Le ministre de la Guerre éiait alors le maréchal Randon
fl. TAINE. -~ CORRESrONUANCE. II. 15
taines difficultés que M. Taine devait encore rencontrer sur sa route, à FAcadémie et ailleurs.
Il avait, à cette époque, légèrement modifié ses habitudes de réclusion et depuis quelques années, il se mêlait un peu plus au monde. Outre les fins d'après-midi au Journal des Débals, dont il a fixé le souvenir dans ses articles sur M. de Sacy et sur M. Edouard Bertin, il était l'un des hôtes les plus assidus du salon de l'éminent artiste, devenu en 1854 le directeur du journal. M. Bertin lui témoignait une estime particulièrement alSectueuse et ses collègues de la rue des Prêtres le surnommaient en riant « le favori ». Les réunions du jeudi soir, présidées par la maîtresse de la maison avec un tact, une grâce et une bonté inoubliables, étaient le rendez-vous de tout ce que l'opposition comptait d'hommes distingués dans la politique, les lettres et les arts. Outre MM. de Sacy, Cuvillier-FIeury, Jules Janin, John Lemoinne, Saint-Marc Girardin, Léon Say, Philarète Chasle, Michel Chevalier, Renan, Weiss, Prévost-Paradol et les autres rédacteurs du Journal des Débats, on y rencontrait le comte et la comtesse d'Haussonville, Berlioz, Gounod, Reyer, le docteur et Madame Trélat, Henry Lehmann, Eugène Delacroix, Bénouville, Amaury Duval, MM. Guizot, Jules Simon, Ernest Picard, etc. M. Taine fréquentait aussi le salon très littéraire de la comtesse d'Haussonville ; celui de M. Guizot, plus exclusivement politique ; celui de Madame Mohl où, à côté de nos savants français, se donnaient rendez-vous l'élite de la société anglaise et les philologues du monde entier; les matinées du président Benoît-Champy, charmantes réunions dans lesquelles les premiers artistes de Paris et des amateurs distingués offraient aux gens du monde le plaisir le plus délicat; enfin le salon de Madame la princesse Mathilde, si largement ouvert à tous ceux qui faisaient honneur à la France, quelle que fût leur origine politique, et où la princesse ne semblait se souvenir de sa haute situation que lorsqu'elle pouvait rendre service à un
ANNEES 1860-1865 i95
ami. En dehors de ces salons, M. Taine allait régulièrement aux dîners du restaurant Magriy, à ces célèbres mardis présidés par Sainte-Beuve, que l'on a tant et souvent si mal dépeints. Renan, Berthelot, Tourgueneff, Théophile Gautier, Flaubert, About, le prince Napoléon, George Sand, Scherer, Paul de Saint-Victor, les frères de Goncourt en étaient les convives les plus assidus. D'autres ont protesté contre le tableau que M. Edmond de Goncourt a tracé des dîners Magny : il nous suffît de rapporter ce que nous avons entendu dire à M. Taine, après la lecture des Mémoires : « Si nous n'avions échangé que de pareilles platitudes, ni mes amis ni moi n'y serions allés trois fois. »
Souvent, en sortant de ces réunions ou de visites particulières, M. Taine reprenait ses petits carnets pour décrire vm salon élégant, noter une conversation intéressante, une sensation artistique, un trait de mœurs qu'on lui avait rapporté ou dont il avait été le témoin. Ces notes * avaient été communiquées à Marcelin qui, lorsqu'il songea à fonder la Vie Pamienne, supplia son ami de mettre au point pour son journal les petits tableaux qu'il avait esquissés. M. Taine y consentit surtout par amitié pour Marcelin, dont il souhaitait ardemment le succès ; il compléta son enquête à son intention, en observant les différents aspects de la vie élégante dans la capitale. Le premier article de ces Notes sur Pan* parut dans le numéro d'inauguration de la Vie Pantienne, le 3 janvier 1863, sous le pseudonyme de Frédéric- Thomas Grain dorge.
