A M. MAX MULLER
\ Pau, 1« mars 1871
Monsieur,
Veuillez excuser ma réponse tardive; j*ai reçu seulement hier 28 février voire lettre du 17. La proposition dont vous me parlez est très flatteuse, et si elle m'était faite par MM. les curateurs du Taylor Institute, je crois pouvoir dire que je l'accepterais comme un honneur. — Ces six ou huit leçons seraient en français. A mon sens, le sujet le plus convenable serait une étude sur le théâtre français du xvii* siècle, Corneille, Racine, Molière. On aurait ainsi l'occasion d'appliquer une méthode de critique moins usitée en Angleterre qu'en France, et qui consiste à chercher dans une littérature la façon dont les hommes du temps concevaient les principaux types de la société humaine, le roi, le père, l'époux, la fille, le sujet, le noble, etc.
Si je comprends bien votre lettre, c'est à Oxford, devant les membres de l'Université, que ces conférences auront heu. Un délai est-il ûxéy et le cours pourrait-il être achevé en trois semaines? Quant à l'époque, j'espère être libre à la fin de mai et en juin, mais j'ai besoin d'être à Paris pour être fixé sur cet article. Je compte partir d'ici dans une semaine. Mon adresse est à Paris, 10 rue Vaneau.
i. M. Max MQiler, orientaliste allemand (1825-1900], était professeur de Grammaire comparée à Oxford.
le a la proposiiiOD aoni voua ave»
"initiative, j'espère recevoir de vous I Pau, aoit à Paris. En attendant, tous mes remerciements pour le littéraire dont vous m'honorez, et otre obéissant et dévoaé serviteur.
H. EMILE BOUTHY
lilc, '■
l'eues par votre tante. Madame Reyfilaisir de voir plusieurs fois et qui vos lettres. Voire genou' est-il tout ■moi des nouvelles de vous, de vos mis communs.
avions fait une ambulance à Châip, ordre de l'évacuer; le maire, le ; boulanger, elc-, s'en vont; à i, le village était vide. Nous avons mois à Tours; j'y étais avec ma La mère, ma femme, ma fille, la emme, une cousine, etc. Mon beaunduisions ce bataillon. Tours étant j le genou démis par suite d'une cbule
menacé, ma sœur, ma nièce et ma mère sont allées à Brest chez ma sœur Chevrillon. Nous sommes venus ici. A Tours, j'ai un peu écrit pour les ÂfTaires étrangères, je m'étais mis à leur service. — A Tours et ici j'ai écrit un volume intitulé Notes sur r Angleterre, Gomme depuis six mois j'ai de 90 à 105 pulsations par minute, ma santé est médiocre. — Je viens d'essayer un article de politique; ma cervelle me refuse le service; les angoisses de ces derniers mois et le chagrin sont trop grands.
Vous savez bien que j'ai toujours eu des idées grises à l'endroit de la France. Le gris est devenu noir; je vois d'ici à un an des Journées de Juin et la guerre civile, un peu plus tard une seconde invasion, peut-être à la fin la scission de la France en deux, un avenir semblable aux trois derniers siècles de l'ilalie. La stupidité des journaux est énorme; je crois que peu de nations sont aussi remarquables par l'incapacité politique; ceux qui se disent républicains, hommes du progrès, sont pour la plupart des fous furieux. — En somme, il n'y a plus de chefs naturels, la masse oscille au hasard sous l'impulsion tout extérieure de l'intérêt ou de la peur. Ce que j'essaie d'écrire, c'est un article en faveur du suffrage à deux degrés, afin de donner des sous-officiers à cette tourbe.
Je compte revenir à Paris dans une semaine; j'ai un gros rhume, un peu de fièvre, ce qui me retarde; d'ailleurs j'attends toujours une réponse de M. Guillaume et de M. Lenoir à qui j'ai écrit pour savoir si je pouvais
56 COItHESPOKDANCE
roprendre mon cours à l'École. Savez-vous sont rniivftris? Si vous passez rue Bonaparl
i projets pour cet été'.' .
e régulièrement des a uns vos aptitudes et dans ^ en dire autant; car en ce à rendre. — Moi, probabi dont je vous parlais et je ne, a Chàtenay, peut-être la Suisse, à cause de ma causerons de tout cela en le coeur, mon cher ami
L M. MAX. MiÎLLER
«position très honorable litut Taylor ont bien voulu ;e, et je vous prie de leur nls. Le cours que je fa -Arts finira, je pense, le ux lectures que je dois fa:
i. les curateurs de me { dernittre semaine de ma s par semaine, de cette fa
»C"fWT"i,'jr, i^" *"
ne se prolongerait pas au delà du terme convenable. J'aurai Fhonneur de vous avertir plusieurs semaines à l'avance du jour exact où je pourrai arriver.
Je serai heureux de recevoir de vous des renseignemenls et des conseils au sujet du public qui m*écoutera et des matières qu'il est à propos de traiter. Je suppose que Tauditoire sera composé pour la plus grande partie de jeunes gens suivant les cours de l'Université, et entendant couramment la langue française. Le théâtre du xvn^ siècle m'a paru un sujet convenable, parce qu'il est intéressant et que nos trois grands auteurs dramatiques sont fort connus.
J'hésiterais un peu à parler de nos philosophes et de nos moralistes, Descartes, Malebranche, Pascal, La Rochefoucauld, La Bruyère; ma raison est qu'une telle exposition, pour n'être pas superficielle, exigerait un examen de plusieurs théories métaphysiques et morales, et partant des études spéciales ou un tour d'esprit tout particulier chez les auditeurs.
