‹ H. Taine; sa vie et sa correspondance (volume 4)Chapitre 42 sur 162 · En caB d'échec à l'École normale · texte numérisé non relu

En caB d'échec à l'École normale

posé à ropposition, tu ne pourrais prendre une décision forte?

Nous avions si souvent parlé du plaisir de faire sa volonté envers et contre tous et soi-même, que je croyais que tu Tavais ressenti. — Mais laisse là la volonté, et calcule seulement l'avantage, le plaisir, l'utilité. Une fois entré à TÉcole, c'est une vie tranquille, un repos assuré, une instruction solide, un grand perfectionnement de ton esprit, un moyen de t'élever dans le monde sans craindre toutes ces misères qui sortent d'en bas et nous prennent à la gorge. Ce n'est d'ailleurs que la continuation de travaux désagréables, il est vrai, mais que tu supportes depuis deux ans; les quitter serait perdre ce que tu as déjà gagné. Enfin tu ne te les donnerais que comme tâche et pensum, le reste de ton temps s'emploierait à la philosophie et à la politique. — Pose en regard l'autre vie. Point d'avenir d'abord ; une impasse, des luttes de plume pour en sortir, tous les dégoûts et toutes les misères littéraires; des ennemis puissants; pas d'instruction suffisante, d'où une faiblesse nécessaire, et peu de chance de te distinguer. Car il ne suffit pas de bien écrire et d'avoir des pensées originales; pour devenir quelque chose, il faut savoir et avoir réfléchi. Ensuite il est certain que, dans cette petite position que tu désires, tu aurais plus de travail machinal et désagréable qu'à ta pension. Airaes-tu mieux chiffrer, copier, faire des expéditions, tenir des comptes, que de lire du latin, d'étudier du grec et de la grammaire ! Mon Dieu t jusqup dans ces basses fosses de la littérature,

lu vis avec les grands auteurs, et tu apprends le grec et le latin. — En résumé, de ce côté moins de travail peutêtre, et un travail moins désagréable, et des effets infiniment meilleurs. La balance ainsi établie, il n*y a qu*à savoir compter, la conclusion est claire.

Suckau passe sa licence; j'ai grand'peur pour lui, non pas tant pour son latin, que j'ai à peu près purgé de fautes, mais pour son style obscur et pâteux. — Pourquoi te désespérer, toi qui écris d'une façon si originale, si pénétrante et en même temps si riche et si ornée ?

Je me souviens d'avoir vu de tes vers de rhétorique, et de tes dissertations. Sauf quelques fautes grossières, combien cela était au-dessus des platitudes dont on assassine les malheureux professeurs ! Je me rappelle ce vers, presque digne de Lucrèce, tant il est rude et frappant :

Quumque hoc obscurum mare et arctum littore nullo Mortem, aliquis nostrum intravit sociosque reliquit.

Vois-tu, il y a deux degrés dans le latin. Les plus forts recherchent les élégances, les tournures conventionnelles, les mots rares, enfin tout ce qui est la fine Heur des assaisonnements de concours. Les autres, et tu en es là, savent le sens des mots simples et usuels et, pensant simplement, écrivent encore avec une force et une correction suffisantes ; tiens-t'en là. Et tu pourras écrire sans faire de fautes, parce que tu n'auras pas de longues phrases à queue à dérouler, ni de constructions compliquées à édifier.

L'CCOLE NORMALE 05

Je compose aujourd'hui en vers latins et en thème grec. C'est la journée la plus rude. Les sujets de nos deux dissertations n'étaient pas trop absurdes :

1* Quis U8U8 sententiarum in historiis esse debeaL

2° Jusqu'à quel point les anciens pouvaient-ils écrire riiistoire universelle et en concevoir le plan?

Demain et après-demain sont les examens oraux. Cela dure une heure pour chacun.

Je suis content de ce que tu me dis pour ta brochure. Allons, bonne chance ; tu vas débuter à la fois et pour le monde et pour TÉcole. Puisses-tu réussir des deux côtés. — J'espère être reçu à la licence ; mais ne laisse pas de me souhaiter bonne chance de ton côté.

