Voir p. 91, noie
112 COIlRESPONnA>XE
Enfin M. Biiloz m'a demandé un gros article surDickens, et je lis Dickens K Vous voyez que l'occupation ne m'a pas manqué, heureux artiste, heureux lettré, qui regardez les vaches de Normandie, et cette belle herbe fraîche dont on aurait envie de manger I J'en ai mangé, j'en mangeais, de cœur du moins et d'imagination, à Fontainebleau quand j'ai reçu votre lettre. Depuis dix ans, je n'ai pas passé de quinzaine aussi heureuse. Je partais tous les jours le matin à huit heures avec un sac de provisions sur le dos, et je rentrais à sept heures du soir, ayant fait six lieues, et les yeux remplis de paysages'. J'étais seul, je ne connaissais personne, je ne prononçais pas six mots par jour, jugez de ma félicité. Il y a là des graminées hautes de cinq pieds, qui partent par bottes de vingt-cinq d'une toulTc d'herbes ; il y a des chênes de quinze pieds détour, qui montent décent pieds avant de s'étaler en branches. C'est un fond de mer, dévasté par les courants, jonché de blocs énormes, avec un sol de sable couvert partout de bruyères rousses et rouges qui sont d'une teinte sublime au coucher du soleil, lit personne, songez bien à ce mot, personne ! Cela faisait pousser des symphonies dans ma tête, j'écoutais iniérieurernent la pastorale de Beelliovon, je sentais vivre la Grande bête éternelle, je songeais qu'un jour mon hydrogène, mon carbone et mon oxy-
1. ^oïv p. 90, noie 2, et page 129, la lettre du 22 janvier 1850.
2. i«. Taine a conservé jusqu'à la fin ce goût très vif pour la forêt de Fottainebleau et chaque année il faii^ait un séjour j»ius ou moins long à Barbison ou à Marlotte.
gène deviendraient graminées ou bruyèies, et que j'aurais le bonheur d'être vert, luisant, splendide, lustré, tranquille, comme ces charmantes plantes sur lesquelles je me couchais. Que le rouge est beau 1 que la lumière est belle ! Que Decamps est un grand homme ! Qu'il est vrai que les pierres, les arbres et les bétes valent mieux que l'homme ! Je me tais ; si je continuais, je reverrais intérieurement le soleil entre les fouillées et les pieds noirs des chênes ; je vous ferais un dithyrambe, c'està-dire une divagation ; j'oublierais que ma lettre esl toute positive, utilitaire, et que j'ai un service à vous demander.
Ce service, le voici : savez-vous si quelque livre ou quelque revue anglaise a publié la biographie de Dickens ou quelque chose d'approchant? Indiquez-les-moi, el ajoutez un petit mot sur le genre d'effet que vous a fait Dickens.
J'ai quelque plaisir à préparer cet article. L'homme en question est un type et nous apprend une infinité de choses sur le goût anglais. Une sensibilité souffrante, jamais le ton du récit simple, partout des élégies ou des satires. Les personnages ne sont point aimés pour eux-mêmes, par goût pour la logique, par plaisir de développer une force, comme dans Balzac. Il ne fait jamais abstraction de la morale ; il blesse, il loue, il raille, il attendrit, il admire, il ne peint pas. Il n'a pas celle indifférence de l'artiste, qui produit le bien et le mal comme la nature et ne se soucie que de produire, de produire beaucoup, de produire de grandes choses;
H. TAUfE. — GORR£SPO.NOANC£. II. 8
il n'aime pas les passions en elles-mêmes ; il s'attache uniquement à développer les émotions du cœur, à rendre aimables la vie et les sentiments de famille ; il fait, mais mieux, ce que font les tableaux anglais de l'Exposition. Ces gens ne se doutent pas que la peinture consiste uniquement dans l'amour du bleu et du rouge, de la ligne droite et de la ligne courbe, dans le bonheur de voir exister et vivre de grandes choses corporelles ; et ils font de petits logogriphes moraux, ingénieux comme le Loup et l'Agneau, ou des vignettes froides comme Obéron et ïitania. Ils blessent les yeux avec une cruauté atroce, et se croient agréables avec un charivari de couleurs. Ce genre est moins choquant en psychologie et en littérature, mais pourtant, en sortant de Dickens, on a les nerfs agacés ; et l'on se repose avec Balzac ou George Sand, comme on se repose avec Rousseau et Decamps, en quittant les baigneuses clilorotiques de Mulready et les tableaux cadavéreux de M. Millais.
