Dans le Journal des Débais
a Je déteste, je méprise Rossini et j*en suis bien content. Son talent n'est que de l'art, c'est un viveur, il n'a pas d'âme ; la musique n'a d'autre but que de rendre visible une âme passionnée et malheureuse.
« A la cour de Hanovre, après l'adagio de Roméo et Juliette, ie sens un tiraillement aux basques de mon habit, je me retourne, c'étaient deux musiciens qui les baisaient en disant : « Respect, respect ». Cela n'est pas vil en Allemagne.
« Adam fait de la musique de cuisinière, Auber de la musique de lorette. Auber répond à une invitation de dîner près de Luciennes : « C'est trop loin, je ne vais à la campagne qu'en dedans des fortifications. »
«A Londres, conduisant l'orchestre de Drury-Lane, une chanteuse dit : « Voi che sapete » avec des fioritures, etc. — J'arrête tout : « Mademoiselle, c'est votre maître de musique qui vous a écrit au crayon ces traits-là sur votre air? — Oui, Monsieur. — Eh bien, dites-lui de ma part que c'est un imbécile. Vous allez chanter l'air comme il est ou nous ne vous accompagnerons pas. »
Une grande idée dans un homme est comme le pieu de fer que les sculpteurs mettent dans leurs statues; elle l'empale et le soutient. Voyez Renan, Berthelot, Robin, Wœpke et Berlioz ! — 11 est souffrant, nerveux, malade. Il a toujours l'air d'être sur le pal. Songez a ses deux affreux mariages, à l'histoire de son fils. Ses
fièvres intérieures amènent d'horribles coliques. Alors il fait des calembours.
Pourtant quelle fine et belle tête passionnée !
Dîner avec Sainte-Beuve^ Gavarni, etc.
Visite chez les Concourt,
Les Concourt (32, 40 ans) sont frères jumeaux d'esprit, de cœur, etc. Ils écrivent le même livre, vivent dans le même appartement. Le deuxième est fort joli, tous deux sans brillant, un peu empâtés, leur style manque de limpidité et d'élan. Ils ont des mots amusants*; ils ont été frottés aux artistes.
Dix mille cinq cents francs de rente. Ils vont l'été se refaire chez leurs parents, économiser, canoter, manger, faire des armes. Leur vice est la manie des collections. Ils collectionnent dans le xvui® siècle, livres, estampes, dessins et gouaches originales, manuscrits précieux. Tel livre des Contes de La Fontaine illustrés par Eisen vaut cinq cents francs. Ils estiment leur collection à cent mille francs.
« Je suis le premier après le Louvre. »
En effet, ils ont des choses charmantes, des Beaudoin, des Watteau, des Boucher, des Moreau, etc., exquis.
Rien n'enseigne mieux l'histoire. Il semble qu'on
1. Jules de Concourt, disait de Monlégiit : « C'est le Murger des salons. » Voilà un mot, le type de son esprit.
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vient de TÎTre dans le siècle. La finesse, la galté, le goût da plaisir, ces trois données engendrent le reste. Rien de délicieux comme ces toilettes, ces levers de jeunes femmes avec les grands lits à rideaux brodés, les jolis meubles dorés, tournés, etc. C'est la cuisine exquise du plaisir. Voilà la vraie France. — Gavarni est un peu maniaque. Il s'est jeté dans les hautes mathématiques, veut contredire Newton. Il a écrit un mémoire : a De la vitesse dans la vitesse. Son autre passion ce sont les mouvements de terrain; quand il travaille, c'est pour payer les jardiniers. — Il ne se soigne pas, un jour il s'est évanoui place du Havre; il était sept heures du soir, il n'avait pas mangé depuis le matin. Les Goncourt le trouvent un soir sans feu, à jeun dans une petite chambre. (H en a quantité de telles), a Mais pourquoi restez-vous ainsi? » — a Bah, quand on a faim et froid, on est près de la congestion cérébrale et alors les idées arrivent! » Séparé de sa femme, il va être riche; la ville lui paie sa maison quatre cent mille francs....
