‹ H. Taine; sa vie et sa correspondance (volume 3)Chapitre 63 sur 140 · Par Gustave Doré · texte numérisé non relu

Par Gustave Doré

2. Templier (Emile-François), gendre de M. Louis Hachette et associé de la maison (1821-1891).

toute conversation te semblera lourde et toute vie insociable auprès des nôtres; je juge d'après quelques Allemands et Allemandes que je vois ici. Mais leur idée s'exprime ailleurs, notamment par la musique; en Téludiant bien, on y voit tout le cœur et l'esprit de l'Allemagne; on m'a joué et fait jouer du Bach, du Schumann, du Mendelssohn qui valent tous les entretiens du monde; l'animal, là-bas, rêve et sent, et pénètre les ensembles, au lieu de causer, préciser, juger, découper comme ici. Puis, lu as les journaux et revues, on doit y apprendre le goût public. Qu'est-ce que l'administralion, comment rend-on la justice, quel est le degré de coquinerie dans ton petit État? Comment une fille se marie-t-elle? Quelles sont les carrières pour les jeunes gens? Il y a énormément à remarquer, tu le plains d'aise; j'espère que tu vas arriver avec un chariot de faits.

Je n'ai reçu que les trois premiers numéros de la Revue germanique; je n'y ai encore rien vu de toi; n'y signe pas, prends un pseudonyme; elle est mal vue; son exégèse, sa philosophie, sentent le fagot.

Politiquement, rien; les gens d'opposition attendent; le maître est un homme d'esprit, de sang-froid, mais mal entouré de coquins qui volent et le poussent en avant n'importe où et comment. On lui a fait faire une faute par ces adresses contre l'Angleterre ; il l'a effacée tant qu'il a pu, mais l'irrilation reste, témoin le procès Bernard. Le gros mal, c'est l'argent; le quart d'heure de Rabelais viendra; on en jette par les fenêtres, le

budget croît, tout est imposé, à la moindre secousse il faudra se serrer le ventre; puis, dans renchérissement universel, les employés commencent à mourir de faim ; la ville de Paris s*obère; il faudra un jour augmenter les octrois; les capitalistes, gênés partout, restreindront leurs dépenses; alors que dira le peuple, les ouvriers, pour lesquels on est censé faire tout cela?

Reviens et accroche quelque place fixe Tan prochain; dans notre beau pays, il faut se tenir ferme sur ses pieds, et s'attendre aux secousses.

Cher Ed, j'ai repris ma littérature anglaise, c'est une lourde besogne, et je vais bien lentement; je viens pourtant d'achever un long article sur Swift que je porte à Buloz. Il est fort tracassé. « Nous ne souffrirons « pas, a dit le Ministre, que nos professeurs écrivent (( chez cet homme-là. »

Je m'habitue à vivre, même souffrant; je deviens patient, je courbe le dos, j'ai la trentaine; ma vie, mon travail, mon avenir sont tout dessinés; je suis un soldat à sa troisième étape; je vois d'avance en imagination la -poussière, les durillons, la cantinière, et le grade de caporal, et j'emboîte le pas. — Et toi?

Je vais chez ma sœur à la campagne passer l'été, pour avancer ma guérison ; je viendrai deux fois par semaine à Paris, comme l'an dernier.

Écris-moi, n'est-ce pas? Morin*, que j'ai rencontré chez Robinet, me parle d'une nouvelle tendance phi-

1. Morin (Frédéric), philosophe et littérateur (1823-1874). Entré à l'École normale en 1844.

losophique allemande, une restauration de la volonté à la Maine de Biran. Tâche de voir Michelet* de Berlin.

Les Mémoires que publie M. Guizot sont très beaux.

J'ai parcouru Richard Owen*, naturaliste anglais. Très fort; c'est du Geoffroy Saint-Hilaire remanié et do plus haut. Qu'est-ce qu'on dit chez toi en histoire naturelle? Moleschott' et Forscher font du bruit; j'ai lu aussi un bon livre de Kuno Fischer*, sur la logique de Hegel.

Dis-moi franchement ce que tu penses et penseras de Balzac, Marc-Aurèle, Swift.

A SA MERE

Anvers, 29 août 1858 ... Mon voyage est agréable, cette Flandre a de beaux paysages et me fait pousser des idées. Je ne m'ennuie point, et j'évite de me fatiguer.

A Bruxelles, M. Deschanel m'a reçu à bras ouverts ; il m'a fait dîner avec Hetzel, le libraire artiste, l'auteur de Bêtes et Gens, J'ai passé une soirée bien amusante. Voici un journal horriblement griffonné sur papier

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