A ERNEST RENAN
LagnyS 6 septembre 1872 Mon cher Renan,
Je n'ai pas eu l'occasion de vous voir depuis plusieurs mois. J'ai voyagé, et comme je suis toujours souflrant de la tête, je suis à Lagny, occupé à faire le remède qui me réussit le mieux (les bains froids). Me voilà donc obligé de vous écrire pour vous rappeler votre trop aimable promesse de 1870, à propos de V Intelligence, On en avait vendu en trois mois une édition et demie.
1. M. Taine était en yillégiature chez son oncle, M. Bezanson.
La guerre et la politique ont enrayé l'écoulement, et le compte d'Hachette, que je reçois avant-iiier, me montre fjue la demi-édition restante demeure en magasin. — Je vous ai lu mes additions, j'en ai fait beaucoup d'autres; TOUS savez combien je désire publier une troisième édition complèle; je suis comme un sculpteur qui, regardant sa statue, découvre qu'il a oublié d'acbever le pied droit; il souhaite ardemment la ravoir et finir ce pied. — Votre article aux Débats remettra le livre en mouvement et me permettra d'achever ma pauvre statue.... Songez que le plaisir de se corriger et de s'achever est le plus grand de tous.
J'ai lu beaucoup, depuis deux ans, sur la Révolution et le premier Empire. — J'arrive tout à fait à vos idées sur ce sujet.
A vous.
Lagiif, 9 septembre Mon cher Renan, puisque vous m'offrez une colonne, je l'accepte de bien grand cœur; j'aime mieuit une colonne de vous qu'un article de tout autre.
Je sais que vous ne vous occupez pas de psychologie; mais vous avez eu la bonté de me dire que V IntelUgetice avait modifié vos vues sur ce sujet, et qu'après avoir dédaigné les classifications verbales des théories courantes, vous étiez disposé maintenant à reconnaître
aOtt CORBESPOKDASCE
quelque importance à ces études. Cela ment, et si vous persistez dans cette clianné de la voir exprimer par vous.
La nouveauté du livre est :
i' Dans les documents employés, obse fous et les enfanls, expériences pathologi logiques, trame continue de pelils faits
2' Dans la suppression généi-ale des en vieux idéologues comme des spirttuali rains, à savoir les forces, les facultés, et remplacement par les seules choses posi à savoir les faits et événements inlernes.
5> Dans les conclusions métapliysiq n'étant plus conçu que comme une sèrit et tous les événements de la nature t formes diverses de la pensée, à divers d€ cations dont lapins simple est le mouve
Je laisse de câté ce qui est spécial i psychologues proprement dits, à savoii signes, des images, de la perception ej mémoire, et des axiomes a priori. — ( seul a quelque intérêt pour vous; car s je présente est vraie, il n'y a plus rien votre cher Kont (vous savez que toute s de ce fait qu'il y a des jugementi synlhé or, j'ai lâché de prouver pièce h pièce qi jugements analytiques, dans lesquels 1 d'une façon latente).
Les bains me refont; en voici vingt
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, des dieui; cela fait penser à
l'Olympe d'Homère.
Merci et à vous.
Lagny, 11 septembre lS'-2
Je flâne toujours. Je Us les articles de Sainte-Deuve sur le ïviii' siècle, la Révolution, 1 époque moderne; cela s'accorde avec mes précédentes lectures; mais la mémoire est languissante comme le reste; je n'ai plus l'ancienne vivacité d'impression; cependant, dans cetle tranquillité, je vois mieux l'ensemble.
Je ferai en revenant l'étude sur Stendhal ' , qui est plus facile. Je recalerai l'exécution de mou gros livre; probablement aussi je n'ai pas encore assez lu. Les notes de Sainte-Beuve m'indiquent de nouveaus documents; j'en profiterai d'autant mieux que je retrouverai peut-être ma fraîcheur intellectuelle.
Je lis aussi le manuscrit du baron Percy *. - ■ Je vois
t. H. Taine arait depuis longtemps le désir de faire une étude complète sur Stendhal, et c'est avec celte arrière-pensée qu'il avait retranché des E$saii de Critique et ttHiiloire, à partir de la 3* édition, l'article sur Rou^e et Noir qu'il jugeait insurtisanf.
2. Les Mémairea du baron Percy, chirurgien des armées impériales, avaient été légués à ses neveui, voisins et amis de H. Êeianson, à Lagn; : ceux-ci n'y attachaient pas d'importance et les avaient en partie détruits. H. Taine leur en révéla l'intéi'êl et tauva probablement ainsi le reste des précieux cahiers qui viennent d'être publiés à la librairie Pion.
avec chagrin que nos soldats en 1807 (léna), en i808 (Espagne) ont été aussi pillards que les Prussiens, aussi brutaux, et plus ivrognes. — Ils ne volaient pas méthodiquement, pour économiser et envoyer chez eux; mais ils gaspillaient horriblement et détruisaient en gamins; dès 1807, à Eylau, à Friedland, ils volaient les blessés, ils se dépouillaient les uns les autres; la brute égoïste faisait irruption. Quelles horreurs que ces guerres de l'Empire, vues de près, pour les vainqueurs comme pour les vaincus! On n'a commencé à les admirer que vers 1850, lorsqu'on a cessé d'en voir le détail, et qu'on n'a plus aperçu que de loin les grandes masses, les effets d'ensemble, la stratégie.
Un trait curieux à noter, d'espèce différente: hier j'ai retrouvé un négociant belge établi depuis dix ans à Paris; il a vécu longtemps en Hollande, et m'a rendu le service, il y a six ans, de me traduire pour mon cours quelques pages de vieux flamand. — J'ai contrôlé par lui l'article dont je vous parlais sur la Hollande. — Les servantes ont de soixante à cent florins par an, et sont très laborieuses, très régulières de mœurs pendant toute l'année, sauf deux ou trois jours en septembre. A ce moment on leur donne les étrennes de la kermesse, environ dix florins. H en arrive alors de tous les environs et toute la journée; à Amsterdam, par exemple, sur toutes les places, au marché, chez les marchands de crêpes, c'est une kermesse comme celle de Rubens, presque publique et tout à fait débordée; elles choisissent la figure qui leur convient et payent
tout, puis rentrent dans leurs onze mois trois quarts de travail et de décence.
A MADAME H. TAINE
Lagny, 17 septembre 1S72
J'ai lu les douze ou treize cahiers du chirurgien Percy. Les sentiments que laissait la guerre ne ressemblaient pas à ceux d'aujourd'hui. Après Friedland et Tilsitt, non seulement les empereurs et le roi de Prusse se visitent et s'embrassent, mais les officiers français donnent un grand dîner sous des tentes aux officiers russes et prussiens; et, ce qui est plus étonnant, des soldats français font un vaste repas dans une prairie avec les soldats des deux autres nations; on trinque, on s'enivre, et point de querelles, de haine ; c'est comme le festin terminal d'une joute courtoise. A cette époque encore, la guerre ne se faisait point entre les nations, mais entre les princes; c'est à partir de 1808 en Espagne, 1809 en Allemagne, 1812 en Russie, que les passions populaires se sont allumées.
L'empereur, dit Percy, témoin oculaire, a « un corps et une âme de fer », toujours à cheval et au galop, par tous les temps, bivouaquant, travaillant comme dix hommes, jamais fatigué ni malade. La confiance en lui, l'admiration sont absolues. Mais le soldat est bien las après Eylau; la nostalgie prend tout le monde. —
h. TAINE. — CORRESPONDANCE. HI. 14
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La croix était alors un aiguillon toutsentiment du corps, la gloire du régiti rurgie, étaient les mobiles.