Sainte-Beuve a toutes les qualités de l'esprit, même la modestie; il dit : « Je ne sais rien, je n'ai pas appris; je sais seulement où en sont les choses parce que j'ai vu des hommes spéciaux. »
Il est passionné pour Voltaire; déclare qu'il n'y aura de civilisation en France que lorsque Voltaire aura une statue sur la place de la Concorde.
Il disait d'About : « C'est un maladroit; il y a trois villes historiques, Athènes, Rome, Paris, il se les est
mises toutes les trois à dos. — En tout il est trop pressé. »
Il nous reproche d'être dupes à Tendroit de Musset, Balzac, etc. Musset, selon lui, a commencé par Taffectation ; il n*est devenu naturel que lorsque la force lui manquait et quand son talent s'en allait. Du reste, mauvais coucheur, désagréable et brutal avec Hugo, avec des frasques, des foucades et des étrangetés sardanapalesques chez les filles. Il me dit : « Vous croyez que les hommes sont tels qu'ils le disent, vous concluez de l'écrit à l'homme, prenez garde. — Pour vous, déliezvous, vous y viendrez, vous l'êtes déjà de façon, cela viendra dans le style. »
Sainte-Beuve disait comme Stendhal : « La part de la forme devient plus petite chaque jour. Tout le monde finira par savoir écrire, écrire une brochure comme aujourd'hui une lettre, alors on ne vaudra plus que par les faits et les idées qu'on apportera. »
Il voudrait supprimer le grec et le latin dans l'éducation ordinaire, réserver cela pour les spécialistes et une petite élite, avoir des écoles Turgot. La princesse Ma- Ihilde dit de lui qu'il tourne au socialisme. Il est contre la propriété littéraire et aussi territoriale.
Il est timide par tempérament, mais s'enhardit par conviction et réflexion. La jeunesse lui arrive à cinquante-cinq ans.
L'impression dominante quand on le voit, c'est qu'il est timide; il parle doucement, bas, avec insinuation et nuances, avalant certaines syllabes trop franches. Il a
■• TAIKE. — CORRESPOKDANCfi. 11. 16
quelque chose d'un chanoine ou d'un gros chat méticuleux, prudent. Une tête irrégulière, blafarde, un peu chinoise, crâne nu, avec de petits yeux malins, et un sourire doucereux, fin. Positivement, il y a un fonds ecclésiastique, homme du monde. Puis des éclats et des éclairs, la franchise, la force de croyance font explosion.
Conversations avec E. Benan et M. BertheloL
Août
J'ai bien vu Renan chez lui à Chalifer et chez moi toute une soirée.
Avant tout c'est un homme passionné, obsédé de ses idées, obsédé nerveusement. Il marchait dans ma chambre comme dans une cage, avec le geste, le ton bref, saccadé de l'invention sursautante. 11 est bien différent de Berthelot qui se tient tranquille comme un bœuf patient de labour, mâchonnant son idée, appuyant dessus. C'est l'inspiration par contraste avec la méditation.
Aucun des deux n'a les habitudes analytiques de Condillac, comme Bertrand le mathématicien. L'un fermente lentement, obscurément, l'autre fait explosion. Aucun d'eux ne va en avant méthodiquement, passant du connu à l'inconnu.
Renan est parfaitement incapable de formules précises, il ne va pas d'une vérité précisée à une autre. Il tâte, palpe. 11 a des impressions, ce mot dit tout. La phi-
losophie, les généralisations ne sont pour lui que le relcutissement, l'écho deschosesenlui.il n'a pas de système, mais des aperçus, des sensations.
En métaphysique, il est tout à fait flottant; de preuve, d'analyse, aucune. En gros, c'est un Kant poète et sans formule, tout à fait comme Carlyle; je lui ai lu des morceaux du Sartor resarlus, il les a trouvés admirables. — Il admet que nous n'apercevons que les phénomènes et leurs lois, qu'au delà est un abîme, un Xd'où ils dérivent, que par le sentiment sublime du devoir nous en soupçonnons quelque chose, peu de chose; nous savons seulement que dans cet au-delà quelque chose de sublime correspond à la sublimité de notre sentiment du devoir.
