A GEORGES BRANDES
Paris, Mon cher Monsieur Brandës, C'est moi qui vous demande pardon; livre' et votre lettre, il ya six semaines revenir à Paris; mais il m'a fallu emmé j'ai passé chaque journée aux Archives correspondance manuscrite des ministrt administrateurs, gouverneurs, intendi danis militaires, otTiciers municipaux, jusqu'à 1793 et au delà. Chaque soir, j' je différais toujours d'écrire. Je vous „. . . ^. .. m'étonne pas de votre succès. Même dans la traduction allemande, je sens le mouvement du style, le naturel de la conversation, la force et la vivacité de la conviction. Mais chez nous, la position est tout autre; vous combattez pour l'émancipation de l'esprit contre le formalisme orthodoxe et inerte ; en France, quoique les cléricaux ne valent rien, les radicaux sont pires, triant aussi bétes et plus violents.
1, l« 1" volume dei Grands
Recevez toutes mes félicitations; ma seule prière est que vous ne vous engagiez qu'à demi ; il ne faut jamais verser tout entier d'un seul côté ; car des deux côtés il y a une ornière.
Je n'ai guère de renseignements à vous fournir pour la question que vous me faites. Le petit morceau de Sainte-Beuve auquel vous faites allusion est le plus instructif. La littérature de la Restauration en France a peu emprunté à FAUemagne ; on ne savait pas Tallemand ; on a plutôt étudié les Anglais ; en somme, ce mouvement a été très spontané et très original; il est indépendant du mouvement analogue et antérieur de l'Allemagne. Les premiers qui, chez nous, aient étudié et lu véritablement (ou à peu près) l'allemand sont Gérard de Nerval, traducteur de Faust, et Pliilarète Cliasles (nombreux articles); la langue, la structure des phrases, la terjninologie abstraite, l'absence de déduction rectiligne nous sont antipathiques ; de temps en temps un ouvrage isolé, Niebuhr, Herder, Kant, Beck était traduit; quelques curieux ou spécialistes le lisaient; mais il n'avait pas d'action, e public ne se l'assimilait pas. Renan et Heine sont vraiment les premiers qui aient introduit chez nous des idées allemandes, l'un par ses remaniements originaux et son style exquis, l'autre par sa clarté plastique et son esprit de démon malade. Joseph de Maistre a su l'allemand, mais tard, et je ne crois pas qu'il ait beaucoup emprunté aux idées allemandes; de même Tocque ville à la fin de sa vie; c'a été pour lui un complément d'éducation, non
une éducation . M. Guizot l'a su jeune et s'en est servi pour son histoire de la Civilisation en France et en Europe; il a notamment beaucoup étudié Savigny ; mais l'influeace de TAllemagne sur sa façon de penser a été faible ; il me disait il y a trois ans que, depuis Ottfried MùUer, toutes les théories historiques des AllemancU, par exemple Thistoire de Mommsen, étaient de la fantaisie, des thèses a priori construites par des gavants de cabinet; son tour d'esprit est tout anglais.
Vous pouvez, je crois, poser en règle générale que jusqu'ici, sauf une ou deux exceptions, les Français n'ont rien tiré de TAllemagne; la distance des deux formes d'esprit est trop grande, surtout en littérature, en religion, dans les arts, et en général dans tout ce qui touche le monde moral.
Dans le technique et le positif, il en est autrement ; nos philologues, physiologistes, physiciens, botanistes, etc., les étudient et profitent d'eux; sur un texte, une expérience, une observation matérielle on peut s'entendre; pour le reste, pour l'interprétation, pour les vues générales, pour les sentiments, les deux nations sont aux deux pôles. Je crois même que les Allemands entrent plus difficilement dans notre forme d'esprit que nous dans la leur. Voyez à ce sujet, dans V Histoire de la littérature duXVlW siècle, parHettner, son jugement sur Voltaire.
Vous ne me donnez pas votre adresse, j'espère néanmoins que cette lettre vous arrivera.
Je vous serre la main bien amicalement.
AU DIRECTEUR DU Joumal (Ici Debals
Paris, 19 décembre 1872 Monsieur le Directeur*,
Laubardemont disait qu'on peut toujours pendre un liomme sur deux lignes de son écriture; j'éprouve aujourd'hui combien cette maxime est vraie. A la séance du 16 décembre, dans l'Assemblée nationale, M. Naquet s'en est souvenu pour lui, mais il ne s'en est pas souvenu pour moi. Il pense « que la moralité, le mérite et le démérite sont des faits d'organisation » , « qu'il n'y a pas plus de démérite à être pervers qu'à être borgne ou bossu », et il annonce, d'après une phrase de moi, que j'ai dit la même chose. Je n'ai pas dit la môme chose, et les personnes qui voudront bien consulter le passage verront sans peine qu'il a un tout autre sens : « Que les faits soient physiques ou moraux, il n'importe, ils ont toujours des causes ; il y en a pour l'ambition, pour le courage, pour la véracité, comme pour la digestion, pour le mouvement musculaire, pour la chaleur animale. Le vice et la vertu sont des produits comme le vitriol et le sucre, et toute donnée complexe naît par la rencontre d'autres données plus simples dont elle dépend*. » — Celane signifie pas du tout qu'il faut chercher ces données simples dans les « faits d'organisation » , dans la structure et le jeu