Tout dépend de ces auditeurs ; il faut que le cours leur âoit approprié; et vous me rendriez, Monsieur, un véritable service si vous vouliez bien me dire de quelle façon, à votre avis, le public sera composé. — M. Franz Wœpke a été pendant de longues années mon ami très intime ; j'ai écrit sur lui une notice assez longue dans les Nouveaux essais de critique et dliistoire. Je n'ai point connu d'homme plus digne d'amitié et de respect, et c'est un plaisir pour moi de penser que son souvenir me servira d'introduction auprès de vous.
;. : (t Des incapables et peut-être n avis est que l'armée de Paris détruire les assiégeants, aussitôt après le succj levrillon est d'avis contra mu nous voir hier, mon cause dos madriers et de encore déblayée qu'on a'
LA GUEIiRE 59
dans rhémicycle pour préserver la fresque de Delaroche. Mais je pourrai faire cours le vendredi saint et le lundi de Pâques, ce qui me permettra de fmir au jour dit.
Renan m*a prêté quatre grands articles politiques sur la situation, qu'il ne publiera probablement pas. Ccst lâché, abstrait, pas très bon. Il se néglige. Il y a toujours beaucoup d*idées; mais sa thèse rebuterait; très visiblement, il est pour la restauration de la royauté et de la noblesse afin de mieux imiter la Finisse.
CHAPITIIE II
I. Le Itl mars. — [l. Ce que II. Taine pensait de 1 lion. — l[l. Voyage en Anglelerre. — IV. Co d'Oxfonl. — V. Correspondance.
On a pu ïoir par les Icllres qui précèdent combien les prévision* de M. Taine étaient sombres; pendant les quelques jours passes à Paris, il avait mesuré l'exallalion des esprits, la profondeur de la désorganisation sociale, et il n'était que trop préparé à voir éclater l'insurrection du 18 mars. Pour ëlie prévue, la secousse ne fut pas moins douloureuse; le spectacle des Français s'armant les uns contre les autres sous les yeux de l'ennemi lui parut jusqu'à son dernier jour un crime inexpiable envers la patrie. La cruelle répression de la semaine sanglante et les jugements sévères qui suivirent, tout en le pénétrant d'Iiorreur et de pitié, ne lui semblaient qu'un acte de justice et de défense sociale contre des parricides et des renégats. — Après la guerre, il ne put jamais se décider à reprendre ses relations antérieures avec SCS amis allemands: il rompit ainsi une ou deux amitiés anciennes et précieuses; il aimait trop la France pour pardonner aux ennemis delà France. — Un sentiment analogue l'animait contre les insurgés de la Commune, doul
pff^«^
LA COMMUEE Cl
grief plus général. Au crime de lèse- patrie s'ajoutait à ses yeux le crime de lèse-civilisation; il savait par son éducation historique ce qu'il faut d'efforts et de sacrifices séculaires pour édifier une société à peu près équitable: il ne pouvait se résigner à voir abolir ainsi, par l'ambition ou la démence d*un petit nombre d'individus, l'œuvre de cinquante générations d'ouvriers laborieux et dévoués, précieux dépôt reçu des ancêtres et que nous devions rendre accru à nos descendants. « Chacun de nous doit apporter sa part à l'édifice commun », disait-il parfois; « celui-ci une belle pierre taillée, celui-là son grain de sable: l'essentiel est d'avoir accompli sa tâche et collaboré à Tœuvre dans la mesure de ses forces. » Il était très modeste pour lui-même et regardait comme son égal le plus humble de ces ouvriers consciencieux; mais il considérait comme des ennemis publics ceux qui, par la violence, cherchent à anéantir la forteresse où s'abrite l'humanité.
Pendant les mornes journées qui suivirent le 18 mars, M. Taine, demeuré aux environs de Paris chez sa sœur Mme Letorsay, allait régulièrement à la ville pour chercher des nouvelles et pour faire son cours de l'École des Beaux- Arts; il le continua jusqu'au 3 avril ; mais à partir du 4, les communications devinrent dangereuses et difficiles, on risquait d'être arrêté par les insurgés : de plus, il n'y avait plus sur les bancs de l'École que quelques rares élèves étrangers, et le directeur, M. Eugène Guillaume, fut le premier à décider que le cours serait ajourné.
La famille de M. Taine avait quitté Pau au milieu de mars et s'était de nouveau réfugiée à Tours, en attendant que la fin de l'insurrection lui permît de rentrer à Châtenay. N'ayant plus rien à laire à Paris, il alla passer auprès d'elle les quelques semaines qui précédèrent ses conférences d'Oxford ; il connaissait les ressources de la bibliothèque de Tours et trouvait là les livres, du reste peu nombreux, qui étaient nécessaires à sa préparation. Comme on l'a vu pré-
cédemment*, ce cou
avait pour sujet les deuï grands tragiques du itii" siècle. Corneille et Racine'; il lui sufAsait de lire quelques mémoires, de feuilleter quelques estani|ies, pour raviver ses sensations. Le plus difficile était d'abstraire sa pensée au milieu des angoisses présentes et d'afTronler, parmi des étrangers, les douloureuses émotions de la fin de mai. .Arrivé le 20 mai à Londres, après un voyage dirtlcile, M. Taine se rendit le 34 à Oiford et y fit sa première leçon* le 36, devant un public d'autant plus bienveillant que les terribles incendies avaient éclaté à Paris et que les auditeurs tenaient à témoigner à un Français la part qu'ils prenaient à nos malheurs. H. Taine ne rencontra pendant ces jours