En tout cas, ce n'est pas une personne. La personnalité, l'individualité ne se rencontrent qu'au bout de la physiologie, à l'extrémité des phénomènes et non à leur commencement. Ainsi pas de Dieu-personne.
Pour l'âme, il ne croit pas à l'immortalité personnelle. Il n'admet que celle des œuvres : « Mon idée, l'idée à laquelle je me suis dévoué me survit ; je me survis en elle, à proportion de l'amour que je lui ai porté, et des pas que je lui ai fait faire. »
Néanmoins, il laisse toujours une lacuneque la foi, le symbole seuls peuvent remplir, quoique par de simples allégories et des présomptions pures : c'est la nature de cet X suprême et de la correspondance de l'âme noble avec cet X.
Un sceptique qui, à l'endroit où son s^iepticisme fait
uii trou, le bouche avec son mysticisme. Berthelot a ri et m'a appelé homme à casier, à étiquettes, quand j'ai dit à Renan que c'était là sa défmition.
Pour tout le reste, pour tous les faits psychologiques, historiques et autres, il est purement positiviste, et ne croit qu'aux lois naturelles; il nie absolument toute intervention surnaturelle.
Des trois, je suis le plus positiviste, le moins mystique. J'admets que les causes ne sont que les abstraits ou universaux. — Berthelot dit que le type de la cause est notre volonté dans l'effort, notion irréductible. Son originalité est de regarder la force, non seulement comme un principe, mais comme produit. Ainsi le corps vivant composé de forces élémentaires est néanmoins dans sa totalité une force individuelle. L'espace et le temps n'existent qu'en regard de notre esprit. En somme, il n'y a qu'une force unique, non divisée, parfaite, qui nous apparaît divisée et par parcelles et qui est Dieu.
Renan n'est pas du monde, il ne sait pas causer aux femmes; il lui faut des gens spéciaux. 11 n'a pas le tact des opportunités, de l'intrigue. C'est avant tout un homme plein do son idée, un prêtre plein de son Dieu. 11 s'estime à ce titre et autant qu'il faut.
Son procédé pour écrire est de jeter des bouts de phrases, des têtes de paragraphes par-ci par-là. Quand il est arrivé à la sensation d'ensemble, il soude et fait le tout.
Il m'a la un grand morceau de sa Vie de Jésus. 11
refait cette vie délicatement, mais arbitrairement. Les documents sont trop altérés, incertains. Il met ensemble sur l'époque de Nazareth toutes les idées douces et agréables de Jésus, en écarte les tristes, fait une pastorale mystique aimable, t— Puis dans un autre chapitre, il met toutes les menaces, toutes les amertumes, qu'il rapporte au voyage à Jérusalem.
En vain Berthelot et moi nous lui disons que c'est mettre un roman à la place de la légende ; qu'il gâte les parties certaines par un mélange d'hypothèses, que tout le parti clérical va triompher et le percer à cet endroit faible, etc. — Il n'entend rien, ne voit que son idée, dit que nous ne sommes pas artistes, qu'un traité simplement positif et dogmatique ne rendrait pas la vie, que Jésus a vécu et qu'il faut le faire revivre, que tant pis si l'on criaille, etc. — Manque de prudence et de politique.
La bonne vieille Madame Renan est douce et digne ; elle a quatre-vingts ans, me fait conter l'histoire de mon patron saint Hippolyte, lève en souriant les bras au ciel en voyant ce qu'est devenu son fils si pieusement élevé.
50 Avril 1802
Il est difficile de répondre d'une manière exacte aux
questions que vous avez bien voulu m'adresser. La per-
2i6 CORRESPONDANCE
sonne dont il s'agit emploie le mot vérité dans un sens très vaste et très vague; j'ai relu sa lettre et si je la comprends bien, c'est une source de consolations quelle cherche beaucoup plutôt qu'un système de connaissance. Elle voudrait de la force plutôt que de la science et ne souhaite les démonstrations que pour arriver au calme. Je vais donc répondre à sa demande cachée et non à sa demande ouverte; veuillez m'excuser auprès d'elle si je me suis trompé.
