue, la fière noblesse calviniste. C'est l'époque des martyrs, des héros et des bandits, ajoute que c'est au seizième siècle, le plus original, le plus énergique et le plus vivant de tous. J'ai lu l'an dernier toutes sortes d'histoires et de mémoires de ce temps-là, je t'assure qu'il n'y a rien de plus dramatique, ce sont les plus belles mœurs que puisse trouver un historien.

Ils jouaient une grande partie, il s'agissait de gagner la France; après TEdit de Nantes, ils ne peuvent plus songer qu'à vivre. Tu couperas la plus belle page de ton livre, si tu mets celle-là en introduction. Note bien que CCS mœurs-là ne sont pas connues, que les maudits romans de M. Dumas les ont défigurées dans l'esprit du public, que si Ton sait les faits, on ignore les âmes, que les sentiments qu'il faudrait interpréter sont les plus grands et les plus éloignés de nous. Je t'en prie, au nom de ton plaisir, de ton succès et de l'histoire, lis les actions de ces gens-là, et tu voudras les mettre dans ton récit.

J'imagine que tu as des documents curieux sur la Révocation de l'Édit de Nantes. M. Depping vient de publier un volume qui en contient beaucoup, et de si forts, dit-on, que le Gouvernement interdirait la publication s'il les voyait.

Pour ce qui est du dogme, il me semble qu'il fait partie des mœurs; la terrible théologie de Calvin a trempé des âmes comme celle de Jeanne d'Albret; et les théories sur la grâce sont très intéressantes; peu de livres m'ont fait plus de plaisir que la Prédestination (le saint Augustin. Les idées font les passions, et par conséquent les actions. Est-ce qu'il ne faut pas aussi quL' tu apprennes aux Français catholiques que Jarrige répondait fort bien à Bossuet, qu'on pourrait rétorquer contre notre Église C Histoire des Variations, et qu'à un poiiit de vue, il y a autant de stabilité et un dogme aussi fixe chez vous que chez nous'.'

Tu as beau dire, tu vas devenir théologien et romancier, confrère de saint Paul et de Walter Scott. Voilà ce que c'est que l'histoire : « Les rendez-vous de noble compagnie se donnent tous dans ce charmant séjour », ainsi parle M. Scribe, autre théologien.

Pour moi, mon cher, je continue à tirer des descriptions de ma cervelle malade; j'attends ton retour et les lumières que tu me promets pour purger Tite-Live, et je serre la main à Guillaume, à toi, et à Chambolle, s'il est encore au Val-Richer.

A EDOUARD DE SUCKAU

Paris, 5 novembre 1854- Cher Ed, causons science, ne fut-ce que pour la nouveauté du fait; je suis comme toi, quoique à Paris. Depuis deux ans, je n'ai entendu ni hasardé un mot de philosophie. Mes anciens maîtres n'inventent plus et quand je les vois, je leur dois au moins la politesse de ne pas les contredire. Nos amis sont occupés d'affaires, j'accroche avec eux quelques mots de littérature, et c'est tout. D'idées générales, de théories abstraites, de hautes spéculations, personne n'en veut. Je n'éprouve plus le besoin d'en parler, ni même de parler. Un silence d'un an m'a déshabitué de causer; tu es ma dernière espérance, si quelqu'un me ranime, ce sera toi; et encore tu auras bien de la peine; je suis jusqu'au cou

dans les questions d'argent, je cours après les leçons

comme un lièvre, je n'en trouve pas; mes gens de

l'an dernier sont toujours en voyage; mon Hachette

me casse la tête * ; j'ai trop de littérature pour ne pas

sentir ce qui est bien, et trop peu de talent pour bien

faire ; je suis né pour classer et analyser, et je fabrique

de l'imagination à cent francs le mètre carré, mieux

vaudrait faire des sabots. Ajoute que tout le monde

est souffrant chez moi, et que je ne guéris pas. Garde

la santé, mon cher bonhomme ; quand elle s'en va, ne

sait quand reviendra. Le pauvre M. Guéneau est de retour

et traîne la patte. Je t'envie ton Marc-Aurèle, voilà une

consolation et une conversation.

Yeux-tu que nous causions de psychologie? J'y reviens toujours malgré moi; là sont les vraies conclusions pratiques; la construction mathématique et le jeu fatal de la machine humaine, la nécessité du cerveau pour la pensée, l'impossibilité absolue d'une intelligence pure, par exemple du Dieu des chrétiens, et surtout le gouvernement des idées sur les passions. Je voudrais que nous missions en commun ce que nous avons d'idées sur ce dernier point. J'ai refondu mes classiflcations de l'École; j'aperçois de nouveaux points de vue et de nouvelles questions.

Soit par exemple une passion ou inclination naturelle donnée, comme l'avarice, la vanité, la bonté, l'ambition, le penchant au mysticisme, bref tous les penchants

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