A MARC MONNIER
Rome, 15 mars 1864 Mon cher Monsieur,
J'ai fait d'abord comme les affamés, j'ai avalé de Rome autant que possible; maintenant que la première fringale est un peu passée et que me voici enfin installé dans une chambre supportable, laissez-moi me rappeler à votre souvenir et à celui de toutes les personnes si bienveillantes que j'ai rencontrées chez vous. Je leur dois beaucoup et je n'ai guère d'autre moyen de le leur témoigner que de le leur dire.
J'ai dîné chez l'ambassadeur qui, sachant que je revenais de Naples, a souhaité savoir ce que j'y avais vu. Je lui ai répété ce que vous m'aviez dit et ce que j'avais vu sur vos Écoles, votre Université, votre garde nationale, votre armée, etc. La grande objection qu'on fait
1. Moniiier (Marc), littérateur et publiciste, 1827-1885 ; M. Marc Monnier habitait alors Naples, où il était le correspondant du Journal des Débats depuis 1858.
ici et qui m'est revenue par deux ou trois endroits est celle-ci • on pense qu'il y a trois ou quatre Italies, qu'un Napolitain ne peut regarder un Piémonlais comme un compatriote et que ce corps, composé artificiellement et de force, tombera un jour de lui-même en morceaux. J'ai répondu que la bourgeoisie qui mène le mouvement est patriote, non par instinct, mais par réflexion, que la révolution italienne a ses origines dans l'importation de la civilisation européenne et non dans un réveil de race, qu'à ce titre le libéralisme y est abstrait, non local, et qu'il ne s'agit point ici de colères de clocher, mais d'une proclamation de principes. — Voyez si cela est vrai et discutez cette question dans vos correspondances.
On m'a dit qu'à Paris, autour de l'empereur, on parle toujours de Fédération italienne.
Je vais ici un peu dans le monde, et j'y vois des gens fort libéraux. Leurs détracteurs prétendent qu'ils ne sont tels qu'en paroles, et que le talent d'un Romain consiste à faire des phrases sans jamais risquer sa peau ni donner un sou. Jugez vous-même; moi je ne puis ici apprendre que des ouï-dire; c'est sur le passé, sur l'antiquité, sur le xvi« siècle que je trouve de véritables documents.
Offrez, mon cher Monsieur, mes respects à Madame Monnier et à Madame Meyer. Je prie M. Écoffey et M. Monaco d'accepter toutes mes amitiés et vous de me croire votre bien affectionné et dévoué serviteur.
A SA MÈRE
Rome, Vendredi Saint, 25 mars 1864
Je pars vendredi prochain, 1®^ avril, pour Florence, en passant par Foligno, Pérouse et Sienne. J*y serai vers le 4, et j*y resterai jusqu'au 15 à peu près.
J'ai dîné une fois chez l'ambassadeur, une fois chez le comte de Campello, quatre fois chez le duc Gaëtani, qui me comble d'obHgeances. C'est le seul prince romain libéral; une plume peut leur être utile. Je suis allé six ou huit fois en soirée, entre autres à la grande réception officielle de l'ambassade. J'ai vu des musées, des villas, des palais, des églises; je suis allé à Frascati, je vais demain à Albano, enfin je fais mon métier de touriste en conscience.
J'ai entendu le Miserere d'hier et celui d'avant-hier. Cela est terrible, il faut rester trois heures debout dans une presse étouffante; j'ai vu des gens après deux heures et demie d'attente, quelques-uns au commencement même du Miserere, s'en aller, parce qu'ils défaillaient. La musique en vaut la peine, tant elle est étrange etsuMime.