Tout dépend de son état présent; j'espère, quoique sans indiscrétion, le comprendre. Elle a perdu sa patrie, et cette infinité de sympathies qu'on rencontre dans les gens, dans les idées, dans les sentiments, dans les mœurs, dans les physionomies et jusque dans Tesprit des maisons et des arbres. Elle a perdu sa fortune, en partie du moins, et en même temps cette confiance, celte liberté et cette ampleur d'action, cette facilité de diversions et de vie qui allègent beaucoup de maux, qui déUvrent de bien des servitudes, qui conviennent à des sens délicats, qui instituent des habitudes d'élégance, et qui, une fois supprimées, laissent derrière une longue contrainte et comme un malaise journalier. Elle a souffert de chagrins plus intimes, elle en souffre encore et toutes ces peines ont rencontré une âme extrêmement sensible, sensible à tous égards, par finesse d'esprit, par culture artistique, par bonté innée, par noblesse instinctive, par générosité naturelle. Beaucoup d'autres circonstances ont encore accru cet état maladif. Elle a choisi pour art principal la musique, le
AimEES 1860-1865 247
moins raisonnable de tous, le plus propre aux rêves, aux émotions, et, parmi les compositeurs, elle a aimé les plus douloureux, les plus fantastiques et les plus inquiets. Elle a goûté dans la littérature les écrivains qui ressemblaient le plus à ces maîtres, et s'est nourrie longuement de rêveries et de sensations. Pour comble, elle a évité de sortir, par dégoût pour la platitude des objets qu'on voit et pour la grossièreté des gens qu'on rencontre; en sorte qu'elle s'est ôté l'occupation et le renouvellement d'esprit que le changement, l'activité et le commerce des hommes ne manquent jamais de donner. Enfin son sexe, son âge, sa naissance et sa famille l'ont empêchée d'avoir un emploi et un but, un ménage, un métier, des intérêts d'enfants, de fortune ; son ardeur d'esprit, sa capacité de dévouement n'ont su à quoi se prendre ; et les très grandes forces qu'elle possède, s'étant retournées contre elle-même, ont insensiblement altéré sa santé.
Vous jugerez vous-même si ce portrait est exact. S'il l'est, il est visible que cinquante volumes de bons raisonnements ou de hautes idées ne pacifieront pas cette âme; elle n'y trouvera qu'une distraction; autant vaudrait conseiller l'opéra pour guérir la migraine. Le mal de cette personne provient de l'inaction de ses hautes facultés et de l'impuissance où elle est de prendre intérêt à quelque chose. Elle a besoin de juger que quelque objet est bon et beau, de vouloir l'atteindre, d'y travailler tous les jours, d'employer à ce travail toute sa volonté, toute sa sensibilité, tout son esprit; le
letentisseraent des anciens chagrins n'est si fort et la blessure des chagrins présents n'est si vive que parce que toute son attention est concentrée pour écouter l'un et sentir l'autre; le seul remède est de tourner son oreille et sa pensée ailleurs.
