II. TALNE. CORRESPONDANCE. II. H
îlO CORRESPONDANCE
quelques bouts de notes. Voilà ma vie; pour les idées intéressantes, je n'en ai eu guère; ce qui m'a le plus amusé, c'est le Livre des Rois de Firdousi, le Voyage en Espagne de Mme d'Aulnoy (xyii^ siècle) et Shelley. Cet Anglais, qui est médiocrement loué dans son pays et inconnu en France, est un poète rare, et tout à fait de premier ordre. Quand il met en scène des hommes, il est mauvais, mais quand il s'agit de choses idéales et naturelles, quand il parle du ciel et des nuages, il vaut les plus éthérés de tes Allemands.
Tu vois nia vie, mon cher ami, c'est notre ancienne vie d'École; creuser dans un trou, tous les jours à la même place, et s'obstiner à faire ce trou. Je doute que, cette année, j'y arrive; du moins j'y ferai tous mes efforts; je me sens serf, je voudrais en être hors. J'ai encore lord Byron à faire, ce sera un grand article isolé, comme ceux que j'ai écrits sur Swift, Milton, etc. Après cela, il faudra refondre et récrire les cinq chapitres du commencement, deux tiers de volume.
De nouvelles que te dirai-je? AssoUant, que j'ai vu hier, fait des romans et doit tenter, aujourd'hui vendredi, une seconde leçon rue de la Paix, sur Courier; sa première il y a six mois a été un fiasco. Ces leçons se paient 60 francs. — Challemel-Lacour va partir pour Pau, la vie y est moitié moins chère qu'à Paris; il pourra peut-être l'hiver faire là un cours pour les étrangers riches, et cependant travailler pour les libraires. — Renan est revenu d'Orient triste comme un hibou. Berthelot est échiné. — Je ne vois plus
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i qu*en passant. — Boissiera ouvert son cours au Collège de France par une leçon bien écrite; il aura 60 personnes. — L'homme le plus en vue, ce mois-ci, a été About. Il s'est retiré sous sa tente et fait à Saverne un nouveau roman ; on le représente comme un Machiavel, c'est le plus imprudent des hommes. — Ce qu'il y a de mieux certainement cette année, ce sont les Lundis de Sainte-Beuve; en ce temps-ci les plus Tieux sont les plus jeunes, Sainte-Beuve, Michelet, George Sand, etc.
Tu crois qu'il y a dans tout cela une pâture intellecluelle, j*en doute; la conversation se compose de cancans et de discussions usées pour nous; mon plaisir cette année a été d'observer, en vue d'un roman futur; j allais dans les salons comme à l'amphithéâtre. Je pense que tout homme cultivé et intelligent, en ramassant son expérience, peut faire un ou deux bons romans, parce qu'en somme un roman n'est qu'un amas d'expériences. Regarde les Anglais et Anglaises. On voit pulluler chez eux les romans, les voyages, tous passables; cela entre dans l'éducation comme le talent d'écrire un article ou de faire un speech.
Pourquoi n'essaierais-tu pas comme moi, dans les longs loisirs? Un livre est toujours bon quand on y met des faits vrais que d'autres n'ont point observés, et chacun possède de tels faits, ayant vécu dans un certain monde spécial ignoré des autres.
Et Cowperl En avant Cowper. Lis Cowper. As-tu emporté Covvper? Que dis-tu de Cowper? Aimes-tu
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Cowper? Tu es un chien, une oie, un dindon, un acacèphe, un recteur, un proviseur, tout ce qu'il y a de plus gélatineux, si tu ne fais pas Cowper.
Il pleut, je regarde la rue par ma fenêtre ; pas un passant, de temps en temps une voiture de roulier. Nous vivons cloîtrés ici ; la société y est intolérable : des épiciers retirés qui font les gens d'importance. De temps en temps l'enveloppe polie crève et laisse voir la vilaine bête commerciale. La personne la plus intéressante est un chat de ta connaissance, nommé Zizi, fourré et majestueux comme un domestique de bonne maison.