Quand j'ai un peu de loisir, je lis chez moi ; on m'a prêté ou j'ai acheté des livres. La Rome moderne est presque entièrement l'œuvre des papes et de leurs neveux depuis 1560 ; M. Odo Russel* m'a prêté l'excel-
1. Depuis lord Ampthill, alors secrétaire à l'ambassade britannique.
lente histoire de Ranke; je lis la Vie des peintres de Vasari, etc. Je tâche d'apprendre et j'apprends, mais moins qu'en Angleterre, parce que, sachant moins bien la langue, je lis avec plus de difficulté, et aussi, je crois, parce que ma machine est un peu émoussée.
Les officiers français m'ont fait entrer dans leur cercle ; j'y lis les journaux ; je vois que M. Sainte-Beuve n'a pas encore fait son article sur moi. La Revue des Deux Mondes ou d'autres revues ont-elles publié quelque chose? — Les revues anglaises et allemandes annoncent des articles prochains.
Ce que tu me dis de mon pauvre Wœpke me chagrine beaucoup. Je lui avais écrit pour lui dire que s'il avait besoin de quelque chose pendant mon absence, je le priais d'avoir recours à toi. Il a de la fortune, une pension assez large, je crois ; mais seul, malade, servi par un portier !
... Probablement, j'emploierai cet été et les intervalles de mes examens à tirer parti de mon voyage.
A SA MERE
Florence, 7 avril 1864
Je suis arrivé hier soir à Florence ; je suis resté six
jours en route en passant par les montagnes de l'Ombrie,
Assise, Pérouse et Sienne. J'ai trouvé là du vrai moyen
âge, celui de Dante et de l'Imitation. Je l'ai beaucoup
admiré et aimé. Il est probable que jamais, en aucun temps, les hommes n'ont fait de plus touchants et de plus sublimes rêves. Si j'ai un éloignoment contre le christianisme, ce n'est point conire celui-là ; il est sincère et poétique et vaut dans son genre tout ce que la Grèce et la Renaissance ont fait de plus accompli. Ce qui est déplaisant et irritant, c'est le catholicisme de Rome ; Saint-Pierre même est théâtral ; pour les trois cenfs autres églises, elles ont été presque toutes bâties, rebâties ou modernisées depuis l'époque du Tasse ; à partir de ce moment, les papes, qui jusqu'alors avaient vécu voluptueusement et librement en artistes, gens d'esprit et grands seigneurs, sont devenus dévots, ont comprimé toute hardiesse d'esprit, ont établi partout Tesprit prêtre, c'est-à-dire la décence extérieure, la religion de paroles et de rites ; en sorte que toutes les œuvres de ce temps, littéraires ou artistiques, sont froides, sans inspiration vraie, le plus souvent emphatiques et jésuitiques, simples machines de décoration et de parade, bonnes pour faire effet sur le public.
Au contraire, ce que je vois à Florence comme ce que j'ai vu à Sienne,' à Pérouse, à Assise, me fait le plus vif plaisir; après le christianisme vrai, le vrai paganisme; la force et la sincérité des deux côtés. Mes lectures me reviennent; j'essaie d'en faire quelques-unes, je commence à lire vite et couramment l'italien ; ce voyage est pour moi un cours d'histoire. Et en vérité, je ne sais pas ce que tous les gens qui ne sont ni artistes, ni historiens viennent faire ici. Ils doivent s'ennuyer à
H. TAIKE. — CORRESPONDANCE. II. 19
mourir, admirer par contenance. J*ai vu beaucoup d'objets d'art, ma sensibilité artistique est dans la moyenne, ma culture artistique est plus grande que la moyenne, et pourtant je sens que sans l'histoire je ne m'amuserais guère ici ; la connaissance du passé et des vieilles mœurs me sert de milieu pour reconstituer et voir vivre les créateurs des belles œuvres ; j'arrive h sentir l'œuvre par un détour ; les figures et les formes entrent dans un système d'idées et d'observations qui leur donnent un relief ; j'étudie et j'apprends ; je me demande ce que font les autres touristes. J'ai vu à Rome, au haut des Thermes de Caracalla, une famille anglaise; le père ayant gagné une fortune, fatigué, raidi, mais exécutant un devoir ; arrivé en haut, il est resté immobile sur sa canne, content d'avoir rempli sa tàclie, suivi Murray et sa consigne ; la fille et la mère ont étudié et dénommé d'après le guide les collines et emplacements circonvoisins, comme on tâche de trouver sur une carte les noms d'un manuel de géographie.
