A M. ERNEST II A VET
Ncvers, 24 mars 1852
Quelle obligeance à vous, Monsieur, de vous souvenir
d'un élève que vous avez connu trois mois à l'École
normale ! Ici je suis comme mort ; plus de conversation,
1. Ilavet (Ernest-^Auguste-Eug^ène), membre de Tlnstitut, ué en 1813, entré à TÉcole normale en 1852, mort en 1889.
ni de pensée; il me semble qu'il y a dix ans que j'ui quitté Paris. Votre livre* vient de me rendre pour une journée à la vie et au monde. Ce sont bien là les questions que nous avons tant agitées dans la chère patrie de l'Intelligence, pendant les trois ans où il nous a été permis de penser et de discuter. Ce sont là les livres nécessaires; c'est faire œuvre politique et travail de convertisseur, que les écrire; c'est montrer de nouveau, comme dit Michelet, la face pâle de Jésus crucifié. On masque et défigure le monde passé, et il n y a que ceux qui ont vécu dans les poudreux in-folio des Pères qui le connaissent dans toute son horreur. Les Jansénistes sont les vrais écrivains du Christianisme, comme Murillo et Zurbaran en sont les vrais peintres ; ce sont les fidèles disciples de saint Augustin et de saint Paul; et Pascal, en homme sincère, parle comme eux de cette masse de perdition, de cette prédestination fatale, de cette infection de la nature humaine. Nous frissonnons en lisant Dante, et Dante est doux et modéré, en comparaison des effroyables traités de saint Augustin sur la Grâce et de cette dialectique invincible qui précipite le monde dans l'enfer. Je ne sais si vous y avez pensé; mais votre livre est un admirable traité polémique, et maintenant qu'éloigné de l'École, je languis loin de la liberté et de la science, et je vois de près le mal qui nous attaque, je souhaite ai'dcrament qu'il en paraisse beaucoup de pareils.
J'essaie de me consoler du présent en lisant les Allemands. Ils sont, par rapport à nous, ce qu'était l'An-