‹ H. Taine: sa vie et sa correspondanceChapitre 71 sur 104 · Directeur du journal le Français · texte numérisé non relu

Directeur du journal le Français

2. M. Gréyy avait donné sa démission de président de la Chambre le 2 avril, il avait été remplacé le lendemain par M. Buffet, contre le désir de H. Thiers qui désirait voir arriver M. Martel.

5. La demande d'interpellation fut déposée le jour de la rentrée des Chambres, le 19 mai.

core le plan; A la ïing- ]iîs fausse route ; je n'ai

plus la prompte vue d'ensemble, la divination facile

du plan. Du reste je n'en prends que suivant mes forces ;

ma mesure est l'abondance de la source, et la source

est loin d'èire pleine.

A MADAME H. TAINE

ChitenaT, 22 mai 1873 Mon travail passé est perdu ; j'essaye une autre pisir; comme je vous le disais, j'ai perdu mon coup d'œil d'ensemble; au lieu de saisir du premier coup l'idée centrale, je suis obligé d'en essayer vingt avec des tùtonnemenls douloureux. Je cherche et laisse les idées s'arranger. Je lis les Mémoires de M™ d'Oberkirch que j'ai rapportés de la Bibliothèque; j'ai reçu aussi quelques volumes d'envois. — Demain, je vais à Paria pour l'ÉRole des sciences politiques, je passerai chez Hachette pour faire activer la vente du Suffrage univergel; je verrai peut-être H- de Sacy ; peut-être, si j'ai le temps, j'Irai à l'Eipositlon ; enfin, j'aurai une journée pleine.

De tous ces échecs de mes plans, il reste pourtant quelque chose pour moi, la conviction que la Révolution et l'Empire n'ont été en somme qu'un moyen de donner carrière au besoin de parvenir et d'acquérir, le tout au nom d'une théorie politique abstraite; c'est encore la

même chose aujourd'hui, la Révolution, ou transfort aux pauvres de la richesse des riches, continue ; c'est pour cela que les radicaux sont si forts. — L'exposé des motifs de M. Thiers* est très bien; mais Malouet, Mounier, Mallet du Pan parlaient aussi bien en 1789-1792.

A MADAME H. TAINE

Châtenay, 26 mai 1873

Puisque vous souhaitez avoir mon opinion sur les événements d'hier*, la voici. Un malade ayant un ancien vice du sang avait, en outre, été roué de coups; M. Thiers, fort bon médecin, le releva, le pansa, et, au bout de deux ans, il n'y avait plus que des meurtrissures. Mais le vice du sang avait mis la gangrène et M. Thiers niait que ce fût la gangrène, prétendait traiter le mal avec des émolHents et des ménagements. On vient de le renvoyer, d'installer de nouveaux médecins à sa place ; ils vont essayer les opérations chirurgicales; sauront-ils les bien faire? Quelle sera la fièvre de réaction? Le malade est-il guérissable? jusqu'ici ils ont bien manœuvré, l'issue répondra.

J'ai eu dés détails personnels : dans une conversation

4. Sur le projet de l'organisation des Pouvoirs publics, déposé le 19 Mai.

2. La chute de M. Thiers et son remplacement à la Présidence par le Maréchal de Mac-Mahon.

APRÈS LA GUERRE Tlj

entre M. Tliiers et H. de Broglie, la queslion était celleci : « Reconnaissez la République, et les prochaines élections vous donneront des Chambres centre gauche, couleur Christophe. » — a Même si nous la reconnaissons, les prochaines élections vous donneront des Chambres rouges, couleur Peyrat. » Ainsi aheurlés, ils sont sortis en guerre. — Ce qui a décidé la majorité, ce sont les lois proposées par le Gouvernement sur la deuxième Chambre et le mode d'élection. L'idolâtrie du EuflTrage universel, l'adoration bête du nombre, y élaienl par trop évidentes ; avec de telles lois, on périssait â échéance fise. A mon sens, c'est là le repaire du monstre démagogique, et c'est là qu'il faut trancher. Si j'étais député et de la majorité, je proclamerais tout de suite et 1res haut la République, el sous ce couvert, je marcherais droit. — Je pense quela majorilé, si elle est sage et reste compacte, s'accroîtra encore d'ici à un mois de soixante ou quatre-vingts voix.

J'ai vu M. de Sacy pour la candidature' que vous savez; il est très favorable, mais il dit que l'élection devant se faire en décembre, il peut arriver beaucoup do choses d'ici là. Je me suis mis à retoucher V Intelligence pour la prochaine édition, afm de changer de travail et de laisser cuver le plan de la Révolution. C'est là que je me suis surtout aperçu de ma fatigue profonde et de mon usure; je ne puis pas faire attention plus d'une heure de suite.

1, A l'Académie Française.

