CHAPITRE III
Premières traces de fatigue : M. Taine est forcé d'interrompre ses travaux. — Articles parus dans cette période. — Publication des Essais de critique et d'histoire. Voyage en Belgique, en Hollande et en Allemagne. — Correspondance et Notes de Voyage.
Au moment où nous sommes parvenus, il semblerait qu'après tant de traverses, Hippolyte Taine eût enfin atteint le port; il avait à peine vingt-neuf ans et sa renommée Ultéraire était presque incontestée. Toutes les portes s'ouvraient devant lui, sauf celle de l'enseignement officiel auquel il ne tenait plus; et il avait sur le chantier deux grandes œuvres dont une seule eût suffi pour illustrer son nom. — Mais si les Eaux-Bonnes avaient guéri sa laryngite, il ne devait pas tarder à payer plus chèrement la rançon de ses excès de travail ; au lendemain de ses premiers succès, il fut arrêté par une crise de fatigue cérébrale et de dépression nerveuse qui dura pendant plus de deux ans : elle le contraignit à suspendre complètement ses travaux philosophiques, qu'il ne devait reprendre que dix ans plus tard ; il ^uv fallut renoncer aussi en partie à*ses études littéraires; il n'écrivait plus que de loin en loin, achevant des articles <léjà esquissés, retouchant ses premiers livres pour des éditions nouvelles, et condamné à de longs mois de com-
plète inaction pendant lesquels il était incapable même d'une lecture suivie. — L'été, il se réfugiait à la campagne, courant les collines d'Orsay ou la forêt de Fontainebleau; il herborisait à l'aide de la petite Flore de Mérat, causait médecine avec son beau-frère*, l'accompagnait dans ses courses, interrogeait les paysans et les petits artisans des villages qu'il visitait, et se consolait un peu des misères de sa condition actuelle en s*emplissant les yeux de verdure et en écoutant les graves harmonies des arbres qu'il aimait tant. Mais dans les mauvais jours d'hiver, l'inaction devenait un véritable supplice pour cette âme avide de connaître et de répandre la manne recueillie laborieusement. Il trompait son ennui avec quelques visites amicales, un peu de musique, des promenades au Jardin des Plantes et sur les quais de l'Ile Saint-Louis où il habitait alors; penché sur la Seine, il regardait décharger les lourds bateaux de pommes descendus des vergers normands : bien des années après, Fodeur des pommes entassées évoquait en lui le souvenir de ces courses solitaires et de ce temps d'épreuve; — ou bien, pendant de longues heures, étendu dans son cabinet, les yeux clos pour éviter le grand jour qui blessait sa tête endolorie, il se faisait lire par un petit secrétaire à la voix monotone, de lourdes ct)nipiIalions historiques; entre autres le Journal de Dangeau, le Moniteur universel et les quarante volumes de ïHistoire parlementaire de la Révolution Française par Bûchez et Roux, dans lesquels il puisa ses premières opinions sur les principaux acteurs du grand drame révolutionnaire. — Parfois encore, pour essayer de retrouver le sommeil disparu, il se livrait à des exercices fatigants; il descendait à la cave et fendait du bois comme un manœuvre ; il disait plus tard en souriant que ces heures de travail dans les ténèbres lui avaient appris à discerner les dégradations