H. TAINE. — C0RUE9P0N0ANCE. II
quelle que soit la chaleur, ne peut pas être soupçonné, Tanalogie manquant tout à fait, a Les métaux précieux de cette pâte devraient par la force centrifuge percer et suinter à la surface de la terre, d On lui répond que l'attraction surpasse énorméraent et annihile en cet endroit la force centrifuge. — « Renan n'a rien entendu au livre de Job, il a tout traduit à faux. » On lui fait avouer qu'il apprend l'hébreu en amateur depuis deux ou trois ans, qu'il n'a pas lu un commentaire allemand, qu il en est resté à Richard Simon du xvii^ siècle, etc.
Bref, un cerveau creux, qui nous lance à la tête son Sensation — Sentiment — Connaissance », et nous assomme de sa préface. Cette préface est une conversation entre lui et une protestante morte qui lui a envoyé la Bible. Ils commentent tous deux en rêve le livre de Job. Ce livre à un sens philosophique par delà le sens réel, les trois amis de Job symbolisent le sentiment, la sensation, la connaissance, etc.
Parfaite ignorance des méthodes et de la prudence critique.
Assez d'imagination et d'esprit, mais de seconde qualité.
Il vit d'une souscription de ses amis qui donnent chacun quarante sous par mois. 11 a quatre enfants, auxquels il ne donne pas d'éducation par système. (( L'homme n'est pas fait pour jouir, mais pour lutter. ») Il a écrit vingt-cinq volumes que les libraires ne veulent plus réimprimer. 11 a été dupé toute sa vie, il a
vendu pour 300 francs à Charpentier sa traduction de Werther et Charpentier y a gagné 15 000 francs.
11 faut qu'il imprime son livre dans une librairie protestante, cela se vendra en Amérique, en Prusse, en Australie, chez les Unitaires, les Mormons et tous les mystiques.
Il a été ouvrier, il a été en Angleterre pour fonder un journal avec 150 francs dans sa poche; il a été de la Charbonnerie, ami de Fortoui, l'ancien ministre, depuis transfuge. Nul sens pratique, mais courage, verve, force physique indomptable. Il avait de quoi ne pas réussir et durer.
22 Février 18G2 Ouverture du cours de Renan au Collège de France,
Les étudiants libéraux sont allés demander à M. Despois s'il fallait siffler. Les catholiques de même à M. de Laprade.
Il y avait un groupe de siffleurs, mais les applaudisseurs avaient une majorité écrasante. Le torrent entre : la foule à la porte était si violente, ayant arraché un candélabre, que les sergents de ville tombent dessus et la chassent de la cour à force de bourrades. J'ai vu un homme la tète en sang.
Pendant trois quarts d'heure, tempête de vociféralions, cris de sauvages et rires : Vive Quinet, Michelet, Prévost-Paradol, Laprade; vive Guéroult, h bas Guéroult, à bas les Jésuites.
Renan entre, c*est un tonnerre, on agite les chapeaux, on se lève, on hurle. Quelques siffiets; le tonnerre d'applaudissements recommence plus fort. Impossible pendant vingft minutes d'ouvrir la bouche. Il s'épuise en gestes inutiles pour demander le silence. Ses gestes sont un peu ceux d'un évêque (un évêque in partibus infidelium), de même (quelques phrases de sa leçon. Elle est aux Débals.
Il donne trop la bénédiction.
Sa leçon est fort bien (ce que les Sémites ont donné à la civilisation générale). Phrases hardies sur le Ghris- . tianisme et le Pape. — Les étudiants applaudissent comme des abonnés du Siècle, grossièrement. Après la leçon, une colonne énorme avec des parapluies va l'applaudir rue Madame.
3iiuirs18C2
Conversation avec Charles Robin, Vanatomiste à microscope et positiviste.
Quarante et un ans, lunettes, moustache et royale, â demi policé; c'est le savant encore enfoncé à demi dans ses dissections, un peu carabin, revenant indéfiniment sur son idée, même d'une façon importune et devant une femme, ne voyant pas nettement les délicatesses et les ménagements de la société. « Moi, je trouve cela admirable, les cerveaux; j'en avais encore ce matin sous la main, etc. »
Très convaincu, pas marié à cause de cela. 11 y a un
pea de fanatisme. Il blâme X... qui va trop dans le monde et ne travaille plus.
Deux idées : 1° Il a suivi toute la machine nerveuse depuis le filet extérieur superficiel, jusqu'à la moelle, et dans tout le trajet de la moelle, à travers la protubérance, jusque dans les hémisphères (avec le microscope). La substance blanche perçoit les impressions, la grise est le foyer de l'élaboration et de la réaction volontaire et musculaire.
2° Le grand principe est le renouvellement incessant de toute la substance du corps. A cause de cela, la nouvelle substance arrivante se coule ôomme dans un moule sous la forme de geste, d'action, d'état voulu ou non, accidentel ou non, qui est présente et qui est répétée. De là l'acquisition des instincts et des habitudes transmissibles. De là les races, etc.
Impossible de lui faire comprendre, non plus qu'à Verneuil*, qu'il y aune difficulté dans l'équation qu'ils établissent entre la sensation, la douleur, le plaisir, et mie trépidation, une contraction, un mouvement étendu quelconque.
Visite de Gustave Flaubert.
Un grand vigoureux homme un peu carré, à grosses moustaches, l'air assez lourd, l'apparence d'un capi-
1. Verneuil, Aristide-Âuguste-Stanislas, membre de l'Académie de médecine, 1823-1893.
taine de cavalerie déjà fatigué et qui aurait pris des
petits verres.
