‹ H. Taine; sa vie et sa correspondance (volume 3)Chapitre 79 sur 140 · V Éducation sentimentale · texte numérisé non relu

V Éducation sentimentale

dre tout le Paris actuel dans son imagination ; il va acheter des cartes de Paris, etc.

Vous voyez les procédés matériels, la topographie.

Visite à Gustave Flaubert.

Un troisième, boulevard du Temple, au midi ; grande vue (ancienne maison de Fieschi). — Un appartement garni de tapis partout, de divans en cuir rouge et fauteuils pareils, médaillons, armoires de bois sculpté, dieu indien sur la cheminée.

J'ai encore été plus frappé de l'énergie brutale de sa face, et de ses yeux lourds de taureau. Il était en jaquette, tout tombant, un col de chemise rabattu et ouvert, on voyait la poitrine velue.

La face s'injecte de sang, les cheveux sont presque partis; on voit l'excès du travail, et l'imagination contrainte.

11 a travaillé la nuit dernière de deux heures du matin jusqu'à aujourd'hui quatre heures du soir, pour répondre à la Bévue Européenne qui lui reprochait de ne pas savoir l'archéologie. Il travaille toujours de nuit, et bruyamment. 11 a tellement crié, hurlé cette nuit (sans le savoir), que sa nièce, au-dessous de lui, n'a pas dormi.

A la campagne, près de Rouen, il reste quelquefois, pendant la neige, trois mois sans voir personne, se levant à midi, se couchant à trois, quatre heures du

matin. Le dimanche il va diner, passer quatre heures chez son frère.

Très brave garçon, 1res naturel, point outrecuidant; il souffre les objections et n'est pas complimenteur.

Ma thèse est toujours que son état d'esprit, la vision du détail physique, n'est point transmissible par l'écriture, mais seulement par la peinture. Sa réponse est que c'est là son état d'esprit, el l'état d'esprit moderne.

Il a un style singulier : « La mère Sand, le père Guizot; un homme d'aplomb, des gens raides. » (Cela signifie un esprit complet, des gens excessifs dans leur genre.) 11 a des mots assez grossiers et rapins.

Ce qui est frappant, c'est son singulier état d'imagination, puissant, forcé, maladif. Il ne peut pas encore écrire son roman sur Paris parce qu'il n'a pas trouvé les noms de ses personnages. — Le livre de Renan sur sa sœur lui paraît vague, abstrait ; il voudrait savoir la taille, la figure, l'habillement. « Mais rien, c'est une généralité, cela devrait s'appeler : le moral de Mlle Renan. » 11 trouve Candide « délicat, fin ». Il adore La Bruyère et Montesquieu, donnerait tous ses écrits pour avoir fait le morceau de l'Amateur de fleurs. Tl aime par tempérament Chateaubriand « orages du cœur, etc. », tout en reconnaissant que c'est du goût faux ; mais on peut avoir du goût pour la viande faite, faisandée. — Dans ce mot de La Bruyère « Gésonie est jeune, belle, sérieuse, » il voit « des obscénités magnifiques, énormes ». 11 se figurait Homais avec des mar-

ques de petite vérole, et a été tout étonné quand on

lui a dit que cela n'était pas dans le livre.

Tout ce qui n'est pas une forme physique, minutieusement vue par une vision de visionnaire, est pour lui non achevé, vague.

Il écrit d'une manière extraordinaire, avec un premier jet incomplet, maladif, mettant des carrés, des losanges, un mot en vedette, un bout de phrase, attendant que le chant vienne, raturant, revenant avec un labeur énorme et insensé.

Janvier i865 Artistes,

M. Delacroix chez M. Benoît-Ghampy. M. Berlioz chez M. Berlin.

M. Delacroix (64 ans) a encore les cheveux tout noirs. 11 est doux, modéré, fin; on le dit très spirituel ; il est certain qu'il est du monde, qu'il a du tact. — Il fait le classique, le raisonnable; il l'est peut-être, ayant découvert trop tard qu'il ne sait pas la partie positive et mécanique de son art.

11 loue le latin, l'éducation classique par les modèles, dit que tous les chefs-d'œuvre sont dans l'antiquité, lettres et arts, qu'il faut s'en nourrir. — S'il a pris ses sujets dans Shakespeare, et non dans Racine, c'est que Racine ne lui fournissait point d'action.

Il blâme beaucoup son biographe Silvestre, dit qu'il s'est introduit chez lui, qu'en tout cas c'est uu homme sans goût.

H conseille le travail incessant, la retouche continue, surtout en peinture. « On ne trouve le vrai, le simple qu'à la fin, après cent études. — Je suppose qu'au bout de vingt ans un littérateur a sa forme toujours prête, sait tout exprimer. Pour toute pose, tout sujet nouveau, un peintre doit étudier. »

11 me demande pourquoi on trouve dans Shakespeare ces concetti, ces inégalités choquantes. Il loue par contraste la sûreté de main, la perfection. Tordre de Molière.

Rien de moins semblable que sa conversation et les explosions passionnées que lui prête Silvestre....

Mais Berlioz a été complet; d*abord il a fait un feuilleton admirable*, tout de confidences personnelles, que je piquerai ici contre. Il nous a avoué que c'étaient des confidences. — 11 a en effet gagné vingt mille francs à son premier concert de Russie (ôtez sept mille francs de frais). Il avait quitté la France à l'improviste à cause de ses dettes.

Voici de ses mots ; « La musique est un jeune homme de vingt-deux ans qui a devant lui un avenir immense; les autres arts sont éreintés, vieux. » — « La musique aujourd'hui est au-dessus des nationalités, du siècle, en dehors de toute influence; un compositeur pousse tout seul comme un champignon ; ne la comparez pas aux autres arts qui sont des plantes nationales. Les lois ordinaires n'ont pas prise sur elle. »

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