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voir une relation» il faut rassembler en un les deux termes, l'œil et la lumière ne peuvent être conçus qu*en rassemblant dans une unité supérieure la nature et l'homme vivant. Au-dessus des sens, est la Pensée, qui n'existe elle-même que par sa relation avec son objet, qui a pour objet le Tout, et qui établit ainsi l'unité de toute la nature. L'Être, d'abord indéterminé et multiple, se détermine ensuite par des individus isolés, et acquiert enfin sa plus haute détermination en réunissant ses individus isolés dans une unité universelle. La psychologie ne mène-t-elle pas bien loin?
De nouvelles, point. Suckau m'a écrit. Sa mère est chez lui, il est bien heureux. Il me consulte pour un sujet de thèse. Edmond m'a écrit aussi, me disant de le réveiller. Il est dans un monde de plaisirs, et ne peut plus retirer ses pieds embourbés. Il a des sens trop vifs, un esprit trop brillant, un trop grand besoin de jouir et de paraître. Hais quel être fort, s'il voulait! Vois-le et fais-en un combattant. Je comprends parfaitement que tu ne sois pas attiré vers lui. Vous êtes chargés tous deux d'électricité positive, et vous vous repoussez. Edouard, Sarcey, moi qui sommes plus tranquilles, et d'électricité négative, nous vous attirons. N'est-ce pas cette douceur charmante qui te fait aimer Edouard? Mais, je le répète, vois Edmond. Son caractère n'est pas € un sensuel égoïsme ». C'est une force capable de se porter de tous côtés, qui va maintenant de celui-là. Hais il est capable d'aller de l'autre. Je l'ai vu étudier Platon et Aristote pendant un mois de suite; le plaisir
de battre les catholiques en ferait pour six mois un bénédictin. 11 est surtout agissant et militant. C'est de ce côté qu'il faut lui représenter les choses. D'ailleurs il a trop d'orgueil pour se résoudre à n'être qu'un homme d'esprit. — Et mon pauvre Planât? Il ne me répond pas. Tu sais qu'au fond il est triste de sa position précaire» de l'oubli où il lui faut mettre toute philosophie et toute pensée. Celui-là du moins aurait fait un vaillant soldat. Dis-moi où il en est, ou dis-lui qu'il m'écrive. Il est le troisième membre de notre ancienne Trinité de Bourbon. Allons, mon père ou mon fils, va voir notre Saint-Esprit.
On a donc trié les candidats à l'École qu'on l'a empoisonnée de la sorte? Lachelier, le chef de l'® année, estil parpaillot? Salut, mon cher pape. Prenez sur vos épaules les brebis égarées, et nourrissez-les de nos traditions. Cela est comique en effet, des hérétiques, les plus hérétiques de tous, primer les autres! Le parti N. va renaître. Voilà donc le diable chef de file du bon Dieu.
Crouslé est bien disposé. Plantes-y le bon grain. Notre puissance est bien petite. Plus tard peut-être?
Adieu, mon bon ami; as-tu pressé mon libraire de la rue de Richelieu, qui ne m'envoie point mes livres allemands? Ce que j'en ai est bien beau. Quelle bonne idée j'ai eue d'apprendre l'allemand I La source de Burdach, de GeofFroy-Saint-Hilaire est là. Hegel est un Spinoza multiplié par Aristote. Cela est bien différent des ridicules métaphyfiiquQs dont on nous a nourris.
A SA MÈRE
Nevers, 18 novembre 1851 . M'oubliez-vous, ma chère mère, que vous ne me répondez pas, et votre temps n'est-il pas libre, que je vois si peu de votre écriture? Le mien est pris tout entier : classes, travaux commencés, correspondance, je ne sais où donner de la tête. Mais je suis libre pour une heure et je veux causer avec vous. Je suis en classe, à ma table, mes élèves composent, je n'entends que le grattement de leurs plumes sur le papier.
De nouvelles point ; est-ce une nouvelle qu'une soirée passée chez le principal où je me suis ennuyé et où j'ai fait de la musique? Les dames sont prétentieuses, tout le monde joue au whist, ou médit de gens que je ne connais pas. Je suis mieux au coin de mon feu.
C'est ce coin du feu que j'aime. Je garde pour m'amuser les soirées du dimanche et du jeudi. J'approche un fauteuil, j'endosse une grande robe de chambre, je fais du café, je mets une cigarette à ma bouche, je prends un livre de littérature. Don Quichotte, Rabelais, La Fontaine, et je m'abandonne aux idées les plus douces, regardant mon feu qui pétille, lesboufTées sinueuses du tabac qui s'envolent, écoutant le bruit sourd des ;yoitures et pensant à nos soirées de Paris. Je suis artiste en café, et j'allume le feu avec un talent tout particulier. Voilà mon éducation complète.
