CHAPITRE I
Première année : Le nouveau milieu. — La préparation à la licence ; travaux particuliers. — Correspondance.
Ilippolyte Taine entra à TËcole normale en novembre 1848, avec la brillante promotion dont il était le chef^ il y rencontra parmi les élèves des deux années précédentes d'autres camarades très distingués dont plusieurs devinrent ses amis : MM. Assolant*, Ghallemel-Lacour', J.-J. Weiss*, E. YungB, le cardinal Perraud^ etc. Malgré la satisfaction de se trouver dans un centre si fait pour lui, les premiers mois furent tristes; il avait une réserve naturelle qui lui
i. Mr p. 37.
2. Assolant (Jean-Baptiste-Alfred), littérateur, né en 1827, entré à l'École normale en 1847, mort en 1880.
3. Challcmel-Lacour (Paul-Armand), de l'Académie Française, publiciste et homme politique, né en 1827, entré à l'École normale en 1846, mort en 1896.
4. Wciss (Jean-Jacques), professeur et journaliste, né en 1827; prix d'honneur de philosophie en 1847 ; entré à l'École normale la môme année, mort en 1896.
5. Yung (Godefroy-Eugéne), fondateui' de la Revue des Cours Htléraires, né en 1827, entré à l'École normale en 1847, mort en 1887.
6. Le Cardinal Perraud (Adolphe-Louis-Albert), de l'Académie Française, évêque d'Autun, né en 1828, entré à l'École normale en 1847
rendait difficile toute accommodation à un nouveau milieu ; il lui fallait -se réhabituer à Tinternat, apprendre à connaître tous ces jeunes gens de natures et de provenances si diverses : il n*osait se livrer à eux, leur montrer, comme à Prévost-Paradol et à Planât, la fermentation de ses idées et la passion, nous pourrions presque dire Tivresse philosophique, qui ranimait. On verra dans ses lettres * que cette solitude morale devint une vive souffrance, n se retrempait aux jours de congé dans la société de ses deux chers amis du lycée Bourbon ; il n'avait pas d'autre consolation, car il avait dû se résigner à voir se fermer la maison maternelle : Mme Taine, ayant accompli sa tâche auprès de son fils, était retournée dans les Ardennes, appelée par d'autres devoirs. Malgré son absence, le jeune normalien allait passer presque tous ses moments de liberté dans l'appartement désert des Batignolles, pour y retrouver, avec la douceur des souvenirs, ces heures de solitude où sa pensée pouvait librement se concentrer et qui lui faisaient si cruellement défaut à l'École. — L'accoutumance au nouveau milieu vint cependant ; il s'habitua à l'exubérance un peu trop bruyante > de ses jeunes condisciples, et ceux-ci, de leur côté, apprirent à apprécier, et à respecter ce grand laborieux' dont ils aimaient la modestie, la douceur et la courtoisie, autant qu'ils admiraient sa précoce érudition et son incontestable talent. Hippolyte Taine ne tarda pas à tenir une place pré-
i. Voir p. 45 et suivantes, lettres à Prévost-Paradol.