1. On en trouvera quelques extraits, donnés à titre de spécimens, pages 223 et suivantes.
lOG CORRESPONDANCE
A M. ALLOURY*
Journal des Débats. Lundi, 5 mars 1860 Cette lettre, cher monsieur, a pour sujet l'article que vous venez de publier sur les Philosophes français du XIX® siècle. Je sais qu'un écrivain a mauvaise grâce à réclamer contre un jugement, et que j'aurais deux fois mauvaise grâce à réclamer contre le vôtre. Vous l'avez entouré d'atténuations obligeantes. Vous avez été jadis mon ({ parrain littéraire* ». J'ai le plaisir de voir que vous consentez à garder ce titre. Toutes ces raisons sembleraient m'ôter le droit de vous répondre. Elles me le donnent et vous me l'accorderez volontiers vousmême, puisqu'il s'agit pour moi de montrer que je ne suis point votre adversaire autant que vous l'avez cru.
11 y a un nom que vous m'épargnez « pour ne rien gâter, ne rien envenimer » ; mais vous ne m'épargnez pas la chose; si la politesse et la bienveillance ont retenu sur vos lèvres le mot de matérialiste, tous vos lecteurs l'ont prononcé. Non, mon cher maître, je ne suis pas un matérialiste. Je croyais avoir dit assez souvent et assez liaut à quelle école j'appartiens pour
1. Alloury (Jean-Louis- Antoine), 1805-1884; il publia deux articles sur les Philosophes français, dans le Journal des Débats du 22 février et du 6 mars. Cette lettre répond au premier seulement.
2. M. Alloury avait publié antérieurement dans les Débats un article sur la thèse de M. Taine (1855).
n'être pas mis dans une école à laquelle je n'appartiens pas. Je ne pensais pas que quelqu'un aujourd'hui pût confondre Hobbes et Hegel, Helvétius et Spinoza. Ce sont les deux extrêmes ; et ordinairement quand on les assemble, c'est de force, de parti pris, par politique, pour jeter sur les uns le discrédit qu'ont encouru les autres. De toute autre part que de la vôtre, cette confusion semblerait volontaire, et j'y verrais une manœuvre de guerre, si je ne connaissais par expérience votre sincérité et votre bonne foi. Les deux philosophies qu'on veut brouiller en une se contredisent par l'esprit et la méthode, par la métaphysique et la morale, par le sentiment et le style. Qu'est-ce au fond que le matérialisme? Une sorte de bon sens négatif et destructeur qui consiste principalement à supprimer les vérités fines et à rabaisser les choses nobles. Dire avec Hobbes ou Helvétius que tous les êtres sont des corps ; que ces corps sont des amas de boules ou de dés à jouer, diversement accrochés les uns aux autres ; que le sentiment est le trémoussement d'un petit filet blanchâtre; que la pensée est la sécrétion d'un petit tube mollasse ; que le bien, comme le droit suprême, est la conservation de notre vie et de nos membres, voilà de grosses idées bien palpables qui réduisent les grandeurs et les délicatesses de la nature humaine à des ordures anatomiques, comme elles réduisent la magnificence et l'harmonie de la nature éternelle au pêle-mêle d'un amas de billes secouées dans un panier. Mais sérieusement est-ce qu'on peut attribuer aux stoïciens, à Spi-
198 GORRESPONDAKCE
noza, à Hegel, des vulgarités semblables? J*ai exposé ici même la doctrine d'un stoïcien, Marc-Aurèle; quelqu'un peut-il nier qu'il ait considéré la raison comme Tâme et Tordonnatrice du monde, comme la substance et la souveraine de Tbonmie? Il suffit d'avoir feuilleté Spinoza pour savoir qu'il regarde la pensée divine conmie absolument distincte de l'étendue infinie qu'elle représente, et la pensée humaine comme absolument distincte du corps limité qu'elle réfléchit. Faut-il enfin répéter, après tant d'autres, que pour Hegel, l'esprit, c'est-à-dire le système des grandes idées qui composent la philosophie, la religion et Tart, est le principe ainsi que le but des choses, que tout y aboutit et que tout en dérive, que toute forme en est la préparation, l'ébauche ou l'image, qu'il est le moteur de tous les changements, le terme de toutes les transformations, la