‹ H. Taine; sa vie et sa correspondance (volume 4)Chapitre 23 sur 162 · TAIlfE. '~~ GORRESPOHDANGB · texte numérisé non relu

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parce que ce système est beau et hardi. Si cela est, tu te trompes encore, car ce système est laid et étroit, puisqu*il retranche à l'être tqjas ses attributs et met à la place du modèle parfait et absolu une substance aveugle et marchant sans cesse vers un développement infini, qu*elle ne peut atteindre que dans Tinfini, c'està-dire qu'elle n'atteindra jamais.

Que si je t'ai exhorté à t'occuper de philosophie, ce n'est pas parce que je craignais de te voir devenir un malhonnête homme. H'as-tu pris, par hasard, pour un moine enfroqué ou pour un benêt de prédicateur? Point du tout : mais c'est que je sais que pour entretenir une intimité véritable, il faut avoir des opinions semblables, et que deux hommes qui ont des convieions entièrement contraires ne peuvent être bien unis.

Voyons maintenant mes opinions et regardons si mes recherches métaphysiques sont aussi ridicules que tu le dis. Voici à peu près le discours que tu tiens : « Je ne sais rien sur le principe et l'origine de ce monde dont je fais partie ; je n'ai jamais examiné sérieusement si Dieu existe ou non, je ne sais pas où va ce monde, ni quelle est la fin et la destinée du genre humain. Je ne sais pas si j'ai une âme spirituelle, ou si tout se fait en moi mécaniquement par le jeu des organes, je ne sais pas ce que c'est que la mort, ni si j'y survivrai. Tout cela ne m'embarrasse point, et je ne veux seulement pas m'en occuper. — J'ai des opinions politiques très passionnées, et il y a un parti dont je souhaite ardemment le triomphe, à tel point que je prendrais peut-être

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le fusil pour le lui assurer; je veux des réformes pro« fondes dans la société et le gouvernement ; je veux ravènement du régne de la justice ; et je ne sais pas ce que c*est qu'une société, qu*un gouvernement, que la justice» que le droit; je règle ma vie d*après un sentiment intime ; et je ne sais pas si j*ai raison d*agir ainsi. 11 y a quelqu'un qui était dans la même incertitude que moi, et qui maintenant dit avoir trouvé une série de démonstrations géométriques sur toutes ces matières. Ce quelqu*un m'invite à suivre la même voie que lui, et à étudier la science qui Ta guéri de ses doutes; mais moi, je méprise cette science; sans y avoir réfléchi deux heures, je déclare qu'elle est bonne tout au plus à faire pivoter des assiettes sur des pointes d'aiguilles. Je préfère l'incertitude démon doute au repos des convictions, je veux vivre d'instinct comme un animal. Je risque ma vie, et je m'expose à prendre le plus mauvais et le plus malheureux de tous les partis. Je ferme les yeux pour ne pas voir et, heureux de mon ignorance et de ma misère, je raille l'homme inepte et ridicule qui m'engage à en sortir. »

Dis, mon ami, trouves-tu ce discours bien conséquent? Tu n'en étais point là cependant, il y a un mois; tu m'avouais en confidence que tu ne croyais point M. ProudhonS et que, si tu le lisais, c'était pour con-

i. Proudhon (Pierre^oseph], publiciste, né à Besançon eu 1809, décédé à Passy en 1865. Ses principales œuvres : Avertissement aux propriétaires, Système des contradictions économiques, Solution du problème social, Le droit au travail, etc., avaient 4éjà paru à cette époque et étaient ardemment discutées.

templer l'élan d'un esprit puissant et logique et non pour chercher des convictions. Tu me promettais de t'abstenir jusqu'au moment d'entrer en philosophie et de travailler là à asseoir tes doctrines. Tu étais sceptique absolu, et je m'en réjouissais, parce que c'est la meilleure disposition pour s'occuper de métaphysique. Quelle mouche t'a donc piqué depuis ? D'où t'ont germé ces convictions matérialistes, cette nonchalance pour la vérité? Ne sais-tu pas qu'il n'y a rien de plus vulgaire qu'un tel état et que cette disposition est celle de tous ceux qui ne se sentent pas assez de force pour chercher et pour trouver? T'estimes-tu assez peu pour confier ta vie aux hasards d'une opinion douteuse? Et ne sais-tu pas que le doute, si ce n'est celui de Pascal, est une lâcheté?

Pardonne-moi d'être si dur ; je veux te secouer et te rendre à toi-même ; encore une fois, ce n'est pas être homme que de parler comme tu fais.

Je ne réponds pas à tes opinions politiques ; ce ne sont que des opinions sans preuves ; et moi, je n'accepte rien sans démonstration. Tu te contredis d'ailleurs; n'as-tu pas admis sans réserve un travail que je t'ai montré sur l'État et le Gouvernement*? Ce travail était

A. Voir p. 49, note 4; en voici le résumé, écrit en marge, par IlippolyteTaine : « 1» L'État a pour origine l'agrégation d'un certain nombre d'hommes placés dans des conditions de développement scm- Llables, ayant entre eux des ressemblances particulières. S*» L'État se forme quand la nation prend conscience de son unité. 5» L'État est une personne vivante et publique, formée par l'assemblage d'une cerlaine portion de Véti^e de tous les particuliers, lesquels existent en lui. 4° L'État a divers degrés d'être, selon que les particuliers

absolument contraire à ce que tu dis aujourd'hui, et tout ce que j'y affirmais, je le prouvais.

Adieu, et, encore une fois, pardonne-moi la vivacité de mon langage, puisque je n'ai été si vif que parce que je t'aime et que je te suis sincèrement attaché.

Je suis admissible le second à l'École, Libert premier, About troisième*.

Tout à toi.

mettent en commun une plus grande partie de leur moi. Vétre de l'État s'augmente par la loi du progrés. 5<* Le Gouvernement est la réalisation sensible et active de l'État qui acquiert une unité précise et un centre d'action. Il est l'efTet de l'État. 6» Son action doit être mesurée et appropriée au degré à'étre de la personne publique. Son devoir est de conserver exactement cette appropriation. Son droit est le même que celui d'un individu, puisqu'il est l'assemblage de plusieurs moi, 1'^ Ces unités individuelle, sociale, humaine, ont les mêmes lois et se forment progressivement, la seconde de la première, et la troisièmede la seconde (l" juin 1848.) d i. Au classement définitif, H. Taine fut classé premier, Libert second, About troisième, Lamm quatrième, Sarcey cinquième, sur 24 élèves de la section des lettres.

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