Aix-la-Chapelle vous a-t-elle guéri, et la baignoire de Charlemagne a-t-elle été une compensation suffisante pour les derrières proéminents des cordonniers prussiens, vos chers amis? Il paraît qu'ils n'ont pas tous l'air de cordonniers, plusieurs ressemblent à des perruquiers, témoin Hegel. Vous connaissez l'histoire : trompé par sa mine, un élégant pressé le raccroche. « Vite, coupez mes cheveux, je vais au bal. » — a Mais, je ne suis pas... )) — « Allons donc, vous dis-je, montez. » — ((Mais je n'ai pas...» — «Montez, j'ai des fers chez moi.» —
ANNÉES 1855-1S56 li5
Hegel se résigne, prend des ciseaux et opère sur la tête qui lui est livrée, d'une façon toute philosophique. L'autre regarde à la fin et, tout éperdu, découvre que sa chevelure avec ses hauts, ses bas, ses cavités et ses touffes, ressemble à la mer agitée. « Je suis le professeur Hegel, répond son coiffeur, et je coupe aujourd'hui les cheveux pour la première fois de ma vie. » — J'ai appris l'allemand exprès pour lire ce coiffeur-là et je ne m'en repens pas.
Les Eaux-Bonnes m'ont laissé dans le statu quo. La foi m'a manqué, ici comme ailleurs, et je suis puni. Bonsoir, cher ami, je vous serre la main, puisque vous voulez bien accepter celle d'un sceptique. Je serre celle de de Witt, qui est aussi tolérant que vous. Je ne vous ai point porté mon petit livre, cela vous fournira une raison, ou un prétexte, pour venir causer dans mon trou.
A EDOUARD DE SUCKAU
Paris, 22 octobre 1855 Cher ami, pardonne-moi, j'ai des excuses. D'abord un déménagement. J'ai à peine fini de m'installer. De plus une tuile qui tombe sur ma tête. La sœur de ma leçon de la rue de... est malade de la poitrine. M, Andral l'envoie à Pau, toute la famille l'accompagne. Tu vois que loute médaille a son revers ; l'État t'approvisionne d'élèves; moi je suis obligé de chasser aux leçons. J'ai
couru tout mon monde et, ma sœur Anne, je ne vois rien venir. Il faut pourtant que j'essaie de trouver, car Targent que je gagne chez Hachette est hors de proportion avec le travail. Si l'on se respecte et qu'on veuille écrire des idées, et en français, c'est une duperie. La littérature ne peut être qu'un luxe; il faut chercher ailleurs un gagne-pain.
Je lis ton Dickens, merci, bon Ed, d'avoir tout de suite songé à moi. Tu aurais bien dû m'envoyer en même temps tes idées sur lui. Cela est si différent de nos Français, que j'ai besoin de grands efforts pour le disséquer.
Tu n'es pas honnête homme avec moi. Tu me traites comme tout le monde : o Fort joli, charmant, etc. » Phrases, mon cher Ed, pures phrases ; j'en fais et j'en subis de pareilles avec les indifférents. J'en appclw* dn":o de la tienne, ce qui signifie que j'exige un jugeaient détaillé, avec indication en chiffres des pages les meilleures et les plus mauvaises, etc. ; en un mot quelque chose dont je puisse profiter.