raison de toutes les vies, et que le monde entier est suspendu à lui comme une chaîne à son aimant? Vous dites que la pierre de touche d'un système est sa doctrine sur l'esprit; ne mettez donc point ensemble la philosophie qui réduit l'esprit à la vibration d'une pulpe, et la philosophie qui l'érigé en cause de l'univers. Ce sont deux conclusions et ce sont aussi deux méthodes opposées. L'une consiste à écraser sous quelques faits brutaux toutes les vérités délicates; l'autre, à démêler au sein des choses le fil délié qui les unit; la première s'appesantit sur la lettre, la seconde pénètre jusqu'à l'esprit ; si quelqu'un est spirituahsle dans le vrai sens du mot, ce sont les penseurs dont je
défends la cause. Ils adorent Tidéal, mais ils ne Tépaississftnt pas en allégories. Ils tâchent de comprendre la beauté suprême, mais ils ne l'enferment pas sous des images. Ils mettent une raison créatrice et divine à la source et au terme des choses, mais ils n*ont pas besoin de la personnifier pour la saisir. Au fond ils peuvent être vos alliés, car ils donnent le même but que vous à la vie humaine. Ils vont vers les mêmes objets par une autre voie. Leur route n'est guère séparée de la vôtre que par l'épaisseur d'une métaphore. Ils traduisent vos opinions anciennes par des formules nouvelles, mais le sens reste le même parce que le cœur n'a pas changé. C'est par ces ressemblances intimes qu'une association ou si vous voulez une a Église » d'esprits très différents peut subsister et vivre. S'il y a une (( orthodoxie » étroite pour réunir les gens qui récitent le même symbole, il y en a une large pour assembler les hommes qui participent au même esprit. Au plus glorieux moment de la rénovation allemande, un traducteur de Platon, un ministre de l'Évangile, Schleiermacher, se déclarait disciple de Spinoza sans se trouver séparé pour cela de ceux qui conservaient leurs croyances littérales. J'aspire à la même tolérance, et cette lettre n'a d'autre but que de l'obtenir. J'aurais trop de regrets de me croire entièrement séparé par les idées de ceux à qui je suis étroitement uni par l'amitié et l'estime. Le propre de la philosophie que je suis est d'apercevoir les liens qui la joignent à la vôtre; ce n'est pas là, à mes yeux, un de ses moindres
mérites, et c'est du moins une des raisons qui m'engagent à la servir.
A SA MERE
Londres, 25 juin 1860 Ce grand Londres me fatigue et m'attriste; j'y remplis activement mon devoir d*anatomiste, mais c'est tout. Tout est trop grand, trop noir, trop entassé ; on y voit partout les marques de trop de travail, d'effort. Les contrastes eux-mêmes me blessent. Ces belles jeunes femmes, si magnifiques de parure, si fraîches, si bien encadrées de luxe, me semblent des fleurs exagérées el voyantes, produites par l'art à force de terreau. Je viens d'une promenade à Hyde-Park et j'ai les yeux lassés de ces gazes, de ces soies étincelantes, de ces carnations éblouissantes, de ces ceintures d'or, de ces dentelles. J'écris de l'Athenasum, c'est un grand club dont on m'a fait membre pour un mois. J'&i vu le Parlement, les littérateurs, les Écoles, l'Université, les prisons; je vois les tableaux. Je suis allé à la campagne chez un révérend clergyman qui a épousé une fille de Lord Campbell et vit, avec 30 000 francs par an, dans le plus joli nid du monde. Je lis à l'AthenaBum toutes sortes de théologiens, d'historiens et d'érudits ; je m'imbibe de faits comme une éponge, tout en me couchant de bonne heure par précaution d'ancien malade. J'ai dîné cinq ou six fois en ville et dans deux ou trois maisons. J'ai
ANÎN'ÉES 1860-1863 201
rencontré des femmes charmantes : Miss T., la fille du romancier, M" C, la femme de mon nouvel ami, m'ont fait voir une cordialité, un bon cœur et un bon sens qui m*ont beaucoup touché. J'étais si habitué à nos petites gentillesses parisiennes que j'ai été tout reposé et tout étonné de rencontrer Taffabilité véritable et la simplicité parfaite.
