‹ H. Taine; sa vie et sa correspondance (volume 3)Chapitre 46 sur 140 · A PREVOST-PARADOL · texte numérisé non relu

A PREVOST-PARADOL

Paris, 20 avril 1856 Mon cher ami, je ne sais quoi que ce soit qui vaille la peine d'être dit, ou qui t'intéresse. J'ai mal à la tête, je prends des douches*, je travaille un peu, je cultive tes leçons, je viens d'achever mon Montalembert qui te mécontentera ; y a-t-il là dedans quelque chose qui t'amuse? M. Gérusez,chez qui j'étais dernièrement, m'a lu ta lettre ; tu es un politique et moi pas. Voilà le résumé universel. Je n'ai rien à te dire de politique, et partant rien d'intéressant.

1- M. Taiue suivait à cette époque un lïaitement hydrothérapique à Bellevue.

Si, pourtant. M. Simon m*a traité d'homme peu instruit, quand je lui disais que Félection de M. de Falloux paraissait une protestation en faveur de la Fusion contre TEmperéur. D'après lui l'Empereur est fort content de la chose, et l'élection est un soufflet aux républicains. Tire-t'en, si tu peux.

Mon volume va paraître. Comme M. Gérusez t'a présenté et a présenté About au public de la Revue, je lui ai demandé s'il voudrait en faire autant pour moi. Il a dit oui, mais avec restriction, craignant que le sujet ne soit trop historique ou philosophique, et au fond probablement aimant mieux écrire son histoire de la littérature du xix« siècle. Si c'est non, accepterais-tu de t'en charger*.

Je vais faire l'article sur les deux nouveaux volumes de M. Guizot*. Tu ne l'aimes pas. Pourtant c'est un bel animal à disséquer. Il y a de superbes phrases, d'une soHdité et d'une majesté étonnantes; c^est un métaphysicien orateur. Malheureusement il abuse des sentences et des moralités.

As-tu vu les indignes saloperies couronnées par les prix Véron? Du ronronnement lyrique, de l'enthousiasme à froid, des vers rocailleux, des platitudes, des serinettes montées à deux mille francs l'air.

11 y a trois jours, on avait lu 31 Vauvenargues. Trois

1. C'est en effet Prévost-Paradol qui fit l'arlicle sur Tiie-Live dans la Revue de l'Instruction publique du 12 juin 1856.

2. Histoire de la Révolution d'Angleterre. Voir p. 88, note 7.

surnageaient dont M. Poitou et le tien. On n'a pas encore examiné les manuscrits de VÉducation.

M. Michelet m'a fait Textrême honneur de me rendre visite, au sujet de mon Oiseau * . Il est jeune au possible. Quelle vigueur de vitalité I Très joliment vêtu, très propre, et un beau sourire. Je lui avais fait plaisir, principalement en faisant voir ses procédés littéraires, le chant de sa phrase, et en laissant sa collaboratrice dans une ombre discrète. Sa conversation est une épreuve de ses hvres après la lettre. Il a gardé de sa chaire une habitude de hausser la voix à la fiii de ses périodes qui donne un air de fausseté et d'emphase à ses idées. Il est fort acharné contre les moyens mécaniques qui fu'ent la foi au concile de Trente, et la Ligue. Selon lui le peuple n'était point féroce et fanatique. Ce sont les curés qui, par les sermons furieux, incessants, le rendirent enragé. A Trente, le cardinal Contarini, le grand savant et le grand honnête homme du concile, proposa sur la grâce des doctrines fort voisines de celles des protestants. C'est le jésuite Lainez qui tira les pères en sens inverse, objectant qu'il fallait un abîme entre les dogmes et une ligne infranchissable de démarcation.

Je Us les écrivains protestants de la Réforme anglaise. Jérémy Taylor, le prétendu Bossuet anglais, est à mille pieds au-dessous du nôtre. Pas logicien, pas analyste, pédant, surchargé de citations grecques et latines, de divisions, etc., à demi enfoncé dans la boue du moyen

1 Voir p. 87, note 4.

âge. Du reste très rôtisseur et chrétien. Mais il y a cinquante pages au commencement de son Holy Dying qui sont sublimes de sentiment amer, douloureux, profond, de familiarité, de style vrai et éclatant. Us sentent la mort supérieurement. La couleur anglaise de Milton, compagnie et successeurs, c'est rouge ponceau entouré de noir, avec un filet de lumière à la Rembrandt. Un homme curieux c'est Bunyan {Pilgrirns progress). C'est un conte d'enfant, une allégorie qui fait claquer les dents, en montrant l'horrible intérieur d'un de ces fanatiques : les gémissements, les invasions de l'esprit, la croyance qu'on est damné, la vision du diable, les scrupules. Oh! cher ami, ne nous rends pas protestants, laisse-nous voltairiens et spinozistes. Une fois l'hallucination apaisée, il reste une rigidité, un lardoir moral dont on se picote incessamment, et dont on assassine les autres. Te voilà à demi-Italien parmi les orangers. Avoue que ce bleu est beau, que l'art, la jouissance, sont de bonnes choses, qu'il ne faut pas voiler les nudités peintes, qu'il vaut mieux regarder un Titien ou un large nuage que de lire la Bible et comment le Seigneur est un lion rugissant, et comment Ehu, ou tout autre, fendit avec un grand couteau les entrailles du roi, qui tombèrent à terre. Arrière les bouchers, les fanatiques, les trembleurs, les puritains, les inventeurs du cant. Gardons la moquerie, la hardiesse d'esprit, voire les licences de l'École. Toi surtout, platonicien, ami do Charmide, cher Grec professeur de morale, reste toimême. J'aimerais mieux être condamné aune perpétuité

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de Bonaparte, que perdre le droit de bavarder comme autrefois. La liberté de pensée vaut bien la liberté politique. D*ailleurs tu n'y feras rien, et nous ne nous convertirons pas.

A GUILLAUME GUIZOT

P.ïris, 3 juin 1856

Mon cher Guillaume, Tarlicle sur Richard Cromwell et la Révolution d'Angleterre * a été retardé pour des raisons typographiques, vous le verrez jeudi. J'ai appliqué ma méthode, fausse ou vraie. 11 s'agissait d'un monument. Je Tai trouvé trop grand pour le louer simplement, j'ai essayé de le définir. Vous savez notre traité. Accomplissez vos engagements là-dessus, et franchement, à brûle-pourpoint, sans mettre de gants ni de manchettes. Je vous en promets autant à l'occasion.

Me voici peut-être votre collaborateur aux Débats. Un tiers m'a proposé de me proposer à M. de Sacy, qui m'a demandé trois articles sur Saint-Simon. Ils sont livrés, passeront-ils? Si oui, j'en serai enchanté, ce sera une camaraderie de plus entre nous.

M. Buloz m'a accusé à ce sujet de concubinage. J'étais déjà ajourné, quoique imprimé, avec épreuves corrigées". Je ne sais pas si je le serai indéfiniment.

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