‹ H. Taine; sa vie et sa correspondance (volume 4)Chapitre 119 sur 162 · Mgr Pie · texte numérisé non relu

Mgr Pie

A EDOUARD DE SUCKAQ

Poitiers, 15 juin 1852 Mein Liebling, la faute était à vous, j'attendais une réponse. De plus, comme vous le deviniez fort justement, j'accouchais. Présentement la mère et les deux jumelles se portent bien. Hélas, mon cher ami, souhaite-leur vie et prospérité. Depuis huit jours, elles sont remises au recteur, et sans doute en ce moment, entre les griffes patentées de M. Garnier. bon et adoré Gamîer, YXewç ecTTo) xxl îrpxoç ; Sancle Reid^ ora pro nobis, Qu'arrivera-t-il, mon pauvre bonhomme? J'ai joint à mes thèses une lettre serpentine, prouvant que j'ajoutais des démonstrations au dogmatisme et au spiritualisme. Mais je leur dis beaucoup de nouveautés. Aussi je me hérisse d'horreur, et j'attends le Jugement dernier, comme les saints qui contemplent la face du Très-Haut, avec tremblement. Bonnet carré, robe doctorale, diplôme sur parchemin, il me semble que cette trinité auguste s'enfuit devant mes yeux, en me (lisant : Je ne reviendrai pas. Mon Ed. , je lis la Philosophie de lUisloire de Hegel pour me distraire.

Je ne sais que te dire de mes conclusions; aucun moyen de t'abréger en une page 160 feuilles écrites en style de Code civil. Cependant voici quelques points : l"* l'âme en tant que sentante, non en tant que conscience, est l'êvTeXe/eia du système nerveux, étendue, indivisible. ^^ Les sensations sont les modifications du moi dans les nerfs. Des modifications analogues aux sensa-

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lions se produisent dans le cerveau pendant la sensation et se reproduisent après sous le nom d'images. 3<* La conscience, par un système d'illusion naturelle et d'abstractions involontaires, aperçoit dans le moi individuel présent, le passé, l'avenir, le non-moi, l'universel. 4<^ Le tout forme une faculté unique, la faculté représentative, et résout le problème suivant : étant donné une conscience, étendre sa portée et outrepasser ses limites, en lui faisant connaître le passé, l'avenir, le non-moi, l'universel. — A mon avis, la machitie qui résout la question est d'une simplicité et d'une complication magnifique, et prouve invinciblement que la nature tend à la science.

Et vous, Monsieur, qui avez la prétention de m'écrire une lettre, que sais-je de vos idées? Vous êtes un avare, un sultan, un Gobseck. Allons, vite, levez le voile, montrez vos belles inconnues et vos méfaits philosophiques.

Tum Victor madido prosilias toro Nocturni referens praelii vulnera.

Comment trouves-tu assez d'eau de roses, de petit lait, de parfums catholiques pour déguiser l'odeur pénétrante de cette liberté spinozique que tu vas servir, inforr tuné convive, au banquet des Sorbonniens. Ah! mon ami, la tapinaudière des chats fourrés! Allons, des détails, et tout au moins tes grosses formules. J'attends dans un mois mes thèses. Il parait qu'ils mettent un temps infini à les tourner, retourner, gratter, ccorcher, etc. Puis trois semaines d'impression. Après quoi, je tombe

dans tes bras à Paris, et je pose avec toi le laurier académique sur le front d'Anatole (*).

Je t'écris des folies. Ceci me donne l'occasion de te consulter, psychologue, sur un fait psychologique personnel. Que dis-tu de l'étrange contradiction où je me trouve ? J'espérais me refroidir en province, je suis au régime des abstractions les plus pures; revTsXe/eia, les images, les représentations n'ont rien d'échauffant, il me semble que je devrais cesser d'être un homme et devenir une pure idée. Eh bien, non, mon ami. Je viens de lire les Compagnons du tour de France, de George Sand, et mon âme est toute en éruption. Il se fait un bouillonnement physique et moral dans mon cerveau et dans mon cœur, dont je n'avais pas d'idée. Et cela m'arrive sans cesse. Quelle est cette fontaine vive de passions de tous genres qui s'est ouverte en moi-même? Pourquoi celte manière brusque, ce langage précipité, cette parole exaltée? D'oii vient que je suis obligé de ne lire aucun journal, d'éviter toute conversation religieuse et politique, de peur de m'échapper? Pourquoi à chaque instant, est-ce que je sens l'animal fougueux et aveugle tirer la bride au moindre prétexte et bondir en avant? Il y a des jours où je me battrais volontiers, et où je sens le besoin de donner quelque coup de poing spirituel ou corporel. Quelle diable de bête s'est éveillée ou réveillée en moi? La connais-tu? Elle m'ennuie fort. Envoie-moi, si tu peux, son acte de naissance. Mon bon

i. Prévost-Paradol, dont TÉloire de Bernardin de Saint-Pierre /enait d'être couronné.

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bonhomme, que j'ai souvent besoin de tes lénitifs!

Tout respire, en Esllier, Finnocence et la paix. Du chagrin le plus noir elle écarte les ombres, Et fait des jours sereins de mes jours les plus sombres*.

Sérieusement, en ce moment, si tu étais ici, je sauterais avec toi comme une chèvre, et maintenant même je danse une foule de sarabandes intérieures. Monsieur, c'est un petit reste de ce matin, un effet de George Sand.

A PRÉVOST-PARADOL

Poitiers, 20 juin 1852

Mon cher Prévost, non seulement je te pei-mets, mais je t'engage instamment à parlera M. Garnier '. J'espère qu'il a reçu ma thèse. Elle a été envoyée au recteur de Paris, avec des lettres pour M. Garnier et M. Le Clerc, et j'imagine que le tout a été remis, sans cependant en avoir de preuve. Surtout si tu as quelque autorité sur M. Garnier, obtiens que mes thèses (s'il les accepte) me soient renvoyées à la fin d^ juillet. Il faut quinze jours pour imprimer, dix jours de préalable entre les mains des juges. Ce serait tout au plus si je pouvais passer avant les vacances, et j'y tiens fort.

Tu prends la déplorable habitude d'écarter les lignes à six pieds de distance les unes des autres, et de faire

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