C'est l'histoire de Pé de Puyane. ajoutée au 1" cbapilre
baugri, voilà la végétation. Le port consiste en deux ou trois criques. Tune fort large ; je n'ai encore découvert, ni en mer ni à terre, aucun navire. A cinquante pieds de la plage, il y a d'énormes morceaux de terre et de pierres détachés par la vague, mordus, usés, fouillés, creusés de cavernes où Teau s'engouffre en aboyant et sort en gerbes d'écume. Quelques-unes, très hautes, semblent formées par les grandes marées de l'hiver ; ce sont des arcades où l'on va s'asseoir. Ce grondement de l'eau engouffrée, clapotante, brisée par d'autres vagues, est éternel. De loin on croirait entendre le mugissement d'un troupeau d'éléphants. Rien d'agréable au goût moderne; le village est éparpillé en haut, en bas, à droite, à gauche, pêle-mêle, comme des soldats en déroute ; partout des hôtels et des murs blancs réguHèrement percés de fenêtres régulières. 11 faudrait un peintre du xvu® siècle pour y prendre plaisir. Regardez un Sébastien Le Clerc : deux ou trois longues collines sèches, quelques bâtiments d'aspect monumental, la côte à perte de vue, un phare, puis la mer saps bornes, cela ferait pour lui un paysage ; pour nous, non. Certainement la mode seule et Sa Majesté y attirent le public.
Mais vers le soir l'aspect du Midi est sublime. On découvre la côte d'Espagne, bande blanche presque indistincte, onduleuse, et les contours des montagnes en pyramides irrégulières, adoucies par la distance. Rien de plus vaporeux, de plus aérien, de plus tendre. La côte française, toute sablonneuse, se courbe mollement et se fond dans la mer.
n. TAINC. CORRESPONDANCE. II. 10
La mer bleue rayonnante, rayée sur le bord par des rangées d'écume, étale ses petits flots innombrables sous le plus puissant soleil, et des nuages blancs comme des cygnes balancent leur duvet de neige dans l'air transparent. Cette transparence de Tair et cet éclat du ciel font autour d'eux comme une gloire angélique. Avec un peu d'imagination, on les prendrait pour des êtres supérieurs nageant dans l'extase de la béatitude; ce vol sublime et immobile dans cette inondation de lumière a dû donner aux gens du Midi ridée de leur paradis.
Le soir, je suis monté sur une plate-forme verte où il y a une croix ; point de lune, mais des étoiles partout qui laissaient entrevoir vaguement l'immensité de la mer. La côte noire, semée de lumières, est une grande masse indistincte; la lampe du phare brille et baisse par intervalles mesurés. On ne voit autour de soi que des choses grandioses et douteuses, et le sourd roulement de la mer qui descend fait comme la basse de ce spectacle nocturne. Ce matin le ciel est nuageux, le vent violent, les vagues déferlent lourdement. La mer, d'un gris terne et vordâlre, blanchit à l'horizon avant de se joindre au ciel plombé.
Voilà toutes mes sensations.... Si j'étais About, j'écrirais des choses amusantes. La plus jolie fille du monde ne peut donner que ce qu'elle a. — Je prends des bains de mer, et je vais employer ces deux ou trois jours-ci à courir.
A ERNEST RENAN
Paris, 3 janvier 4857
Un de vos collaborateurs S Monsieur, qui a le plaisir de vous lire beaucoup, et Thonneur de vous admirer toujours, vous prie de vouloir bien accepter ce livre. Ce qu'il pense des vôtres, il n'ose pas vous le dire, par pure politique. 11 a besoin, pour parler de vous, que vous ayez le dos tourné. En attendant, jugez-en par ses lectures : il aime passionnément l'histoire et dans l'histoire les choses générales; il a vécu la moitié de sa vie dans la psychologie, et a touché la physiologie pour comprendre ce que sont les crânes, l'hérédité et les races ; il a lu les philosophes allemands et à peu près tous les philosophes. C'est vous dire ce qu'il pense d'Averroès, de YHistoire des langues semitiques, des articles sur le Lan^a^e et de tant d'autres choses. Aujourd'hui il offre un petit livre de critique à un critique, un petit livre de philosophie à un philosophe qui, sous prétexte d'éviter la philosophie, la fait entrer partout, même à l'Académie des Inscriptions et belles-lettres, un petit livre d'histoire à celui qui importe la psychologie dans l'histoire ; et il vous prie d'agréer cet hommage, non pas de votre serviteur dévoué (il a horreur des phrases), mais de votre lecteur le plus ancien et le plus attentif.
1. Cette lettre, déposée chez M. Renan avec le volume des Philosophes français, est le début des relations de MM. Renan et îaine; ils collaboraient tous deux au Journal des Débats,
A SAINTE-BEUVE
Paris, janvier 4857 Monsieur*,
Quand un commençant, son livre en main, vient trouver un maître, il tourne son chapeau entre ses doigts, il ne sait où s'asseoir, il cache et découvre le pauvre volume, il commence des phrases et se trouve sot. Tout à l'heure, dans Tescalier, il pensait tout haut et sans trop de peine : « Inventeur d'une méthode de critique, le plus fin des psychologues, le peintre le plus amoureux et le plus délicat de la vie. » Sa conscienci' marmottait tout cela et bien d'autres choses. Une fois dans le salon, la voilà muette. Il tend le livre, salue vite et s'en va. Je salue et je voudrais bien m'en aller. Hélas, j'en ai vingt raisons. J'ai parlé ici de philosophie; à ce nom, je sors encore plus vite. Mais j'écouterais bien volontiers aux portes, s'il s'agissait d'écouter votre jugement, quel qu'il fût.
1. Première lettre de H. Taine à Sainte-Beuve, déposée avec le volume des Philosophes Français; M. Taine ne fut présenié à Sainte-Beuve qu'après les deux grands articles que celui-ci lui consacra dans le Moniteur (9 et 46 mars 1857). Voir p. 93.