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d'Otre aussi consolé que moi. Pourquoi le suis-je? La raison est simple, mon ami. Depuis huit mois, les désillusions ont été si grandes et vont si fort en croissant, que je commence à comprendre non plus seulement la théorie de Spinoza, mais sa pratique. Je considère mon avenir universitaire comme perdu; comme c'est le seul auquel je puisse prétendre, et que je ne vois aucune basse porte pour sortir de la fosse aux lions, je m'har bitue à cette idée que mon métier ne doit être pour moi qu'un moyen de gagner ma vie. Au lieu de chercher à satisfaire mon ambition, je cherche à me défaire de l'ambition. Depuis plusieurs mois, je ne suis guère ambitieux qu'une fois tous les quinze jours. J'espère que cela ira de mieux en mieux et qu'à la fin je serai tranquille. Je vis fort heureux à Poitiers, occupé à écrire ma thèse sur la Sensation. Si je n'avais pas les craintes de l'examen, je serais parfaitement calme. Penser, ordonner ses pensées, écrire ses pensées est une chose délicieuse ; moins on pense au public, plus on est content. C'est le tête-à-lête de l'amour; si je puis une fois prendre sur moi d'oublier définitivement le monde, et de vivre uniquement avec cette chère et charmante maîtresse, je crois que je n'aurai plus rien à désirer. J'essaie de calmer toutes mes colères et tous mes désirs. Il y a six mois que je ne lis plus de journaux; je ne parle plus pohtique ni religion ; cela me chagrinait il y a six mois, aujourd'hui cela 'm'agrée. J'évite même dans mes études de penser aux différences qu'il y a entre notre science et celle du parti régnant ; je tâche de m'abstraire com-
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plétement des choses présentes, de vivre uniquement dans le monde des idées générales, de n'être plus acteur, mais spectateur. Nos maîtres, depuis le commencement de la philosophie, ont vécu ainsi. Pourquoi souhaiterais-je un meilleur sort?
Non que je sois déjà aÙTàoxTjç xat aTraô-ï^ç. L'animal passionné et combattant que tu as connu bondit de temps en temps et s'irrite, mais je l'endormirai, j'espère, sauf à le réveiller si jamais vient le jour du grand jugement.
Je t'ai dit que j'écris mes thèses. J'ai demandé à M. Simon une approbation; ne voyant pas de réponse, j'ai pjié Prévost de le voir. Point de nouvelles. J'attendrai jusqu'à jeudi et alors j'écrirai directement à M. Le Clerc*. J'aurai 150 pages de français et une cinquantaine de latin. Il paraît qu'il faut trois semaines pour imprimer cela. Je souhaiterais fort d'être docteur à la fin de l'année. — Accepteront-ils ma thèse? je dis que le moi sentant est étendu et situé dans les nerfs. et je prouve VkvtekéyeioL d'Aristote. Un fracas de méthode psychologique et ce grand nom me sauveront peut-être.
Ne crains-tu pas de les hérisser d'horreur en ayant le sens commun sur la Liberté'? Fataliste, gare à toi. Matérialiste, gare à moi. Voilà le danger, on ne peut se remuer sans leur donner des coups de pied.
Ne me parle jamais de ma classe, mon cher bonhomme. C'est le comble de la paresse, de la bêtise, de
i. H. Victor Le Clerc, doyen de la Faculté des Lettres.
2. M. de Suckau avait commencé une tlièse sur a la Liberté ».
la plalîlude, bien pis qu'à Nevers. (11 m est arrivé des
aventures posthumes à Nevers, après mon départ. Mais
cela est si ennuyeux que je n'ai pas le courage de te
récrire.) Je distribue force cinq cents vers. Toutes ces
âmes sont mort-nées, et Ton s'empuantit de vivre avec
elles.
Les sots depuis Adam sont la majorité.
J'ai trouvé ici par bonheur un camarade de collège*, ingénieur, curieux, spirituel et distingué. Nous causons ; c'est le seul, mais c'est un bien inespéré.
Quant à Poitiers, pour te donner une idée de ce monde, je te dirai que j'ai dû refuser à mes élèves la permission de lire à leur bibliothèque les Provinciales y CÉcole des Maris et Lamartine.
Le serment peut se prêter, je crois, en conscience. 11 signifie, j'imagine, que nous obéirons aux lois, et que nous ne conspirerons pas contre le Président. Je n'entends rien de plus, et je ferai tout cela. Qu'il me laisse vivre seulement et penser dans ma chambre; je lui ferai pour son argent une classe aussi nulle qu'il voudra.
A PREVOST-PARADOL
Poitiers, 25 avril 1852
Mon cher ami, me voici Poitevin, il n'y a pas de quoi être fier. La ville est affreuse, pavée de têtes ou plutôt de pointes de clous, religieuse au possible, peuplée de