Quantité d'Anglais, d'Allemands, de Suisses et même de Français ici ; la table d'hôte en est bariolée et n'en est pas plus gaie; on ne cause pas, on mange en se regardant sous une lumière crue. Pourtant je verrai quelques personnes : le consul de France, M. Poujade qui, me rencontrant dans ses bureaux, m'a prié d'entrer et m'invite à ses sçirées. Je t'assure que je fais mon métier en conscience et que je pêche de toutes mains; si je ne connais pas l'Italie au retour, ce ne sera pas faute d'tivoir interrogé, lu, regardé et écrit. Mes
cahiers se gonflent à vue d'œil, mais il faudra jeter à l'eau une portion du bagage.
Il n'y a que le travail qui absorbe et renouvelle; du moins pour moi c'est la seule chose utile; ce qui me ranime ici, c'est que je fais de l'histoire; cette vue récente du christianisme sincère et passionné du xiii® siècle, la magnifique originalité, l'invention audacieuse et prodigue de la cathédrale de Sienne, toute cette apparition d'un vieux peuple enseveli m'a remué. 11 faut faire des rêves, bâtir dans l'avenir, secouer le présent, préparer des matériaux, quand même, comme Wœpke, on ne pourrait bâtir son édifice; cela soutient et pousse en avant.
Cette mort de mon pauvre Wœpke m'a fait un mal extrême. Je l'ai apprise tout d'un coup en lisant par hasard un journal au café; j'ai été comme suffoqué. Le lendemain, j'ai voulu au moins rendre hommage à sa mémoire, dire au public qui ne l'a pas connu ce qu'il était et ce qu'il valait. J'ai écrit un article que j'ai envoyé au Journal des Débats ; je l'ai mis à la poste en quittant Rome, il doit être arrivé maintenant, j'ai demandé qu'il fut inséré le plus tôt possible. — Gardemoi son Dante, c'est la seule chose que j'aie de lui.
Je suis allé à pied de Pérouse à Assise, quatre heures de marche; j'ai causé avec des paysans, des marchands, des officiers, je suis entré dans de pauvres maisons, dans des maisons bourgeoises, afin de mieux voir le pays; il ressemble assez à la France, nos villes de province, nos villages, nos paysans, surtout dans le midi.
ne leur sont pas supérieurs en bien-être ni en propreté. La passion politique est très grande; toute la classe bourgeoise moyenne, tout ce qui peut lire un journal, sauf quelques nobles, est pour le nouveau royaume dltalie. J'ai rempli de notes trois cahiers et demi et probablement j'en tirerai quelque chose.
A ERNEST RENAN
Florence, avril 180i
Mon cher Renan, le porteur de cette lettre est M. Challemel-Lacour, un de mes anciens camarades d'École. 11 aspire à la chaire de Littérature française vacante à Turin, laquelle dépend de M. Amari : vous connaissez particulièrement ce savant; je vous demande instamment tout votre appui auprès de lui pour M. Challemel.
J'ai parlé de M. Challemel*, il y a deux ans à peu près, dans le Journal des Débats, et je puis dire que de tous les jeunes hommes que j'ai connus, nul n'a donné de pareilles promesses d'éloquence. Je ne parle pas de son instruction qui est complète, ni de ses titres positifs qui sont nombreux. Je m'attache seulement à ce point, qu'il a un talent de parole de premier ordre, que poU'' Texcellence du débit, la perfection naturelle de In phrase, l'art d'intéresser, d'entraîner, il n'a pas de supé-