A M. ERNEST HAVET
X Venise, 29 avril 1861 Mon cher maître, votre lettre a couru un peu après moi, et quand je l'ai reçue je courais moi-même. Pardonnez ce long retard que vous avez prévu. Un homme qui voit un pays nouveau, qui va dans le monde, qui passe la journée devant les monuments, qui est obligé de lire beaucoup et de prendre des notes sur toutes
choses, ge trouve si fatigué le soir, surtout s'il a une santé médiocre, qu'il néglige sa correspondance, même la plus agréable, et s'en repose sur l'indulgence de ses amis.
J'ai donc vu presque toute l'Italie, Naples et ses environs, Rome, Assise, Pérouse, Sienne, Pise, Florence, Bologne, Ravenne, Padoue et Venise. Avant de revenir par Vérone et Milan, je prends un jour de repos complet et j'en profite pour vous écrire. 11 serait bien difficile de résumer tant d'impressions; l'Italie en fournit sur presque toute l'histoire, sur l'antiquité, sur le moyen âge, sur la Renaissance, sur l'époque de la Restauration catholique ; j'ai trouvé dans les monuments, dans les tableaux, dans les statues une seconde littérature qui commente et complète l'autre ; mais tout cela ne peut se dire qu'en détail. Pour l'Italie présente et politique, mon opinion est que tout bourgeois, commerçant, fonctionnaire, rentier, tout homme qui est capable de lire un journal est pour l'unité de l'Italie et pour la monarchie constitutionnelle unitaire. Les Italiens ont un grand sens politique, et il n'y a peut-être pas, sur quinze, un républicain. Aucune racine pour le socialisme et pour les idées niveleuses en ce pays. Gela n'est pas dans le tempérament de la nation, et il y a une sorte de bonhomie générale, de familiarité ancienne entre les riches et les pauvres, entre les nobles et les roturiers, qui ne laisse aucun avenir à Mazzini et aux idées de 1793. Je ne crois pas non plus au provincialisme. Us sentent tous que tant qu'ils ne feront pas une
grande nation armée, ils seront comme autrefois à la merci de tout envahisseur.
Une partie considérable de la noblesse, même dans les anciennes provinces papales, est constitutionnelle et libérale. Ce sont seulement quelques grands seigneure arriérés, parents de tel ou tel cardinal, qui sont pour le pape. A Spolète, par exemple, on en compte deux. Seule la grande noblesse de Rome, à l'exception de quatre familles, est papaline. Joignez à cela la majorité du clergé, la foule de protégés qui vivent par ces grandes familles et, dans les provinces, la majorité des paysans, sorte de sauvages énergiques bien plus incultes que les nôtres.
C'est de ce dernier côté que se tournent tous les efforts de la bourgeoisie gouvernante. Ils comptent pour une recrue tout homme qui apprend à lire. C'est pourquoi ils établissent partout des écoles communales. Les Italiens s'instruisent très vite ; on a établi par expérience qu'un Napolitain peut apprendre à lire et à écrire en trois mois, même lorsqu'il est adulte. Deux autres institutions fort puissantes agissent dans le même sens, la garde nationale et l'armée; l'homme du peuple y prend des idées d'honneur, des habitudes de propreté, une sorte d'éducation. J'oubliais de dire qu'ils comptent beaucoup, surtout à Naples, sur l'augmentation de la richesse publique. Dés que le paysan a quelque argent ou un peu de terre, il prend les idées d'un bourgeois. La plantation du coton, les grands travaux qui se font de toutes parts, l'élan nouveau de
l'activité privée et publique, la vente des biens ecclésiastiques, contribuent, à ce grand changement. Si pendant dix ans encore la France empêche l'Autriche d'envahir l'Italie, ils comptent que le nombre des libéraux sera doublé et que la nation sera faite.
Voilà ce que je crois avoir démêlé de plus vraisemblable à travers un grand nombre de contradictions et d'exagérations, en causant avec des gens de toute classe, depuis le grand seigneur jusqu'au petit fabricant, depuis le journaliste jusqu'au prêtre. Mais je crois avoir besoin de lire et de réAéchir encore beaucoup avant d'avoir une opinion tout à fait ferme, et c'est ce que je compte faire au retour.
Je vous suis bien sincèrement reconnaissant de vos remarques et de votre critique*; j'y ai pensé plusieurs fois et j'y penserai encore ; pour les parties que vous approuvez je n'ai rien à dire, sinon que l'admiration est trop vive; pour le point que vous contestez, j'hésite à rendre les armes, et ma raison est que je ne comprends votre objection qu'à demi. Vous distinguez ma philosophie, c'est-à-dire la tendance générale de mes idées, et mon système ; vous admettez la première et vous rejetez le second. Là-dessus, j'aurais besoin de quelques éclaircissements. Je n'ai jamais prétendu qu'il y eût en histoire et dans les sciences morales des théorèmes analogues à ceux de la géométrie; l'histoire n'est pas une science analogue à la géométrie, mais à la