J'ai lu Prévost * ; ses, trois derniers chapitres sont excellents, citations bien choisies, bien encadrées, naturels, sans noblesse continue, intéressants. Il y a au commencement du chapitre sur l'état de l'Angleterre, deux pages admirables d'ampleur et de solidité. Je trouve les trois chapitres sur l'Angleterre trop peu nouveaux. L'impression laissée n'est pas assez ori-
i, La thèse de M. Prévost-Paradol, Elisabeth et Henri IV.
ginale ni forte. Le premier chapitre du livre est lourd, trop noble, pas assez clair, a cause de la monotonie oratoire. Le livre me semble d'un politique, très capable d'être journaliste et député, ce qui explique les opinions de l'auteur et ses passions en fait de gouvernement.
Voilà, mon cher, un exemple de la critique que tu me dois, et que j'attends. Fais de même, je t'en supplie, sur tout ce que tu liras de moi, même sur mes articles. Songe dans quel océan de mensonges je vis; j'ai horreur du monde à cause de cela; la platitude et la monotonie de la comédie prévue que je vais entendre ou jouer m'assomment. Il n'y a que mes vrais amis qui puissent me dire vrai, et en détail. Hier, je suis allé à une soirée ; d'ennui, j'ai fini par ra'asseoir auprès du piano et oublier le reste en écoulant. A tout moment, j'étais tenté de dire : très bien, je sais cela d'avance et vous aussi, passons à autre chose.
On commencera à imprimer Tite-Live en janvier. Il y a engorgement chez Hachette. La chose d'ailleurs n'est pas encore faite. Il a lu mon manuscrit en vacances et le trouve trop scolastique. Il me dit que ces divisions exactes, cet engrenage méthodique qui empoigne le lecteur par un pied et l'engloutit jusqu'à la tête dans un étui de syllogismes, rebutera le public ; qu'il faut être léger, aisé, écrire cela dans le style de mes Pyrénées; il se choque de ce que je prétends tracer un idéal à l'histoire ; de ce que je suppose qu'il y a une his-
loire universelle et un progrès, etc. Je ne sais pas ciicore comment je m'arrangerai.
Quant à ma Littérature anglaise, j'aurais envie de te battre. C'est le troisième compliment de ta lettre. Que le diable t'emporte ! tu m'as pris pour une de tes visites de rentrée.... D'ailleurs pense à l'effrayante masse de lectures qu'il me reste à traverser.
Je comprends que le Droit t'ennuie ; la philosophie t'amuserait. Je n'ose, cher Ed, désirer que tu en fasses. J'ai eu deux ou trois fois sur les lèvres l'idée de l'offrir mon Hegel, que tu n'as pas lu, je crois, tout au moins VEncycloiJédie ; je suis parfaitement certain qu'en quelques mois tu t'enfoncerais au plus profond de l'hérésie, et que l'attrait extraordinaire du sujet te ferait lâcher en classe des phrases imprudentes. Je n'ose même souhaiter que tu reprennes ta psychologie. Je sens que je ne pourrais plus enseigner avec la mienne. Je serais obligé d'en avoir deux, une officielle, innocente, en formules inflexibles, séparée par un abîme de ma vraie pensée. Et cela est presque impossible. On aime tant les idées qu'on trouve, qu'on ne peut s'empêcher de penser tout haut.
J'ai livré chez Hachette un cahier de quatre-vingts pages sur l'excellent M. Cousin. J'y ai inséré une réfutation de sa théorie de la raison. Dis-moi si elle te paraît nette et concluante pour le pubHc. La moquerie me venait aux lèvres à chaque hgne. J'ai fini par raconter sa vie telle qu'elle eût dû être, le faisant naître au dix-septième siècle, prédicateur et théologien. — La chose passera -t-el le?
C'est Hachette qui Ta demandée. Mais peut-être il craindra de perdre les professeurs de philosophie, ses abonnés.