Dans dix ou douze jours, j'irai passer une semaine à Manchester, pour voir les ouvriers et les étais de cette grande machine politique.
A EDOUARD DE SUCKAU
Londres, Athenseum Club, 5 juillet 1860 Mon cher Edouard,
Voici bientôt trois semaines que je suis à Londres, et j'ai employé mon temps le mieux que j'ai pu. Les gens pour qui j'avais des lettres m'ont bien reçu; j'ai dîné souvent dehors, et j'ai vu les mœurs ; je suis allé à Oxford, à Richmond, à Woodstock, à Puttenham; j'ai regardé des villages, de petites villes, la grande ville, une Université, des prisons, des écoles, des clubs, etc. Je rentrerai comblé de faits ; je vais aller à Manchester et à Liverpool pour compléter mon impression par la vue des classes ouvrières. S'il me reste du temps, je pousserai jusqu'en Ecosse, où M. Clark, fils du mé-
decin de la Reine, m'a engagé à aller le trouver; c'est
un homme charmant et plein d'idées.
Je lis vigoureusement à TAthenaBum, dont on m'a fait membre ; je lis des théologiens, des historiens, des prédicateurs, des philosophes. On vante beaucoup ici la Logique de Stuart Mi 11 et la Psychologie physiologique de Bain. Il y a du mérite, mais ce ne sont pas des génies. En théologie, au contraire, M. Jowett* et M. Stanley* chez qui je suis allé à Oxford, sont avancés, historiens, critiques, presque allemands.
J'aurais trop long à t'écrire; je te montrerai au retour plusieurs petits cahiers noircis de pattes de mouche. Mon impression d'ensemble est l'étourdissement. Jamais on n'a tant fait, on n'a été si puissant sur la matière et sur l'homme. Deux ou trois grosses objections se forment pourtant. J'aurai fait un voyage fructueux; ce qui me plaît surtout, c'est que les formules tirées de la littérature et de l'histoire se trouvent vraies. Le principal point, le seul presque à corriger, c'est l'idée que les Anglais sont raides et désobligeants. On ne peut être plus obligeant. — Dis à Prévost qu'on l'aime bien ici, que sa condamnation a paru bien odieuse'. Des gens graves m'ont dit : <i Nous lui ferions un pont d'or s'il venait chez nous. » Je ne lui ai pas
1. Jowett (Benjamin), 1817-1893, Master of Balliol collège, Oxford.
2. Stanley (Arthur Penrhyn], 1815-1881, théologien et historien, doyen de Westminster.
5. Prévost-Paradol venait d'être condamné à un an de prison pour une brochure intitulée : Les anciens partis.
écrit mes sympathies, j'espère qu'il y croit, et que cela est inutile entre nous.
A GUILLAUME GUIZOT
Manchester, 15 juillet 1860 Mon cher Guillaume,
Je viens de passer un mois à Londres de la manière la plus agréable et la plus utile, grâce aux lettres de M. Guizot, de Cornélis, et aux vôtres. M. Clark* surtout a été admirable pour moi; il m'a plu infiniment et, si je veux Ten croire, je ne lui ai pas déplu. Il veut que j'aille le retrouver en Ecosse. M. Milman* et M. Stanley m'ont montré Oxford, et m'ont donné tous les renseignements possibles sur l'Université et la théologie. M. Milnes' m'a patronné et piloté ensuite, depuis le Parlement et la maison de Lord Palmerston jusqu'aux Ragged schools. J'ai lu, j'ai regardé, j'ai écouté de mon mieux; j'ai vu la chambre des Lords et la chambre des Communes, Harrow-school et Eton, des prisons et des hôpitaux, des meetings religieux et charitables, des salons bourgeois et aristocratiques, des presbytères et
1. Sir John Clark, ancien diplomate, fils de sir James Clark, médecin de la reine Victoria.