Bonjour, mon bon Ed, et courage; à la fin de Tannée, tu auras ta Faculté, tu feras la coqueluche des dames, tu épouseras la fille du maire, tu m'inviteras à tes noces, et nous philosopherons ensemble sur les futurs contingents. B., L., qui se sont mariés récemmonl, ont chacun un futur contingent en train d'arriver à la lumière.
A EDOUARD DE SL'CKAU
Orsay, 20 juillet 1861
Mon bon Edouard, voilà trois mois que nous ne nous
écrivons pas. Mon excuse est ma maudite tète; elle ve
va qu';\ moitié bien, j'ai passé plusieurs semaines sans
rien fairt\ et encore maintenant je travaille tout au pl«*'
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trois heures par jour; de sorte que je rechigne quand il s'agit d'écrire, même à mon excellent ami.
Mais toi, tu es sans excuse, puisque tu as la tête libre et que tu t'ennuies à Angers. Quoi de neuf?... J'ai vu un article de toi dans la Revue^ voilà ton seul signe de vie. Donne-moi donc de tes nouvelles.
Pour moi, mon cher ami, je suis depuis quatre mois dans le xviii® siècle anglais jusqu'au cou. Lire est déjà long, mais il faut tant de temps pour digérer I Cela fera deux articles pour la Revue des Deux Mondes, j'en ai écrit à peu près cinquante pages, tu vois que je n'avance guère. Le métier d'écrivain est échinant et ne rapporte point d'argent. Les seuls profits, ce sonl les lettres et visites de gens gantés ou non gantés qui viennent vous demander un article ou une recommandation, et je me passerais bien de ces profits-là.
Je suis à Orsay depuis six semaines; j'herborise un peu, mais j'aurais grand besoin de ta direction, pour cela comme pour l'allemand que j'écorche dans un de tes Gœthe.
Prévost est toujours nerveux; tu as remarqué son absence d'un mois aux Débats; sa maladie l'avait repris. Par bonheur il en est quitte. Mais il dîne tous les jours en ville, il a les succès de la politique, de la famille, de l'argent, du plaisir. Je crois que son train de vie n'est pas sain; il le sait, il n'y a rien à lui dire. M. Havet a été tout à fait malade. M. de Sacy a eu une fièvre bilieuse. Notre métier tue. Ah! que je te souhaite dans
une bonne Faculté, bien coi et paisible 1 Sais-tu quelque
chose à ce propos?
D'idées intéressantes, je n'en ai guère. J'ai écrit dans Stuart Mill celle qui m'avait le plus attaché cette année, à savoir qu'il n'y a que des phénomènes, que la matière est un système d'attractions et de répulsions ordonnées par rapport à des formes géométriques, etc. J'ai trop peu de santé pour méditer longuement sur ma théorie des Lois en histoire. Tout cela est resté cru, non digéré; il faudrait que je t'aie là comme à l'École pour en bavarder librement, par aperçus et tâtonnements. Le temps de la grande fermentation et production est passé. Cette nouveauté fleurie de la première intuition s'est fanée, et nous piochons bourgeoisement, patiemment, chacun dans le sentier que nous nous sommes tracé.
La seule grande belle découverte dont j'entende parler est celle de M. Kirchhoff * sur les raies du spectre solaire, sur la désignation de chaque corps simple par un système de raies spéciales, et sur la composition de l'atmosphère du soleil. On étudie vigoureusement en ce moment la lumière; il y a les expériences deFizeau' qui prouvent qu'elle va plus vite dans l'eau que dans l'air, et celles de Becquerel fils^ qui prouvent que tous les corps sont phosphorescents. Vois aussi les rapports
1. Kirchhoff (Gustave-Roberl), physicien allemand, 1824-1887.
2. Fizeau (Annand-Hippolyte-Louis), membre de Tlûstitut, 1819-
3. Becquerel (Alexandre-Edmond), physicien, membre de l'Institut. 1820-1891.
de la Société de biologie sur la reviviscence; la conclusion très claire est que la vie n'est que l'organisation en action.