A GUILLAUME GUIZOT
Paris, 25 octobre 1855 Vous vous moquez de moi, mon cher Guillaume, et vous avez raison. Je m'en doutais un peu, c'est pourquoi j'ai coupé les ailes à mon dithyrambe. Du reste, un dithyrambe n'est pas une profession de foi. Distinguez, je vous prie, le moi scientifique, analyste, raisonneur de l'année scolaire et le moi sentant des vacances. Prenez mes folies pour ce qu'elles sont. Un instant j'ai senti tout haut, et je vous ai raconté les songes plus ou moins creux que me suggéraient les arbres. Je ne les impose à personne, et je ne les conseille à personne. A la réflexion je trouve que, s'ils me plaisent, probablement ils doivent déplaire aux autres. Le fond en est triste, et je l'avais oublié en vous les écrivant. Entre vingt et vingt-cinq ans, une corde s'est cassée dans ma machine; j'ai essayé en vain de la raccommodei*. Elle est restée pendante, entortillée aux autres; et quand j'essaye de jouer de mon instrument, elle le fait détonner. Pardonnez-moi les sons désagréables. Ils me sont si naturels qu'ils sont involontaires; et quand vous les entendrez, songez à la maudite corde qui traîne et
que je n'ai pu rai tacher. Le moi scientifique accorde de tout son cœur que rhorame vaut mieux que la plante ; et il explique au moi sentant pourquoi les songes creux dont je vous parle lui font plaisir. Quand on se transporte ainsi et qu'on s'incarne dans une pierre ou dans une bruyère, on y transporte et l'on y incarne un animal sentant et pensant. Celui-ci jouit de la tranquillité du nouvel être qu'il habite, il est heureux par contraste et la sérénité de la nature pacifie ses idées et ses passions. C'est une illusion, je l'avoue, mais pourquoi la détruire? Je n'ai pas le courage de réfuter mon plaisir, et j'éprouve un contentement extrême en sentant le logicien que j'ai nourri en moi-même s'en aller, s'effacer, disparaître, et laisser la place à l'enfant.
Ne me croyez pas non plus aussi inconséquent que vous le dites. De ce que j'aime les plantes et les grands horizons, on ne peut pas trop conclure que je doi§ aimer le vin de Champagne. Les sensations qu'elles donnent ne ressemblent guère aux sensations qu'il fournit. J'aime la philosophie, la musique et la peinture de la même manière et pour la même raison que les teintes rouges des bruyères lointaines. Hegel, Decamps, Beethoven et les Pyrénées ne sont pour moi que des moyens de produire en moi un même efTet, que j'appelle sensation faute d'un autre mot, que j'appellerai excitation ou émotion si vous voulez; il s'agit pour moi dans tous ces cas d'arriver à un certain état dans lequel, par exemple, lorsque je marche dans les
rues, je n'aperçois ni les maisons ni les voitures, et qui me rendrait capable de faire six lieues en trois heures sans sentir mes jarrets raidis. Vous voyez tout de suite pourquoi je reste dans ma chambre et pourquoi je ne bois guère de vin de Champagne. J'ai, un piano, j'ai des dessins, le gardien du Louvre me laisse entrer au Louvre, j'ai des livres, je suis des dissections à l'École pratique ou des réactions chimiques à la Sorbonne. Cela me met dans l'état en question. Le vin ne m'y met pas. C'est pourquoi, quand j'en bois, je m'amuse à penser à autre chose. Je conclus contre vous que je puis concilier un grand amour des pierres et un médiocre amour du vin de Champagne, et que vous devez m'accorder le droit de rester chez moi.
