‹ H. Taine; sa vie et sa correspondance (volume 4)Chapitre 72 sur 162 · Gréard, ib., p. 177 et suivantes · texte numérisé non relu

Gréard, ib., p. 177 et suivantes

toujours la violence et les injures, de ne lutter contre l*ennemi qu'avec des armes honorables et chevaleresques(l), et de me garder de la traîtrise et des armes empoisonnées. Il me reproche d'avoir commencé la bataille avec acharnement et sans respect humain contre le cierge'. Que sais-je encore? Il a Tair de me considérer comme une machine infernale prête à faire explosion et me supplie de ne pas mettre le feu à la mèche. Moi, le plus mouton des moutons, le plus sédentaire des ours, la plus cloîtrée des marmottes! Quiconque vit et pense un peu fait peur à ceux qui sont morts.

Vous savez les nouvelles politiques. Je vois des gens qui reviennent de Paris; les troupes sont pour M. Bonaparte, l'Assemblée dissoute est impopulaire, tout le monde est tranquille. Il est clair qu'il va prendre le pouvoir royal avec des formes républicaines. Les campagnes sont pour lui. Les démocrates sont accablés et poursuivis depuis deux ans. Personne ne remuera. En voilà pour quelques années. La France depuis soixante ans est dans un va-et-vient perpétuel, allant de la monarchie à la république, de la liberté à l'autorité. Cela durera longtemps encore. Nous sommes trop et trop peu démocrates pour souffrir lune ou l'autre; mais les idées libérales pénètrent chaque jour plus avant et s'affermissent. Dans sept ou huit révolutions sans doute, elles seront entièrement maîtresses. Malades de la monarchie pendant le siècle dernier, nous sommes dans ce siècle en convalescence, mais avec des rechutes, et ce ne sera qu'au siècle prochain que nous recouvre-

rons la santé. 11 faut s'habituer à cela et prendre patience» nos enfants seront plus heureux que nous.

Le recteur et le principal ont hier assisté à ma classe et le recteur m'a fait de grands compliments. Je vis fort seul; mon feu, mon piano, mes livres me distraient quand le travail m'a fait mal à la tête. — 11 y a ici une bibliothèque, où je trouve quelques livres d'histoire ; le jeudi et le dimanche soir je relis ceux que j'ai emportés. Le théâtre est mauvais, dit- on. Les affiches marquent qu'on y joue des drames larmoyants et sanglants. Je n'y vais pas pour ne pas m'afîadir le cœur.

Notre année à l'École était la dernière des bien pensantes. Mes amis m'écrivent que la nouvelle promotion est toute cléricale. Voilà le sanctuaire lui-même envahi.

Pour moi, je suis heureux. A part quelques contrariétés et inquiétudes inévitables, je n'ai rien à désirer. Je suis occupé d'une façon noble et élevée, j'augmente mes connaissances ; je vis dans la science, dans la plus belle des sciences, j'ai de la santé, des amis, assez d'arcrent, peu de besoins. Que me faudrait-il de plus sinon de vous voir 1

A EDOUARD DE SUCKAÛ

Nevers, 9 décembre 1851

Ohor Ed.» il *^l«it certain a priori que nous penserions luïî» <'*^ nuMne*. On a cru un instant que le vote serait \\\\\\i\ <*' *!"*' quiconque refuserait de dire oui serait I S\U* lo coup il'Ètat du 2 décembre.

destitué. J'étais parfaitement décidé à aller courir le cachât à Paris. Nous aurions pu encore toi et moi (vu la pureté de nos mœurs) fonder une pension de demoiselles. Mais ces beaux projets sont tombés, puisque le vote est secret.

Pas de protestation. Nous sommes des atomes, nous serions aussi ridicules que les gens de Carpentras voulant marcher sur Paris. Les grands corps et les hauts personnages peuvent seuls protester. Mais pas de soumission, pas d'adhésion si on nous en demande; un vote convenable et tel que tout homme d'honneur le portera. Voilà ma conduite, et la tienne aussi, je crois.

Mêmes lâchetés à Nevers qu'à Saint-Etienne. J'ai vu des gens, après avoir vomi des injures contre M. Bonaparte, dire ouvertement qu'ils voteront pour lui, parce que sinon ils perdraient leur place, et ériger cela en maxime générale de conduite. De la sottise, de la violence, de l'ignorance, de la poltronnerie, voilà les principaux ingrédients que le bon Dieu a mêlés ensemble pour en faire le genre humain.

Le peuple a pris Clamecy, qui est une petite ville à quinze lieues d'ici ; il a brûlé, pillé ; il a assassiné des gendarmes. Des régiments sont arrivés de Paris avec du canon, ce sera une boucherie. La laide chose que la politique! Les gens haut placés volent la liberté publique, fusillent trois ou quatre mille hommes, et se parjurent; le peuple qui leur est contraire vole la propriété privée et égorge. Tendre la main à l'un des deuxl J*aimerais mieux qu'on me la coupât. Je n'ose faire des

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vœux pour personne. Lequel vaut mieux, d'une présidence à la Russe, ou de la Jacquerie des sociétés secrètes? La victoire du peuple serait peut-être un pillage, et certainement une guerre civile. Ils arriveraient furieux au pouvoir et avides, mais sans une idée, ou partagés entre trois ou quatre systèmes absurdes et discrédités. Je ne puis souhaiter que le triomphe d'une idée, et je ne vois des deux paris que mépris du droit et violence brutale. M. Bonaparte n'est pas pire que les autres. L'Assemblée haïssait la république plus que lui, et, si elle avait pu, aurait violé de même son serment pour mettre au trône Henri V ou les Orléans, et au pouvoir M. Changarnier. Crois-tu que M. Cavaignac et les hommes honnêtes aient de l'autorité en France? Le droit n'est rien, il n'y a que des passions et des intérêts. Cher ami, il n'y a que la science, la littérature, l'éducation, le progrès lent des idées qui puissent nous tirer de cette boue. Je me résigne pour de longues années à n'être d'aucun parti, à les détester tous, à souhaiter ardemment l'avènement du seul qu'on puisse suivre, celui de la science et de l'honneur. En attendant je vis dans la philosophie. Là est l'autel et le sanctuaire : Edita doctrina sapientum iemplq serena ; là je te retrouve et je te donne la main.

Anatole*, ni personne de là-bas, ne m'a rien écrit. Edmond* s'est-il tenu tranquille? Part-il toujours pour la Grèce? Je ne reçois plus de lettres de personne, on ou-

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