Je te serre la main, mon bon Ed, et je t'embrasse avec un grand désir de recevoir des nouvelles de toi.
A M. CORNÉLIS DE WITT*
Orsay, 20 septembre 1861 Mon cher ami,
Je te remercie des lettres que tu m'as renvoyées. 11 y en a une de M. Duruy; il paraît qu'on n'était pas encore absolument décidé à faire une vacance à Saint- Cyr. 11 pousse vigoureusement à la roue, et le général Blondel aussi. L'affaire va se décider, je pense que la lettre de M. Guizot sera d'un grand poids.
Je vous suis bien obligé, mes chers amis, de votre accueil si franc; je vous dois encore autre chose ; il me semble que j'ai appris chez vous ce que c'est que la famille, la maison et l'héritage; je n'avais encore vu que des rassemblements, des logements, et des successions; j'ai vu pourtant déjà bien des intérieurs; mais la vraie concorde, le vrai bon sens, la vraie autorité y manquent. Ce qu'il y a de mieux, c'est que je vous crois capables de subir le malheur, sans vous désorganiser ni vous troubler.
1. Écrit en revenant d*un séjour au Val-Richer, chez M. Guizot.
Yeux-tu rappeler à Guillaume sa promesse pour octobre 7 Je resterai probablement ici jusqu'au 15 ou au 20 ; s'il me donne un bout d'après-midi, je lui montrerai un paysage bien fin et bien gracieux.
Je suis allé à la Revue de r Instruction. Ton Jefferson y était. J'ai parcouru la liste des rédacteurs; d'après mon avis, on priera M. Dreyss de faire l'article; c'est un homme réfléchi et instruit.
Il y aura peut-être des tiraillements pour mes articles à la Revue des Deux Mondes. M. de Mars a ouvert des yeux grands comme des coquilles de noix, quand je lui ai dit que ma demande était une condition sine quanon. Il en référera au grand souverain, qui maintenant ne revient à Paris que la veille du numéro, et trône dans sa terre de Savoie.
Mon respect à ces dames et à M. Guizot; une bonne poignée de main à toi et à tes frères.
A M. CORNELIS DE WITT
Paris, 18 octobre 1861 Mon cher ami.
J'ai eu une audience de M. Rouland qui s'est montré forf aimable.
Il m'a d'abord répété les objections contenues dans sa réponse à M. Guizot. J'ai vu qu'il considérait le nouveau cours comme un cours de collège et je l'ai
détrompé. Je lui ai expliqué qu'il était analogue à celui de rÉcole polytechnique, qu'il s'agissait d'ouvrir et d'exciter des esprits, etc. Là-dessus, il a changé entièrement de ton, il a déclaré qu'il ne s'opposait plus à ma candidature, que même il l'acceptait, qu'il était heureux de me voir rentrer dans l'enseignement, que plus tard même il pourrait se présenter quelque chose à l'École normale ou ailleurs; de sorte que je regarde la nomination comme presque absolument certaine.
La seule objection est contre la trop grande étendue du cours, et mon avis est un peu le même.
Je n'ai pas besoin, je crois, d'abuser une seconde fois de la bienveillance de M. Guizot. Je n'ai plus qu'à le remercier; son obligeance est égale à son accueil.
Les professions de foi et le ton de la conversation de M. Rouland m'ont paru beaucoup plus libérales et plus aimables pour moi que le ton de sa lettre. Il n'y avait plus la moindre nuance de blâme, il exprimait simplement un dissentiment personnel, et approuvait les investigations libres et même hardies de l'esprit scientifique.
J'ai vu Guillaume ici. Il abonde dans le sens du Casaubon.
A M. CORNELIS DE WITT
Paris, 31 octobre 1861 Mon cher Cornélis,
Au dernier moment mon affaire de Saint-Cyr a manqué. Le maréchal a conservé le titulaire.