Une seule chose le peut, qui est un système d'action, de travail, avec un noble but à atteindre, celui dont j'ai déjà parlé, Tart et d'écrire et d'inventer. Il faut qu'elle se dise résolument et tous les matins : je veux être écrivain. D'autres l'ont pu, toutes voisines, sur des idées modernes, avec honneur, miss Brontê, Mrs. Gaskell. Elle le peut aussi, j'en suis certain, et je le lui affirme loyalement sans flatterie ni arrière-pensée. Cette sensibilité si délicate, si souvent blessée, si originale, si ennemie du vulgaire est la plus vive source d'invention; l'invention consiste uniquement à avoir une impression spontanée, subite, toute personnelle et indépendante, sur chaque objet et chaque événement. Elle Ta, vous le savez. Mais cette impression ne sait pas encore se traduire, se résoudre en idées, se décomposer en petites phrases exactes, se classer; il y a un métier à apprendre, un beau métier, car il est fondé sur l'observation de toutes les lois de la vie et de la nature humaine. C'est une philosophie en action; c'est en l'étudiant qu'elle apprendra ces vérités qu'elle aime; c'est pour le posséder qu'elle doit lire ces livres philosophiques qu'elle demande. Elle peut y rapporter tout; elle y trouvera tout ; les artistes sont les premiers des philosophes, car ils savent mieux les faits que les philo-
sophes, ils les vérifient plus souvent, de plus près, ils sont plus pratiques et moins obscurs. J'ose encore ajouter une raison qui serait de Temphase pour tout autre, mais qu'elle comprendra. On doit quelque chose à sa nation, à son siècle, à son espèce et cela par strict devoir de probité; on en a reçu immensément; il n'y a pas une idée juste, humaine ou vraie, qui n*ait coûté aux hommes qui nous les ont acquises toute une rançon de labeurs et de misères. Tout ce que nous estimons dans nos pensées et dans nos sentiments vient d'autrui; et il est de simple équité de rendre à ceux qui viendront ce que nous avons reçu de ceux qui sont morts. C'est pourquoi quiconque pense doit élaborer sa pensée de manière à la rendre utile et publique : celui qui connaît les mœurs, qui a pénétré la nature humaine, qui peut mettre en scène des vérités, construire un idéal, celui-là doit aux autres cet idéal et ces vérités ; mettre au monde quelques âmes nobles et fines, c'est enseigner la psychologie et prêcher la morale ; Olivier Goldsmith a fait plus avec son Vicar que cent prédicateurs avec cent sermons. C'est insensiblement, par les légères impressions que laissent ces lectures, par les observations qu'elles fournissent ou suggèrent, que le niveau de l'intelligence et de l'honnêteté monte; et si je pouvais choisir pour quelqu'un entre tous les avantages de la fortune, de la puissance, du succès, du repos, de l'amitié, je n'en prendrais aucun : je voudrais qu'il fût artiste, écrivain plutôt qu'artiste, romancier plutôt qu'écrivain, et je croirais pour lui-même comme pour
les autres ne pouvoir rien choisir de meilleur et de plus
beau.
Je ne croirais pas non plus pouvoir choisir quelque chose de plus consolant. La seule chose qui puisse déprendre l'esprit de lui-même et Tabsorber, c'est un système. Un coup de volonté isolé peut chasser un instant la peine, elle revient. La consolation n'arrive que lorsqu'on se met à son travail involontairement, paraîtrait; et le système produit seul cette disposition. Un plan de travail et de vie, un ordre systématique d'études, d*» recherches, saisit l'esprit comme un engrenage; on a dit par exemple : aujourd'hui je sais faire les descriptions, mais point le dialogue. Comment apprendre le dialogue? Tel l'a su : La Fontaine, Molière, Balzac et ils l'ont réussi spécialement dans tel passage. Je vais analyser ce passage, savoir quelle méthode, quelle espèce d'émotion, quel bulles a fait réussir à cet endroit. Cette méthode trouvée, je vais l'essayer sur un autre de leurs morceaux. Je vérifierai par comparaison en quoi j'ai manqué, je comprendrai plus clairement et plus complètement cette méthode; je vais m'y exercer; dans tant de mois, j'en serai maître. — Le dialogue maîtrisé, voyons le récit.Puis les caractères, puis la subordination des personnages. Puis la dépendance des caractères par rapport à la patrie, à l'éducation, ^u tempérament, etc. — Peu après, le système d'idées engendrées dans l'esprit est assez abondant et fort pour vivre par lui seul, sans l'aide de la volonté; involontairement, en marchant, en rêvant, on trouve telle idée qui le corn-