11 me semble que je n'ai pas quitté la Capitale (comme on dît ici). Je vois à chaque instant des gens qui en
reviennent. Mes compagnons de la table d^hôte y ont tous vécu. Ma vie est presque la même, et j*ai de plus, la liberté. Je vais quelquefois dans la campagne. Le pays est plat, les montagnes ne commencent qu'à cinq ou six lieues de là ; mais je trouve que ces grands horizons et ces prés monotones ne sont pas sans charme. La ville est sur la rive droite de la Loire, échelonnée sur une haute colline ; les rues sont étroites et montueuses. Hais beaucoup de maisons ont une forme antique et originale qui me plait ; et quelques vieilles tours et portes féodales empêchent de penser au plâtre et aux moellons. 11 y a une bibliothèque assez mal montée, mais j*ai assez de mes livres. Au haut de la ville est une sorte de parc public, avec de Therbe et de grands arbres, d'où Ton a une belle vue. Le neige et la pluie viennent ; je ne profiterai guère de tout cela qu'en été. Hais je n'ai pas un seul moment d'ennui, mon temps est si rempli que je ne m'aperçois pas qu'il passe. Tu t'attristais quelquefois de me voir travailler. Eh ! c'est la seule distraction et le plus grand plaisir.
Nous avons à table six honunes et trois chiens ; un jour je vous raconterai les mœurs des gens et des bêtes. Les professeurs que j'ai vus gagnent beaucoup d'argent avec des répétitions, tondent les élèves, vont en ville. L'aristocratie paie cher les leçons qu'on donne à ses filles. J'en aurais si je voulais. Mais pouah ! Un professeur est ici conune un épicier ou un charcutier. 11 débite ses drogues pendant trente ans, puis achète une maison et des rentes avec ses économies, et vit en bour-
geois. D*âme ou d'esprit, d*ambition où d*orgueiI, point. Ce sont des automates montés pour parler, et qui parlent tant qu'ils ont un larynx.
Voilà le moyen d'étudier que Sophie demande : Résumer son auteur. — Résumer son résumé. — Résumer en quatre ou cinq lignes son second résumé.
Nevers, 22 novembre 1851
Te suis-je donc si peu de chose que tu n'as point confiance en moi et que tu ne me dis ton mal qu'après qu'un autre me Ta appris ? Je ne pourrais t'exprimer, mon cher enfant, combien ces nouvelles me font peine ; je suis désolé d'être si loin, de ne savoir au juste ce qui t'afflige, de ne pouvoir te consoler, te guérir, s'il est possible I Je suis donc un bien mauvais maître et j'ai donc bien mal formé ton jugement, que tu souffres d'aussi folles frayeurs ? Pense à moi, montre-moi que tu m'aimes ; tu me l'as dit cent fois ; ne veux-tu pas me le prouver? Atout le moins raisonnons ensemble. Ne l'aurais-tu pas dû faire déjà ?
1. On a vu avec quelle passion M. Taine poursuivait auprès de ses camarades d'École sa croisade philosophique. Il est intéressant de montrer en regard combien il respectait les croyances religieuses de ses amis, même lorsqu'elles étaient empreintes d'exagération. Un jeune garçon de son entourage était tombé dans un accès de mysticisme et de petites pratiques qui avait ébranlé sa santé et détruit l'équilibre de son esprit. Ses parents, alarmés, sachant son admiration pour M. Taine, prièrent celui-ci d'intervenir. Nous donnons ce fragment d'une lettre écrite par lui dans cette circonstance délicate.
Je ne sais de quels vœux ou serments, de quels scrupules il s'agit. Dis-le moi, que je te réponde. Mais, quels qu'ils soient, tes inquiétudes viennent d'une fausse idée que tu te fais de Dieu. Des craintes avec lui? des engagements pris envers lui? I^ vraie religion ne le représente pas comme un créancier avec qui Ton contracte, prêt à vous poursuivre si vous manquez d'un point à une promesse imaginaire. Il n'a pas besoin de promesses, il ne faut pas lui en faire. C'est le traiter d'égal à égal et en homme; c'est le rabaisser et le dégrader. Le seul serment qu'on lui doive, c'est celui de ne jamais faire une action mauvaise et de garder toujours intacts sa dignité, sa probité, son honneur. Et tu sais bien que tu n'as jamais manqué à ce serment. Peu'x-tu en faire d'autres quand tu te le représentes tel qu'il est, c'est-àdire comme un être infini, éternel, parfait, qui produit sans cesse le monde et l'élève nécessairement vers un état meilleur? Ne trouves-tu pas ridicule d'aller lui jurer je ne sais quelle petite chose, une petite pratique, une abstinence, quelque mortification, je ne sais quoi d'indigne et de mesquin? Le prends-tu par hasard pour un directeur de nonnes, risible distributeur de Pater et d'Ave, vérificateur à gages d'une liste de péchés véniels ? Il faut penser de lui des choses plus hautes ; on ne peut jamais rien croire de lui qui soit trop magnifique et trop grand. Pense à ce grand mouvement de l'Histoire, à cette suite de peuples qui, aux quatre coins du monde, ont concouru à former une civilisation unique, et à mettre l'homme au point de perfection où il en est.