Maintenant je me tâte la conscience et je me demande si je suis aussi immoral que vous le croyez. Pas tout à fait, et grâce encore à un distinguo. Chacun chez soi, c'est ma grande thèse. Dans la vie pratique, la morale est reine; je pense comme vous qu'il n'y a rien de plus beau que la justice; j'aime l'histoire parce qu'elle me fait assister à sa naissance et à son progrès ; je la trouve d'autant plus belle qu'elle me semble le dernier développement de la nature. Partout, au-dessus et au-dessous de nous, est la force ; des lois aveugles s'accomplissent dans un ordre fixèj et leur système inflexible construit le monde avec les misères et la mort des individus. Cette lumière du droit et de la juslice, c'est nous qui l'allumons et la promenons à tra-
vers rimnioralilê de la nature et les violences de l'hisloire, et ce ne serait pas la peine d'être homme que d'être réduit à ne pas la voir et à ne pas l'aimer. Mais si je la vois et si je l'aime dans son domaine, je la repousse du domaine des autres. L'art et la science sont indépendants. Elle ne doit avoir aucune prise sur eux ; jamais l'artiste avant de faire une statue, jamais le philosophe avant d'établir une loi, ne doivent se demander si cette statue sera utile aux mœurs, si cette loi portera les hommes à la vertu. L'artiste n'a pour but que de produire le beau, le savant n'a pour but que de trouver le vrai. Les changer en prédicateurs, c'est les détruire. Il n'y a plus ni science, ni art, dès que l'art et la science deviennent des instruments de pédagogie et de gouvernement. Voilà pourquoi vous me voyez si mal disposé contre les littératures qui s'érigent en institutrices et contre les philosophies qui s'érigent en gardiennes de l'ordre public. Je suis choqué de voir des romans parents des histoires de Miss Edgeworlh, des Lettres édifiantes, de la Morale en action et des beaux traits des chiens fidèles et célèbres; et il me semble que M. Cousin ferait mieux de ne pas se poser en gendarme intellectuel. La gendarmerie n'est bonne que dans les casernes, et quand je le lis, je crois entendre le plaidoyer suivant d'un procureur général :
(( Messieurs les jurés, (( L'accusé qui est devant vous est convaincu par des témoignages irrécusables et par son propre aveu d'avoir
assassiné et volé son ami. Il semble donc que je devrais arrêter ici mon discours, et vous laisser prononcer la sentence que l'évidence vous impose et le châtiment que la loi lui a réservé. II n'en sera pas ainsi. Mon devoir esl de vous faire remarquer le caractère scientifique du meurtre que je dénonce et les dispositions d'artiste du meurtrier que j'accuse. Ce meurtre, messieurs les jurés, a été commis avec un poignard triangulaire, aiguisé exprès le matin même, selon toutes les règles de la science, avec un soin dont un chirurgien serait jaloux. Il a été enfoncé dans le ventricule gauche du cœur, place qui, comme chacun sait, est la plus favorable. Il a traversé ce ventricule de part en part, ouvrant au sang un double écoulement et à la mort une double route. Le poignard était si aigu et le coup si sûr, que l'épanchement s'est fait à l'intérieur et que la victime n'a pas poussé un cri. Vous voyez, messieurs, que la Société de chirurgie protesterait tout entière si vous osiez condamner l'auteur d'une opération si parfaite. — D'autre part, regardez l'accusé. Cette noble tête, cette fière assurance, ce corps si agile, offrent un digne modèle à nos sculpteurs. Il n'a pas témoigné un seul remords. Avant l'action, il n'a pas ressenti une minute d'hésitation. Comme cet homme était depuis dix ans son ami, il a conclu avec une logique parfaite, mais malheureusement démentie par l'événement, qu'on ne l'accuserait pas de sa mort. Les témoignages vous ont prouvé qu'il a mené une vie aventureuse, que ses besoins ont été extrêmes, que ses passions sont
excessives, que son avidité et sa haine sont sans frein. Vous êtes convaincus maintenant que jamais plus beau type ne fut offert à un romancier ; au nom de l'art et de la science, au nom des chirurgiens, des romanciers et des sculpteurs, j'abandonne l'accusation et je demande à la cour de rendre à la société un homme qui en est le plus bel ornement. »
Vous voyez, cher ami, que je vous envoie une apologie en règle. Quand vous viendrez rue du Sabot, je vous ferai celle de mes opinions en peinture, et nous nous contredirons. Il n'y a rien de plus amusant.
Merci de votre offre si aimable aux Débats, Cki ne commencera à m'iraprimer qu'en janvier. Croyez que je n'écouterai pas Hachette. Je changerai tout au plus la table, et le premier chapitre sur le critique idéal....