Le général directeur de l'École, le général inspecteur, et l'inspecteur d'Académie ont alors fait une charge d'ensemble qui n'a pas abouti non plus. M. B... a eu un frère tué en Crimée, ce qui milite en sa faveur; d'ailleurs il est plus difficile à la Guerre que dans l'Université de mettre un homme en retrait d'emploi. En attendant, il reste, branlant dans le manche. Il n'y a plus rien à faire de ce côté.
Je travaille sur les poètes du xvin® siècle, Pope et Burns. Je me rappelle que tu souhaitais un sujet, assez français et sur la Révolution. Pourquoi ne prendrais-tu pas Fox? Il ne nous est pas hostile, et il est très éloquent. Un travail très intéressant serait : « De l'attitude de l'Angleterre en face de la France pendant la Révolution française. »
Qu'est-ce donc que ce livre de M. Guizot que Je vois annoncé : « Trois rois, trois peuples, trois siècles » ? Son dernier ouvrage me paraît très élevé et bien beau de style ; sur plusieurs points que tu devines je n'ai pas été convaincu.
Quand tu reviendras à Paris, voudras-tu me rapporter le 1*^ et le 2« volume du Piclorial historyl
Mille respects et amitiés chez toi; je te serre la main bien affectueusement.
A EDOUARD DE SUCKAU
Paris, 5 décembre 1861*
Mon cher Edouard, si tu peux et si tu veux faire des démarches à propos de ta Faculté promise, je t'engage à demander Caen plutôt que Grenoble. Les Guizot y ont un parent, des amis, c'est une \ille libérale et assez pensante, je crois que tu y seras mieux.
Weiss qui connaît ton affaire ne paraît pas certain que tu aies une Faculté cette année, je suis bien contrarié de te dire cela; il croit que M. Rouland voudra d'abord assoupir le bruit d'Angers, et pense qu'il a été prodigue de bonnes paroles, mais qu'il estmou, timide, et te laissera attendre jusqu'à l'an prochain. Il fallait, à son avis, laisser Sarcey redoubler, on aurait eu la chose de force. Il paraît que Sarcey, About, AssoUant vont chacun dans leur journal faire une charge à fond sur l'Instruction publique.
Combien as-tu de classes par semaine*? Je comprends bien ton dégoût, il faut pouvoir enseigner quelque chose pour enseigner volontiers. Pourtant, est-ce qu'il
1 M. de 3uckau venait d'être envoyé en disgrâce au lycée de
Nantes.
n'y a aucun de tes jeunes gens qui aime à lire et à
raisonner?
Voudrais-tu traduire Stuart Mill, la Logique sur laquelle j'ai fait un article damslsi Revue des Deux Mondesl A celte époque, Guillaumin le libraire désirait la faire traduire. Veux-tu que j'y aille pour savoir s'il n'a pris personne, et pour te présenter?
Mon xviiie siècle anglais va paraître en deux articles de la Revue et quatre des DébatsK Le premier article de la Revue a paru hier, après de rudes débats avec Buloz.
J'étudie le xix«, je lis les poètes, il y en a trop, et ces gredins-là font tous quinze volumes. Un bon pour cent médiocres. Cela dégoûte d'écrire. J'ai jeté plusieurs années de ma vie dans ce travail, qu'est-ce qu'il en sera dans cinquante ans? Connais-tu YHistov'e d'Angleterre de Smollet? A moins d'avoir du génie et de la chance, un livre, même soigné, devient vite un torchon. Peulêtre nous sommes-nous trompés; peut-être la vraie vie était de gagner de l'argent, d'avoir une jolie maison de campagne, de chercher une femme à peu près douce et sensée, et de mettre nos pieds sur les chenets paternellement et conjugalement, le soir, en robe de chambre.
La tête est dans l'état ordinaire ; je me fais lire, je me couche à neuf heures, je me promène sur les quais. En fait d'idée, je cherche la formule de mon xix« siècle; j'ai lu V Histoire de la littérature grecque d'Ottfried