‹ H. Taine; sa vie et sa correspondance (volume 3)Chapitre 60 sur 140 · A M. EMILE DESCHANEL · texte numérisé non relu

A M. EMILE DESCHANEL

Paris, 2 avril 1858

Je vous remercie vivement, mon cher maître, de votre article* si obligeant, si aimable. Puisque vous me faites l'honneur de vouloir bien lire le Voyage aux Pyrénées,

i. Sur les Essais de critique et d'histoire.

faites-moi la grâce d'attendre encore deux mois; je Fanais mal fait, dans de mauvaises conditions. 11 y avait tout au plus une soixantaine de pages que j'aurais signées volontiers; je n'osais encore, et puis c'était un Guide, On le réimprime, et je l'ai refait de fond en comble; aussitôt publié, j'aurai grand plaisir à vous Toffrir et à mettre Tite-Live dans le paquet.

Les articles sur Fléchier et Platon n'ont point été faits ni préparés à l'École ; mais Platon est extrait en grande partie de ma thèse latine. Tite-Live est neuf, les beaux yeux de l'Académie l'ont seuls inspiré.

Merci de vos conseils et de votre discussion, quoique à demi indiquée. J'y pense, et pour vous le prouver, je vais vous marquer en deux mots comment j'essaierais de me défendre.

Si par système on entend une hypothèse. Voltaire a mille fois raison; supposer quelque chose de non observable, la matière annelée de Descartes, ou la monade de Leibnitz, est ridicule, et la science tous les jours se purge de ces belles choses indigestes.

Mon système, si l'on veut lui infliger ce nom, n'est qu'une loi, c'est-à-dire un fait général, observé un grand nombre de fois sur plusieurs siècles, nations ou individus. Selon toutes les règles de l'induction scientifique, on peut l'admettre pour les autres cas non étudiés encore. Ce n'est pas là une supposition, une hypothèse gratuite, une invention.

Toute mon ambition est de demander pour cette méthode une place au soleil; j'admire les peintres, je n'ai

pas le talent de l'être ; je ne suis qu'anatomiste; et je soutiens seulement qu'à côté des pinceaux on peut tolérer les scalpels.

Pour ce qui est de mes sympathies, je n'aime point à crier mes confidences comme M. de Lamartine, en plein vent, avec tambours et trompettes. Trente millions de confidents sont trop pour mon goût; voilà pourquoi je fais, dans ce que j'écris, abstraction de ce que j'aime;. la dernière page du livre n'était point ironique, mais sincère. Cette manière de s'abstraire console; on oublie le présent et beaucoup d'autres choses. Je vous jure qu'on a souvent besoin d'oubliei .

A propos, me permettez-vous de réparer un oubli de voire part? Je n'étais point élève à Charlemagne ; l'élève dont vous me décrivez la figure n'était point moi; j'y perds sans doute, mais tant pis. Votre serviteur, cher Monsieur, était à l'École Normale en deuxième année, au coin du banc à votre droite et regardait votre cravate blanche, pendant que ce pauvre Rieder, qui croyait n'avoir sur le dos qu'une seule rédaction, s'en trouva vingt-trois à propos de Wolf et d'Homère. Moi, je fis un travail sur le l^*" livre de ï Iliade; j'ai encore vos coups de crayon; j'avais alors, et j'ai encore un grand nez, des lunettes bleues, et un ardent amour pour les raisonnements philosophiques. Une fois, en pleine conférence, j'ai discuté avec vous sur la hberté!

Reconnaissez votre homme à son signalement, et si jamais une permission de quelques jours vous ramène à Paris, soyez assez bon pour m'en averti^; j'irai me

H. TAINE. — CORRESPONDANCE. H. il

fG2 CORRESPONDANCE

faire vérifier par vous, et j'aurai le plaisir longtemps

attendu de vous serrer bien affectueusement la main.

A EDOUARD DE SUCKAU

Paris, 29 avriH858 - Mon cher Edouard, je t'ai pardonné ton silence de quatre mois, pardonne-moi mon silence de six mois. Je suis fort loin d'être guéri, comme tu l'as cru; je travaille deux à trois heures par jour, le matin, et avec de grandes précautions; le reste du temps, je me frotte d'eau froide, je dors, je digère longuedicnl à table, je fais quelques visites, et je donne quelques rares leçons; je me couche à neuf heures, et je ne vais dans le monde qu'en cas d'extrême nécessité. Voilà ce qui m'empêche d'écrire; encore une fois pardonne-moi.

J'ai présenté Marc-Aurèle* à M. Villemain et à M. Guizot; je tâcherai par M. Meissonier* de le faire présenter à M. Emile Augier; M. Simon parlera à M. de Rémusat. Je compte sur Prévost pour d'autres académiciens. Malheureusement, M. Villemain n'a pas l'air bien disposé. 11 m'a dit qu'on n'avait jamais couronné qu'une thèse, celle de Kastus^, à cause du travail énorme (ajoute la volonté de Cousin), et que d'ailleurs tu n'avais pas parlé des gens du xvi^ siècle qui ont parlé de Marc-

1. Le livre de M. de Suckau, présenté pour un prix d'Académie.

Page 1