A EDOUARD DE SUCKAU
Paiis, 25 novembre 1855 Probablement, cher ami, je fais une sottise en t'écrivant. Je n'ai que des idées gris sombre, et j'ai beau imaginer ta bonne et brave figure, je n'en deviens pas plus réjouissant. Des petites misères d'abord, de toute espèce : mes articles sur Cousin arrêtés (on a cru que j'attaquais la morale et on voulait me relrancher trois colonnes), j'attends le retour de M. Hachette qui est
absent. — Un retard à la Revye des Deux Mondes, avec l'incertilude de passer. Ils n'admettent pas que pour faire connaître le style de Dickens, je fasse des citations. Plus j'étudie la manière d'écrire de M. de Mars, mon juge, moins j'espère pouvoir lui faire accepter la mienne. — Un peu de fièvre, beaucoup de corvées, pas de leçons, etc. Tout cela est peu de chose en soi. Le mal, c'est que chaque petite contrariété, comme une petite pierre, remue le fond de vase noire philosophique où nous tripotions ensemble à l'École. Le trouble dure, et je repense à cette bienheureuse mer Rouge que tu connais.
J'ai essayé de suivre un cours do physique (M. Despretz) *. Misère sur misère ! La première leçon était une description détaillée de la manière de construire les lliermomètres. Drion* m'a dit qu'il n'existait pas en France, ni en Angleterre, ni à sa connaissance en Allemagne, un seul livre de physique philosophique. Nos savants ne sont que des contremaîtres d'atelier. Reste Hegel, avec ses abstractions déplorables, son habitude de voler à trois cents pieds au-dessus des faits. Comme consolation je me jette dans le travail brut et dans l'histoire. J'ai englouti depuis un mois une cargaison de livres j anglais, chroniques, écrivains, etc. Mais quel voyage il faut faire avant de rencontrer une idée! Que
1. Despretz (César-Mansuele) de l'Académie des Sciences, professeur à la Sorboiine,^ 1789-1863.
2. Drion, élève de l'École normale, né en 1827, entré à l'École normale (sciences) en 1847, mort en 1862.
126 CORRESPONDA^XE
le nombre des moments déplaisir est petit! Que de maux d'yeux et de lête ! Que d'heures de lecture machinale! Positivement je ne suis qu'une machine, machine dégoûtée d'elle-même. Mon ressort est une vieille habitude de travail et, par-ci par-là, une bouffée d'imagination, avec des velléités de vanité et d'orgueil. De raison, point. Tout calculé, le plaisir et la peine, je trouve au bout de la soustraction cent fois plus de peine que de plaisir. Du reste, il y a longtemps que j'ai renoncé à être raisonnable, et que j'ai pris mon parti de me trouver bête. Nous en sommes tous un peu là, je crois. Nous avons deux êtres en nous, une conscience sceptique et moqueuse, qui s'amuse à regarder et à railler les habitudes et les inclinations primitives. Les habitudes et les inclinations vont leur train, sous la grêle des moqueries. Et nous agissons sérieusement, sans nous prendre au sérieux.
Après avoir lu à la Bibliothèque de dix heures à deux heures, je descends aux Estampes et je regarde les maîtres du xvi« siècle, Jules Romain, Raphaël, Sébastien del Piombo, Marc-Antoine. C'est une langue que j'apprends ; je commence à la déchiffrer couramment. Un pli de vêtement est une trace de passion comme une épithète. Je tâche de retrouver et de ressentir celles du xvie siècle. Ce sont des mœurs de charretiers, des imaginations de poètes, et une morale de bandits. Ce que je n'imaginais pas, c'est la sensualité du temps, et entre autres celle de Raphaël. Le divin Sanzio est un vigoureux et magnifique sultan. S'il a aimé, il n'a
aimé que des conlours, de la belle chair nue; ses immenses femmes nues ont une tranquillité d'impudeur sauvage, semblable à celle des cavales. Elles ont une liberté, une innocence et une pétulance de bétes fauves. Je pense à la courtisane Impéria, morte à vingt-quatre ans, enterrée dans une église de Rome, avec désignation de son métier, éloge de sa beauté, le tout au milieu des tombeaux des Saints et des grands hommes. C'est la naïveté de la jouissance, la débauche vraiment pure et dans sa fleur.