plète OU le rectifie; de celle-là on passe à une autre; le désir vient; on manque de telle connaissance, on veut l'avoir; et ce goût est d'autant plus fort que cette connaissance est sollicitée et exigée par un plus grand nombre de remarques antérieures ; tout l'Être acquis se soulève pour les réclamer. Il ne s'agit donc que d'acquérir cet être, c'est-à-dire de vouloir systfiuatiquement, sérieusement, tous les jours pendant un an, deux ans, trois ans; j'en suis convaincu, l'homme peut se refaire, bien plus se faire; c'est une grande puissance et un noble emploi d'un esprit élevé et d'un cœur généreux. Je trouve heureux celui qui reçoit son bonheur de la nature, mais j'admire et j'aime celui qui se l'est créé lui-même, qui l'a implanté en soi- par volonté et par courage, qui n'a pas permis au découragement ou au chagrin de le flétrir ni de le déraciner, qui l'a nourri, qui l'a affermi, qui le doit tout entier à luimême et à lui seul. Dites à la personne dont nous parlons qu'elle est digne de se proposer ce but et de tenir cette conduite, que pour elle ce n'est pas assez de se tenir debout contre les accidents extérieurs et dans la régularité de la simple vie honnête, que la plus grande difficulté et le plus beau travail est contre soi-même, que tant de dons si rares, une si prompte et si délicate intelligence, un si vif sentiment de tout ce qui est généreux et grand, une large éducation, une ouverture d'esprit si facile et si naturelle vers toutes les hautes vérités modernes méritent, non pas d'être employées par elle et contre elle de manière à la détruire et à la
consumer, mais d*être conservées avec soin comme des plantes précieuses, d'être cultivées, d'être fortifiées pour fleurir, pour porter les fruits qu'elles doivent aux autres et qu'elles leur ont promis. J'ose lui dire que s'il est dans sa vie passée quelque chagrin intime, elle trouvera dans cette affection générale qu'on porte à la beauté et à la vérité une compensation large ; que toute tendresse personnelle, fût-elle méritée, finit par sembler étroite ; que la seule chose qui puisse combler un esprit complet, ce sont les grandes vues qui embrassent l'ensemble et les grandes sympathies qui nous font participer à la vie de l'ensemble. Les femmes ordinairement ne s'y associent et n'y pénètrent que par la traduction que leur en donnent leurs pères ou leurs maris. Il est plus beau d'y pénétrer par soi-même. Au bout de toutes ces lectures et de tant de raisonnements qui paraissent secs, il y a la sensation d'un grand mouvement qui nous emporte et qui emporte toutes choses; on y contribue par un effet très petit, peu importe; l'important est d'y contribuer et de s'y sentir compris; ce n'est pas le soldat qui gagne la bataille, mais la bataille gagnée, s'il s'est bien battu, il est aussi joyeux que s'il avait tout fait tout seul.
J'éprouverais peu de plaisirs aussi vifs que celui que je ressentirais en voyant la personne que vous savez, prendre cœur à la vie et accepter mon raisonnement; je tiens à elle comme un peintre à la Sainte Anne de Vinci; je voudrais ouvrir les volets pour faire entrer
l'air, la lumière, pour empêcher l'hiunidité de la détruire. Dites-raoi ce qu'elle décide.
A EDOUARD DE SUCKAU
Orsay, 15 juin 1862 Mon cher Edouard, je te réponds hien tard ; c'est que j'arrive d'Angleterre où j'ai passé quinze jours, et je n'ai trouvé ta lettre qu'au retour. Je suis parti à l'improviste, j'allais chez des amis, des parents qui avaient là-bas une maison.
Je suis bien content que tu n'aies pas donné ta démission, ou pris un congé. Les frais sont faits ; c'était comme si on fermait un théâtre la veille de la première représentation, après toutes les répétitions préalables. D'après tout ce que tu m'as dit, il me paraît certain que tu auras une Faculté à la rentrée; c'était recommencer la vie à nouveau et jeter à l'eau dix ans de galères. Vois-tu, mon cher Ed, la vie littéraire ici, la nécessité de gagner son pain par des lignes noires extraites de la cervelle est trop rude. On n'y gagne
presque rien, on vide vite son sac, tandis que dans une
Faculté on peut répéter ses cours.
