août
rieur. Or, la chaire dont il s'agit est mourante; le titulaire, homme instruit du reste, Ta laissé tomber faute de talent ; il faut quelqu'un qui la relève, et à mon gré .M. Challemel est désigné de la manière la plus notoire pour être ce quelqu'un. Il a parlé cinq ou six fois à Paris, entre autres au Salon des Arts-unis, rue de Provence, et tous ses auditeurs en ont jugé comme moi.
Je n'ai pas besoin de vous dire qu'il sait parfaitement Tallemand, et qu'il est spécial en philosophie comme en littérature allemande. L'Italie prend cette direction aujourd'hui, et ce sera un vrai cadeau à lui faire.
A SA MERE
Padoue, iC avril 1864
Je serai demain à Venise, j'y resterai une dizaine de jours; je compte être à Paris le 10 mai; je repasserai par Milan, et très probablement par le Simplon et Genève.
Je suis resté dix jours à Florence, j'y ai vu quantité de tableaux et quelques palais. J'ai employé un jour à Pise, je suis allé deux ou trois fois au théâtre, qui est assez bon, et coûte 1 franc d'entrée pour la comédie et 2 francs pour l'opéra.
Florence est une jolie ville, gaie et pourtant pittoresque, bien plus agréable que Rome; les sensations intéressantes ont été nombreuses dans mon voyage; les
20 i CORRESPONDANCE
sensations agréables, point. J'ai beaucoup appris et peu joui.... Mille ennuis, les tracasseries, les petits vols, le malaise physique, la fatigue des yeux. Je crois bien que le seul bonheur que je doive me proposer, c'est Taction, et pour repos la campagne. — Aujourd'hui en venant à Padoue, la verdure, les peupliers bourgeonnants, les longues plaines verles et humides m'ont ranimé.
De Florence, je suis allé à Bologne, puis de là à Ravenne pour voir des églises et des mosaïques byzantines du v^ siècle. Quel plaisir peut-on trouver à cela quand on n'est pas critique, historien de profession? Eu vérité, je me demande pourquoi mes compagnons de route voyagent.
Demain, je vois des fresques de Giotto, et je pars à quatre heures pour Venise. Figure-toi un cours d'histoire italienne que je fais avec de la peinture pour documents, au heu de le faire avec de la littérature, voilà mon voyage. Dans les moments de vide, je lis des mémoires italiens.
Je voudrais savoir si mon demi-article sur Wœpke a paru dans les Débats, J'y tiens, et je souhaiterais que la chose fût faite promptement ; c'est comme un discours funèbre, qui ne peut se retarder.
J'ai trente-six ans après-demain ; c'est la partie saine et forte de ma vie qui est passée. La seconde qui commence sera bientôt une descente; mais en travaiUanl, peut-être en ferai -je quelque chose, et si la force ne me manque pas, j'ai encore en tôle deux ou trois idées que je souhaite laisser après moi.
Je n'ai écrit à personne, pas même à Planât, pas même une réponse à M. Havet. Quand j'ai vu pendant quatre ou cinq heures des monuments et des peintures, et que j'ai pris des notes, non seulement j'ai mal au cou, aux reins et aux talons, mais encore l'attention est épuisée, je suis incapable de toute idée, et j'ai besoin d'aller fermer les yeux sur un banc, ou lumer, avec une tasse de café.
A SA MERE
Venise, 26 avril 1864 J'ai beaucoup travaillé depuis que je suis en Italie; j'aurai six petits volumes de notes et je tâcherai d'en faire quelque chose; je lis couramment la langue à présent. Pour les gens, je ne leur suis qu'à demi sympathique ; je ne le suis pas du tout pour les femmes ; ce sont des Françaises renforcées, bien plus volontaires, bien plus disposées à la parade, d'une assurance et d'une loquacité singulières. Les hommes sont charmants de figure et de costume : ils ont l'esprit politique ; c'est le courage militaire et l'esprit de discipline qui sont le point douteux. Il est certain que toute la classe moyenne, tout ce qui peut lire un livre, est contre les gouvernements renversés, contre le Pape et l'Autriche. Ces gouvernements, en effet, étaient leurs ennemis naturels; pas de débouchés pour eux, pas de carrière, beaucoup de prisons et une inquisition incessante. Ils
cherchent à convertir à leurs idées les paysans qui sont des sauvages; les prêtres et les très grands seigneurs sont naturellement absolutistes et cléricaux, mais perdent du terrain. Probablement la nouvelle machine sera cassée à la mort de Napoléon, par quelque grand accident politique; mais mon opinion est qu'elle se raccommodera et que, dans un siècle ou deux, elle fonctionnera passablement.
L'Autriche me paraît plus tolérante ici qu'on ne le dit. — J'ai trouvé à Padoue, sur la devanture d*un libraire, une estampe de Garibaldi et Alexandre Dumas, etc., Garibaldi étant comparé dans la légende à un Cincinnatus. La Vie de Jésvs, le Maudit, Littre\ etc. sont affichés aux portes. Il est vrai que le Maudit est défendu en italien. Je trouve ici, au café, le Journal des Débats et un autre journal, Vltalie (en français) très injurieux pour l'Autriche.