Pense à cette formation incessante d'univers dans les espaces du ciel, qui se peuplent graduellement de créatures vivantes et forment comme un chœur divin d'êtres toujours plus beaux et plus parfaits. Voilà son action. N'est-ce pas là ce que nos conversations t'ont dit cent fois? Et demande-toi maintenant si ce n'est pas une dérision que tes scrupules. Il gouverne le tout et il agit dans chacun de nous; mais il agit par le mouvement intérieur qui nous porte au bien, qui nous défend de jamais rien faire de malhonnête, qui nous fait trouver notre bonheur dans la perfection des autres et dans la nôtre. As-tu jamais manqué à cet instinct sacré qui est sa voix ? Tu ne lui as donc jamais désobéi et de lui tu n'as rien à craindre. — Remarque que je te parle là comme parlaient les plus illustres docteurs de l'Église. Tu sais que j'ai toujours respecté tes croyances, jusque dans les points où elles différaient des miennes. Je les respecte encore aujourd'hui. Ce n'est pas du christianisme que je te détourne, c'est de l'impiété. Il y a de l'impiété à rabaisser Dieu. Je te montre en ce moment la religion de Fénelon, de saint Clément *, de saint Athanase, des Pères. C'est celle des âmes nobles. Ne va pas y préférer je ne sais quel mysticisme bigot, quelle superstition niaise, digne au plus d'un paysan devenu capucin ou d'une pauvre fille transportée de la grossièreté de lacampagne dans l'ignorance du cloître. La rehgion diffère suivant les esprits, quoiqu'elle soit une.
1. Clément d'Alexandrie. Son nom fut effacé du martyrologe romain sous le pape Benoît XIV.
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Les uns l'interprètent bien et s*en servent ponr se now^ rir de généreux sentiments, de hautes espérances» de grandes pensées. Les autres la faussent et en font une machine d'agenouillement, de processions, de macérations, de vœux, de pratiques ridicules, bonne à détruire la santé, à gâter Fintelligence, à chasser la paix intérieure. La religion, comme toute grande chose, ne peut servir qu'à faire du bien. Juge de la tienne par le mal qu'elle t'a fait.
A EDOUARD DE SUCKAU
Nevers, 25 novembre 1851 Cher Ed. j'ai écrit depuis que je suis ici une quantité si incommensurable de lettres, que tu dois excuser mes retards. Je suis loin de sentir du vide, comme toi, mon ami. La vérité est que je ne sais où donner de la tête. J'ai commencé par me charger de travaux, afin d'être sûr d'éviter cette bête incommode, l'ennui. Je crois que je l'ai trop bien évité. Du reste, tout va bien, ma santé, mes recherches. Je n'en trouve que plus de plaisir pendant mes soirées solitaires du dimanche et du jeudi, laissant trotter mes souvenirs et mes espérances dans ma cervelle, et faisant les cavalcades que tu sais dans le Possible et l'Impossible. Quelle bonne chose, mon cher» qu'un chez soi 1 (Propriétaire, vas-tu dire.) Le fait est qu'avec du feu, des livres, du tabac, un piano, il n'y a plus d'ennui, il n'y a pas besoin de compagnie. La musique, comme disait Luther, est la plus belle chose
du monde après la théologie. Et le pétillement de la flamme, et les bouffées sinueuses et bleuâtres des cigarettes I Les imaginations les plus orientales et les plus fantastiques voltigent devant les yeux. Que n'es-tu là, et que ne puis-je rêver avec toi, tranquillement assis sur un fauteuil ! Je fais du café avec un talent remarquable, je t'assure. Cela est inné et de famille. Mon pauvre . grand-père* dont j'ai ici les livres et les notes a passé sa vieillesse à philosopher, à fumer, à faire du café. Te vois-tu avec moi, mon cher frère? Viens, viens, viens donc, si tu peux, au jour de Tan; je n'ai pas l'espérance de voir Madame de Suckau * ; je crains bien que tu ne puisses la retenir aussi longtemps. Mais quand tu serais seul? Enfin je brûle deux chandelles à la bonne Vierge pour que cela soit.
Rien de nouveau pour moi. Je ne vois personne. J'ai fait de la musique deux fois chez Mme la principale. Je n'ai le désir de voir aucun de mes collègues. J'ai écrit une lettre polie à M. Jules Simon. Il m'a répondu d'une façon bienveillante. — Mes élèves travaillent et comprennent. Je leur ferai cinq mois de psychologie'. Ma classe me prend en moyenne une heure et demie tous les matins. J'ai pour moi sept heures; plus les dimanches et les jeudis. Ce qui fait que je donne cette heure et demie à ma classe, c'est que j'écris une analyse de chaqrfe leçon que je leur dicte, qui leur sert à faire la