Prévost m'a dit, je crois, que tu traduisais pour M. Simon un roman allemand. Vaut-il Jonathan Frock? Y a-t-il en Allemagne une littérature de romans qui vaille la peine d'être lue? Si oui, quel est son genre? Écris-moi, parle-moi de quelque chose; je ne vois personne, je ne cause plus que de la pluie et du beau temps; je prends tous les jours une horreur plus profonde de la conversation ordinaire; quand je veux ouvrir la bouche, je ne me sens rempli que d'idées choquantes. Aussi je ne l'ouvre plus. C'est pourquoi ouvrons-la entre nous, ouvre la tienne; choisissons s'il le faut un sujet quelconque. Reprenons nos discussions métaphysiques ; dis-moi les nouvelles scienlifiques qne tu apprends, ou les idées qui poussent dans ta cervelle. — M. Puel a eu le prix (partagé avec un autre). — J'ai essayé d'avoir le Sommeil par Lemoine*, impos-
1. Lemoine (Jacques-Félix-Albert), professeur de philosophie, né Cil 182i, entré à l'École normale en 1844, mort en 1874.
sible. Du reste le compte rendu de X. m'en a ôté l'envie ; cette indépendance de I ame est si ridicule, qu'il faut laisser là ces niais, aveugles-nés. J'ai lu la Géologie de M. Lyell (traduction Meulen), jai bien de la peine à croire qu'une chaîne comme les Pyrénées ou les Apennins ait été soulevée insensiblement de deux ou trois pieds chaque siècle, comme la côte de Norvège. L'hypothèse d'une longue crevasse subite me paraît plus probable. Mais ce qui est important, c'est cette réfutation des auteurs qui admettent le feu central. Il prouve très bien que si la masse intérieure était en fusion, les marées de ce granit bouillant fondraient la croûte. Selon les lois de la dilatation, et de l'équilibre dans les liquides, la partie liquide la plus intérieure et la plus chaude viendrait à la surface, et ne laisserait rien subsister à l'état solide. — La Revue des Deux Mondes renferme quelques pages curieuses de Renan sur l'Histoire Juive. Il est bon de montrer à nos catholiques ce que la critique fait de Moïse et ce qu'elle pense de l'authenticité des Écritures. Ainsi, il explique très bien que la dernière rédaction du Pentateuque est du vni* siècle. Quel malheur que d'être obligé de gagner sa vie! Si About voulait, il y aurait là un livre charmant et utile. Il suffirait de mettre en bon français les recherches des savants d'outre-Rhin. 11 y avait pensé en Grèce, au sujet de Strauss.
Souhaitons-nous réciproquement de réussir, mon cher Ed, cela nous fera supposer que c'est la peine de désirer réussir, et cette supposition est un bonheur et
une force. Nous en avons besoin. — Je n'ai pas vu Prévost depuis quinze jours.
A EDOUARD DE SUCKAU
Paris, 22 janvier 1856 Tu n'es guère fidèle à tes promesses, mon cher Edouard. Tu devais m'écrire le premier et j'attends ta lettre. Quelles nouvelles? Je n'ai rien reçu de Prévost. On me dit qu'il écrit un discours sur Vauvenargues pour l'Académie. C'est soixante pages et 2000 francs. Il a les traditions d'éloquence, et ce sera le pendant de son Bernardin de Saint-Pierre *.
Je donne mécaniquement ma leçon. Depuis quelques jours je ne fais pas autre chose. Je me suis trouvé tout d'un coup impropre au travail. La tête est lourde, j'ai par instants un peu de fièvre, je ne suis plus capable de raisonnement ni d'attention. Je n'avance pas dans mon travail, je serai heureux de finir en trois mois ce que je comptais faire en un. J'ai fait, je crois, une sottise en prenant cette histoire do la Littérature anglaise. Le chemin est trop long pour arriver à la philosophie. Cest prendre par Strasbourg pour aller à Versailles. Je ne puis terminer avec la Revue des Deux Mondes, Je ne sais si elle accepte Dickens*. J'ai