Je suis à Orsay pour une semaine encore. Après,
nous retournerons à Paris. Pourrai-je travailler?
Depuis un mois je n'ai pas écrit une ligne; j'avais trop
mal à la tète, il avait fallu enrayer. Voilà ma fêlure.
tu vois, mon bon ami, que moi aussi j'ai ma misère. Je ne sais pas quand je pourrai reprendre mon liwe, et l'oisiveté involontaire, la rêverie à vide finit par ronger.
J'ai tâché d'occuper mon loisir forcé, j'ai rapporté de Londres un nouveau petit cahier. J'avais pris la voie de la Tamise; j'ai été au Derby, dans les bals de loreltes, dans le quartier des pauvres, aux Docks et dans deux maisons de campagne. J'ai copié au British Muséum un auteur anglais du moyen âge qui nous manque ici. Tout Paris était à Londres, M. Bertin, M. Say, Achard, Théophile Gautier, Marcelin, Guillaume Guizot, etc.
Puisque tu parles de lectures à faire, lâche d'avoir : 1® Voyage en Espagne, de Mme d'Aulnoy, vers 1700; 2° Mémoires sur Frédéric le Grand et sa cour y par M. Thiébault; 3° Le Play, les Ouvriers européens.
Ta lettre me fait bien plaisir à plusieurs égards ; je te vois un ami, une promenade, un travail. Qu'est-ce que M. Berlin * ? Il n'était pas de notre temps.
J'imagine que tu n'as pas quitté ni abandonné notre cher Cowper, Il faut l'envoyer à Charpentier, le signer ; tu as besoin d'appuyer ta candidature par des titres littéraires. Demande à Prévost s'il est dangereux de rien publier chez Charpentier; en ce cas tu essayerais ailleurs. Je pense qu'à la rigueur on pourrait, sans déshonneur, avoir recours a la Revue Contemporaine.
1. M. Berlin (Ernest), professeur et littérateur, né en 1834, entré à l'École normale en li$54.
Une étude simplement littéraire et psychologique n'engage à rien.
As-tu lu un roman de Fromentin, le peintre, dans la Revue des Deux Mondes , intitulé Dominiqnel Je n'ai fait que le parcourir, mais cela me s<imble bien. Il est joli d'avoir deux talents et à un tel degré.
Il y a deux articles curieux de Sainte-Beuve sur Renan; ils sont bons aussi, pourtant c'est du Sainte- Beuve deuxième qualité, et tirant à la ligne. De plus, il n'a pas voulu être entièrement franc, et son analyse a un but trop visible : être agréable à l'Empereur, préparer la réouverture du cours*. Impossible de faire de la critique vraie et de ménager les gens. Il faut n'avoir à faire qu'aux morts.
Après un voyage en Angleterre, les journaux français semblent toujours ridicules; mes pauvres Débats euxmêmes me semblent gentils, passables en littérature; mais en fait de politique, pour les discussions, les faits réels, la connaissance de l'étranger, ils sont bien chétifs.
Marcelin prépare son journal, il était à Londres prenant des notes ; il aura une foule d'articles, présentant en contraste toutes les parties de la vie à Londres et à Paris. C'est un esprit bien fin, bien original, un réactif bien curieux. Il veut pour sa prose des esquisses, des photographies prises sur place, de petits faits réels. Tu pourrais en rassembler, tu as tant vu la vie de pro-
1. Le cours de M. Renan au GoUège de France, qui avait été suspendu par ordre supérieur.
vince! On signe d'un pseudonyme. Son idée est que le fait réel copié tout nu, en style nu, abréviatif, est ce qu'il y a de plus intéressant.
Adieu, cher bon Ed, écris-moi quelquefois, et tâche de te bien porter, je ferai un effort pour te donner l'exemple.