226 C0RRESP0^DA^X1^

A MADAME H. TAINE

Châtenay, 29 mai 1873

Je suis allé mardi à Paris pour l'Exposition et mon dîner*. L'impression politique est forte et bonne. Trois francs de hausse, les financiers disent qu'après la liquidation de la fin du mois, il y aura encore une hausse de trois francs. Ernest Picard me disait à table : « Leur seul tort est de n'avoir pas fait cela depuis deux ans. » Schérer lui-même avoue que l'opération a été conduite avec une précision, une rapidité, un tact parfait. — Schérer est toujours très irrité ; son thème est qu'ils sont tous cléricaux, que le cléricalisme est le seul lien entre eux, etc. Il a gardé, de son ancien métier théologique, une aigreur de janséniste et de protestant comme Camus en 1791, une haine non seulement théorique, mais active, du catholicisme, analogue à cette des Girondins. Je lui objectais l'opportunité, le besoin de ménagements, etc. : « Vous, vous regardez toujours les individus, moi, je regarde la civilisation, l'espèce. » — C'est un théoricien; Picard est un pur sceptique; il disait du suifrage universel : « Il est impossible de le supprimer, difficile de le mutiler; on pourra l'escamoter. » — Beaucoup acceptent que les candidatures soient officielles ; mais la plupart disent qu'un cens même de dix francs ne servira à rien, que tous les boutiquiers, les

i. Le dîner Brébant.

petits bourgeois, les employés à 2500 francs, tout ce qui croit sa position indigne de son mérite, est révolutionnaire et ennemi de l'ordre qui lui déplaît.

Quelques très bons paysages à TËxposition, un excellent portrait, M. Dufaure, par Mlle Jacquemart; très ferme, franc, réel, bien peint; deux autres très élégants et mondains, avec finesse et noblesse, par Gabanel; un tableau très dramatique, vrai, poignant, de Neuville (celui qui illustre l'histoire de France de M. Guizot), les Dernières cartouches, prise d'une maison à Bazeilles. — Un tableau de mœurs très fini, comme un Gérard Dow, spirituel, bien observé, le Jour du paiement des fermages. Rien de supérieur.

Je suis seul à Châtenay; avant de me remettre à la Révolution qui fermente doucement en moi dans le silence, j'ai refait une assez longue préface kV Intelligence. Il a paru, dans la revue de Germer-Baillière, un article de vingt-quatre colonnes dessus par Léon Dumont*, favorable et honorable, mais qui m'a montré que j'avais eu tort de né pas indiquer dans ma préface les vues d'ensemble et les découvertes qui me sont propres ; on n'a pas compris les unes, et on ne m'a pas attribué les autres. J'essaye de parer indirectement à ce double inconvénient, et je m'aperçois que l'histoire, si intéressante qu'elle soit, me laisse froid quand je rentre dans la psychologie.

1 Crilique littéraire (1837-1876).

pouvoir qu'après uno Torte convulsion démagogique; à \

JkP?.ÈS U Gl'ERRE mon sens, ce qui vient d'arriver les ajourne. le seul Tait que le parti actuel est au pouvoii déjà, soit daus la Chanibie, soit hors de la Clia quanlité de voix llottantes, timides, indécise: naturellement du côté du succès; 5° demi les lois constilutionnclles, surtout la loi èicci il y aura division, et surtout liurlemenis de 1 mais là est le cancer, et s'il y a chance d'avo rurgicns, c'esl dans nos chefs actuels; je cr; n'osent pas; auquel cas la démagogie iéj que différée. — M. John Durand, de New-\ dîner avec moi demain ; les éditeurs américa gagent fort à leur vendre mon livre pour i'f traduit par un Américain, il est sous la gari loi.

A UADAUE H. TAINE

Cbitenay, Je suis revenu mardi en chemin de fer avec La majorité va tâcher de changer de pei lâchant 40 ou 50 voix de la droite extrêi gagnaut 100 à 120 voix du centre gauche. — ciations sont en train. — La droite exlrêi absolument de discuter la troisième loi constit sur le pouvoir exécutif et la transmission d voir; ils sont monarchistes aveugles. Le cent lient à cette loi comme achevant la ttéput

gouvernement va là-dessus essayer de faire son évolution. — La première loi discutée sera probablement sur l'organisation de l'armée; ce sera un moyen de mettre M. Thiers en désaccord avec la gauche. — Autre loi très importante sur l'organisation municipale, ajoutant aux Conseils municipaux les plus imposés de chaque commune, non seulement sur la question des centimes additionnels, mais encore sur toute question importante; c'est faire entrer dans l'autorité locale toute l'aristocratie et la grosse bourgeoisie locale. — J'ai vu dans la rue M. Joubert*, qui revient d'Italie. Lui et Beslay jugent à peu près de même; le gouvernement italien fera tout pour garder et adoucir lé prochain pape, et l'on espère qu'il sera assez libéral. • Plus je regarde la vie, plus il me semble que c'est une navigation en mer sur une barque ; le temps est toujours incertain, on ne peut répondre que de soi, et pas toujours. Si j'étais religieux, je dirais : que Dieu nous conduise et nous aide ; tout ce que nous pouvons faire c'est d'ajouter notre petit effort au sien.

J'essaye, je fais, défais et refais des plans : au milieu de mes livres, je peux suivre une piste quand j'en trouve une. — Mais il faut du temps, du silence et de la solitude pour remédier à une usure si profonde et si ancienne. Mon esprit est un couteau émoussé, ébréché, qui ne sait plus toucher du premier coup et trancher le joint ; il me faut quinze ou vingt essais pour faire mal

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