Ton maître d'études est-il capable d'être reçu?

AU MÊME

Paris, 21 juillet 1849

Hon pauvre ami, je compatis de tout mon coerur à ta peine ^ Mais me serais-je jamais imaginé qu'elle serait si dure? Je croyais que tu l'aimais pour son esprit, te réjouissant de voir une noble nature croître et se développer par toi et sous tes yeux.Que faire contre un malheur semblible? Si tu continues, je trouverai en toi la vie de Rousseau ton maître : son talen/, peut-être ses passions, et surtout ses douleurs. Hélas, j'ai fait en vain tout ce

1. Prévost-Paradol avajt perdu un ami très cher. — Ses derni<^res lettres de 1849 n'ont pas été publiées par H. Gpéai^d.

que j*ai pu pour te placer dans le tranquille asile de la réflexion solitaire, et te communiquer ce calme qui suit d'une vie réglée, d'un amour ferme et patient pour la science, du culte des arts, de Tadmiratioh de la nature. J'ai fait tout pour me pacifier, tu fais tout pour te troubler. Pui*sses-tu être moins malheureux que ne le promet ta naturel Puisses-tu du moins, avec tous ces malheurs, déployer tout ce qu'il y a en toi de talent et de forces, et être grand si tu n'es pas heureux I Si la gloire et la puissance ne viennent pas te consoler, comme elles ont fait à ton maître, je te plains. Peut-être aussi que ces longues* tristesses, ces inquiétudes, ces flux et reflux de passion augmenteront, comme à lui, ton éloquence, et que, comme lui, du milieu de la soufl^rance^ tu tireras la grandeur.

J'étais comme toi quand je cherchais un ami et que je t'ai trouvé, je suis encore tel que j*étais, et j'éprouve les mômes sentiments que toi. Je voulais quelqu'un qui me complétât, qui eût les qualités que je n'avais pas, qui pût faire les choses dont j'étais incapable. La nature humaine est si misérablement imparfaite, qu'il faut rassembler de tous côtés des hommes choisis pour former avec eux tous un homme vraiment digne d'estime et qui présente l'image telle quelle de la perfection. Juge de ma tristesse en te voyant ainsi soufl'rir et te consumer; et excuse mes éternelles instances, mes exhortations au courage, et ce ton de prédicateur qui revient si souvent dans mes lettres. J'ai un droit sur toi, c'est mon bien que tu me voles en le laissant dépérir. Il y a en loi

quelque clioge de moi-môme, un quelque chose qui complète ma nature, auquel je tiens comme à mes propres qualités. Avec quelle joie je verrais ce quelque chose croître et se déployer comme il le peut et comme il en est digne F Si tu savais, mon ami, combien Tesprit et la noblesse de cœur sont choses rares au monde, tu aurais pitié de toi-même et tu respecterais ces trésors sacrés qui sont en toi. Voilà dix ans que je roule dans les classes ; et je t*ai trouvé seul ; peut-être y a-t-il ici un autre jeune homme d'un esprit égal au tien ; pour son ftme, je ne la connais pas. Voilà tout. Quand je vois l'impuissance et la sottise universelle, les petites vanités et les petites capacités qui foisonnent dans le monde, les ignorances et les préjugés infinis, et que je me retourne ensuite vers les deux ou trois personnes que j'estime pleinement, je ressemble à un homme qui, au Musée, se détourne avec dégoût de tous ces misérables barbouillages insolemment étalés, et se rejette avec ardeur et amour vers les deux ou trois tableaux des vieux maîtres, que les nouveaux n'ont pas encore cachés.

Ecris-moi souvent ainsi» et dis-moi tes peines. Contraint comme tu Tes, ce sera un soulagement. Pour moi» c*e8t la plus grande marque d*amitié.

Y a-t-il quelque chose encore qui puisse te reposer et te pacifier Tâme? Je l'espère ; Platon, et la campagne doivent le pouvoir encore. Si cela est, le premier point est de vouloir guérir 1 H sera facile de redevenir homme au milieu de toutes les souffrances et de toutes les lan-

Page 1