A EDOUARD DE SUCKAU
Pains, 24 juillet 1862 I
Mon cher Edouard, à mon retour d'Angleterre, ' comme je le prévoyais dans ma lettre, j'ai été obligé ' d'enrayer un mois; avec le mois précédent cela en fait deux de perdus. Enfin, vers le 10 juillet nous sommes revenus à Paris, et je suis mieux; je travaille la matinée à peu près entière et je refais mes Normands; j'aurai fini, je pense, un peu après la fin du mois. J'attaquerai alors mon Seizième Siècle, j'ai là trois longs chapitres à refaire, tous les alentours de Shakespeare et de Milton; je n'arriverai pas à temps pour l'hiver, ce qui détruit mes projets de cours public. Enfin, tant pis.
Parle comme tu voudras de M. X...; je t'avoue que
toutes ces bonnes gens me semblent au-dessous du
dédain ; il n'y a pas six personnes à Paris avec qui je
voudrais causer de Hegel et de sa logique.
Mes idées ont été formulées dans la préface de la
2* édition des Philosophes, que tu as. Ha thèse est que les Éléments des êtres, les Begriffe sont des abstraits, et à ce titre inclus dans les faits, dans les choses observées, qu'on peut les en isoler par l'abstraction, que partant ce n*est pas une opération d'un genre extraordinaire. Cela ne m'empêche pas de croire, avec Hegel, que les abstraits premiers, les simples, les éléments indécomposables, par exemple Sein, Nichts, Werden, etc., peuvent être considérés a priori, puis combinés, jusqu'à ce que l'on retrouve les types et lois expérimentales. Il n'y a là toujours que les mêmes éléments, les abstraits, lesquels, à titre d'abstraits, sont inclus dans lexpérience, comme de petits cristaux élémentaires dans un gros cristal. On peut refaire le gros avec les petits, ou extraire les petits du gros, mais en somme, quelle que soit l'opération, quand on a l'un des termes dans la main on a toujours Tautre, et Ton ne va ainsi que du même au même.
Pour le mot intuition (insight), je commentais, je crois, une idée de Carlyle, qui est que l'homme de génie a Yinsight, l'aperception immédiate de l'essence des choses, c'est-à-dire des abstraits primitifs générateurs, de ce que j'ai appelé le type, la faculté maîtresse, etc.
Toi qui connais bien mes idées, tu sais bien qu*en somme je suis un idéaliste. Â proprement parler, les faits, les petites coupures isolées n'existent pas; ils n'existent qu'au regard de notre esprit; au fond il n'existe que des abstraits, des universaux, des choses
H. TàDIE. — CORRESPOND ANCB. II. 17
générales, lesquelles nous apparaissent comme particulières. C'est là la propre doctrine de Spinoza. J*ai dit expressément dans Stuart MtU que nous n apercevions les choses qu'à Venvers,
Pareillement je me suis tout à fait séparé de Comte, qui nie la possibilité de la métaphysique. J'ai dit également dans Stuart Mill que Hegel était, de tous les philosophes, celui qui s'est le plus rapproché de la vérité. Mais les spiritualistes veulent toujours avoir une raison, une intuition sublime séparée de toutes les facultés ; et ils voient dans les choses une substance, une force, un arrière-fond tout à fait séparé, distinct des faits, ce qui est parfaitement faux.
Il y a eu un bon article sur Schopenhauer dans la Revue germanique : il développe l'idée de la force qui a la volonté pour type. C'est du Maine de Biran arrangé à la Fichte. 11 est plus simple d'analyser la force, et de montrer que ce n'est pas un Être, mais une phrase abréviative, qu'il n'y a que des relations d'abstraits.
Avant de sauter hors de l'Université, réfléchis qu'une fois professeur de Faculté tu auras 5000 francs pour deux leçons d'une heure pendant neuf mois, et tout le reste de ton temps pour lire ou écrire, tandis qu'écrivain à Paris tu deviens pur cheval de fiacre. Hais nous causerons, n'est-ce pas, mon bon vieux?
Je vais peut-être me brouiller avec Buloz, qui depuis cinq mois ne m'imprime pas.