De la force et de la lourdeur, voilà le trait dominant de sa conversation, de son ton, de ses gestes. Rien de fin, mais de la franchise, du naturel; c'est un homme primitif, « un rêveur et un sauvage ». Il a dit lui-même ces deux derniers mots. C'est un piocheur obstiné, qui force son imagination et qui en subit les accidents.
11 sort peu le soir, travaille la nuit, énormément, dans une grande chambre solitaire, bien chauffée, faisant du bruit, « gueulant, suant, buvant de Teau ». Quand la veine vient, il ne dort plus, il se réveille la nuit pour écrire, il mange à peine. « Ce n'est pas trop de tout son corps pour écrire. » Au contraire quand vous le voyez bien marcher, manger, boire et dormir, c'est que l'invention, l'inspiration sont arrêtées.
Après les moments de verve, les moments de dépression ; il reste couché sur un divan, inerte « comme une bète », horriblement triste. Dans sa jeunesse, il a eu le spleen. Il marquait sur un calendrier un jour a pour se faire sauter la margoulette », puis le jour venu il reculait le cran. « En somme vous voyez que je suis encore sur mes quilles. »
Ceci donne le ton, il a le style de Théophile Gautier, un peu gros et cru.
11 a travaillé trente-six heures de suite pour écrire le commencement du Défilé de la Hache, et n'avait pas même les yeux rouges. 11 a évidemment une organisation de taureau.
II voit les yeux fermés trop d'objets ; sa tête est une photographie, il imagine aussi nettement la moindre fêlure du parquet que les grandes lignes de la chambre. C'est pourquoi, quand il commence à écrire, il est encombré, il ne sait quoi dire d'abord ; il en met trop, il est obligé de réduire, il ramène cinquante pages à quatre.
Il a des caprices d'imagination ; il verra en sortant une affiche de concert, cette affiche lui trottera dans la tête et Tempéchera, une fois rentré, de rien faire de toute la journée.
Il est très artiste, très amateur du beau, de reffet. Il blâme dans Salammbô des manques de crescendo, par exemple les deux visites d'Hannon et de Giscon aux mercenaires; des manques de proportion, Salammbô est trop petite pour son piédestal.
Il a surtout le sentiment des dehors, de la nature : fi Elle ne me repose pas, elle me mange. » 11 en est absorbé ; sur le sable, au bord de la mer, il n'a pas une idée, il reste comme une bête, couché, et de temps en temps prenant un bain.
Il n'est pas « cochon » comme on Ta dit ; il a été vexé de voir « la Bovary » lue à cause des gravelures ; avant tout il est physiologiste, artiste ; il veut le vrai, le réel, la nature humaine telle qu'elle est, instinctive, et tâche d'en tirer de grands effets pittoresques ou dramatiques. Il disait : « J'aime tous les excès, pas pour longtemps, ce ne seraient plus des excès. Mais un excès, quel qu'il soit, m'attire. » De là son amour pour Lord
Byron. Il sent la force, il veut voir la force effrénée, cabrée.
Son moyen c*est Tétude obstinée ; il a mis six ans à Salammbô, cinq ans à Madame Bovary. U empile les notes, rature infiniment. Il a voyagé en Orient; il allait à Constantinople voir tous les jours les derviches tourneurs ; un d'eux avait une tête admirable, extatique. 11 finit par le connaître, Finvite à prendre le café, lui fait boire de Teau-de-vie, l'autre en boit comme un trou : interrogé sur ce qu'il sent, sur les pensées qu'il a quand il tourne, il répond qu'il ne pense à rien, qu'il songe simplement à l'eau-de-vie qu'il boira. Flaubert ajoute qu'il en est ainsi dans l'Orient, que maintes fois les têtes et surtout les costumes sont magnifiques, mais que la tête est vide. C'est pour cela qu'il a fait de Salammbô une simple statue, avec des commencements d'hystérie. Selon lui, les femmes antiques n'avaient que des dehors, point de dedans.
Ne jamais partir comme Hugo, Schiller, d'une généralité qu'on individualise, mais d'une particularité qu'on généralise, comme Gœthe, Shakespeare; voilà sa maxime.
Il n'est pas marié, il ne s'est pas trouvé assez riche ; il vit avec sa mère et sa nièce, reste quelquefois des mois seul à la campagne, voyage beaucoup, ne songe pas à l'argent. Madame Bovary, tous frais payés, lui a rapporté trois cents francs de dettes.
Je lo loue surtout d'être sincère, non sophistiqué. 11 n'est pas parisien j il a l'air même un peu grossier,
paysan élevé dans les ateliers de peintres, point du tout homme du monde. Il dit qu'il a horreur de mettre le soir un habit et une cravate.
Ma thèse avec lui est de lui dire (avec des ménagements) que son style s'écaillera, que la description sera inintelligible dans cent ans, qu'elle l'est déjà pour les trois quarts des esprits, que la narration et l'action comme dans Gil-Blas ou Fielding sont les seuls procédés durables.
11 répond qu'aujourd'hui il n*y a pas moyen de faire autrement, que d'ailleurs il n'y a pas d'art sans pittoresque, que l'idée doit atteindre les dehors, se manifester par une forme corporelle et visible.
Toujours est-il que c'est de la littérature dégénérée, tirée hors de son domaine, traînée de force dans celui de la science et des arts du dessin.
Bien des petits traits le prouvent; il a fatigué son intelligence, il l'a épressée comme un citron, il en est devenu nerveux comme une femme, lui si fort, si bien musclé. Il tressaille au bruit d'un verre qui grince, d'un bouchon qu'on coupe, etc.
11 admire Apulée comme un chef-d'œuvre, à cause de la couleur, de la réalité, de l'audace sensuelle. — Preuve d'affinité. Tous deux sont de la décadence.
Il va faire un roman sur Paris*, comme il en a fait un sur la province. Mais d'abord il a besoin d'emprein-