‹ Habitations lacustres des temps anciens et modernesChapitre 118 sur 150 · ITALIE · texte numérisé non relu

ITALIE

Un nouveau champ d'explorations vient d'être ouvert en Italie, grâces à l'initiative de M. le professeur Desor. De retour d'un voyage sur les bords du lac Majeur, il m'écrit les lignes suivantes : « Persuadé qu'on devait trouver dans les lacs de Lombardie les mêmes antiquités que chez nous, je fusa cet effet voir mon ami M. Gastaldi. Il m'accompagna à Arona. Là, nous prîmes un pêcheur pour nous conduire le long du rivage du lac Majeur jusqu'à la sortie du Tessin. Dans le cours de la conversation, ce pêcheur nous apprit qu'il existait en plusieurs endroits des pieux faisant saillie au fond du lac, dans lesquels les filets restaient quelquefois pris. Je m'y fis conduire ; malheureusement les eaux étaient très hautes et le temps mauvais, en sorte que je ne puis affirmer avoir vu distinctement les pieux, mais la description que le pêcheur m'en a faite ne me laisse aucun doute qu'il ne s'agisse des mêmes pilotis que chez nous.

»A notre retour, nous visitâmes, à Arona, M. Moro, qui nous fit voir des ustensiles en pierre et en bronze tout semblables aux nôtres, provenant non pas précisément du lac, mais des tourbières adjacentes. Ils sont pareils à ceux qui proviennent de nos tourbières du Landcron. »

M. Desor ayant eu l'obligeance de me communiquer deux lettres qui lui ont été adressées par M. B. Gastaldi, j'en extrais les détails propres à caractériser ces découvertes récentes.

» Quelques jours après notre course à Àrona, M. Moro m'a envoyé la pointe de javelot en bronze que vous avez vue, une tète de flèche en silex, très bien taillée, une grosse épingle en bronze et plusieurs morceaux de poterie dont un en pierre ollaire. Dans la lettre qui accompagnait renvoi de ces objets des tourbières de Mercurago, près d'Arona, il m'annonçait qu'on venait de retrouver un canot et des pieux

» Je ne doute pas que la poterie ne soit de la même espèce que celle qu'on trouve en Suisse ; sa pâte est composée d'une argile noire, rarement un peu rougie à la surface, et qui contient une quantité plus ou moins considérable de petits fragments de quartz et de feldspath blancs, dont la couleur contraste avec la teinle de l'argile. Ces poteries ont été façonnées sans l'aide du tour; jusqu'à présent on n'a découvert que des vases de grandes dimensions, à en juger par les courbes des fragments qui sont en ma possession.

» Le canot dont je vous ai parlé a été trouvé à un mètre environ de profondeur dans la tourbe ; extrait, non sans difficultés, de la tourbière, et mis à l'abri du soleil et du vent, il ne tarda pas à se dégrader, les parois latérales étant, tombées à cause de la macération et le fond même s'étant d'abord aplati, puis déformé. J'ai pu le voir assez cà temps pour me faire une idée de sa forme. C'était un tronc, probablement de chêne, ayant d m. 90 de longueur, Om.GO de largeur et 0 m. 50 environ de profondeur ; sa surface extérieure ou convexe était assez unie, et à l'intérieur on pouvait encore voir sur le fond de larges traces laissées par l'instrument dont on s'était servi pour le creuser. Ce canot était ouvert aux extrémités, sur l'une desquelles une partie des parois latérales était emportée, probablement pour

faire place à la pièce qui devait fermer l'ouverture ; pas trace du reste de clous soit en bronze, soit en fer ou en bois. On avait déjà découvert, il y a deux ans, à quelques mètres de ce canot, une ancre en bois , longue d'un mètre environ ; elle se terminait par deux crocs et était percée à l'autre extrémité pour recevoir la corde.

» En parcourant l'endroit où l'on a fait ces diverses découvertes, j'ai trouvé un caillou de serpentine, de forme assez régulière, dont la surface est finement rayée. Je l'avais pris d'abord pour un caillou rayé par la glace, la tourbière étant sur une moraine; mais, après examen, j'ai vu qu'il a été travaillé par l'homme.

» Vous savez que la tourbière de Mercurago, ou pour mieux dire l'ancien lac, car il était encore tel au commencement du siècle, a une forme allongée dans la direction nord-sud. (Si je voulais faire de l'érudition, je pourrais dire que le mot de Mercurago vient de Mercurii lacus). Or tous ces objets ont été trouvés dans un espace assez limité à l'extrémité nord . à hO mètres environ du rivage, et sur un point où l'eau ne pouvait avoir plus de 2 à 5 mètres de profondeur. C'est dans ce même espace qu'on découvre les pilotis.

» A notre arrivée à la tourbière, M. Maffei avait fait extraire un pieu avec beaucoup de soin. Sa longueur est de i m. 60, environ, son diamètre variant de Om. i5 àO m. 25; il est refendu, ou, pour mieux m'expliquer, il n'est pas formé d'un petit arbre, mais bien d'une pièce délacbée d'un gros tronc. Il m'a paru que l'instrument dont on s'est servi pour le rendre pointu devait avoir le tranchant en arc, car les traces laissées sur la pointe du pieu sont sensiblement concaves; l'examen de ces traces produisit la même impression sur M. Maffei.

» On a jusqu'à présent découvert neuf pieux dont deux étaient couchés horizontalement; ils indiquent assez, ce me semble, en les rapprochant des objets précédents, qu'il y a eu sur le lac de Mercurago, à l'époque du bronze, des habitations sur pilotis.

» Voici cependant quelques difficultés :

» D'abord les pieux sont enfoncés d'environ 0 m. 60 dans un limon grisâtre qui fait le fond de la tourbière ; le reste de leur longueur, c'est-à-dire environ un mètre, gît dans la tourbe, qui les recouvre encore d'un mètre à peu près en hauteur. MM. Moro et Maffei me dirent qu'on trouve toutes les têtes des pieux terminées en pointe plus ou moins aiguë, et ils supposent qu'elles ont été ainsi taillées par la main de l'homme; ils croient en effet y avoir vu, au moment de leur découverte, les traces d'un instrument tranchant, d'où ils concluent que ces pilotis n'étaient nullement destinés à supporter des maisons. A mon arrivée, il n'y avait point de pieux fraîchement extraits, et les têtes de ceux qu'on avait trouvés, dix ou quinze jours auparavant, étaient déjà bien altérées ; voici néanmoins les remarques que j'ai pu faire en les examinant.

» Les têtes ont généralement une forme quasi conique, à surface assez régulière, mais il m'a paru aussi qu'au centre il y a une portion esquilleuse faisant croire à une continuation du pieu réduit à un moindre diamètre '

s Le mauvais temps ne m'a pas permis de visiter les tourbières de Borgo Ticino, où l'on a aussi découvert des flèches en silex, des poteries et, à ce qu'il paraît, quelques objets en bronze.

1 On a vu que, sur les emplacements lacustres de la Suisse, cette usure des pieux, produite par l'eau, est un fait général.

li^2 APPENDÏCF,.

» J'ai appris de M. Moro qu'on trouve des antiquités sur le Pennino, espèce de colline allongée, qui s'étend de Mercurago à Borgo Ticino. On rencontre à peu de profondeur au-dessous du sol, en défrichant les bois et les bruyères, des vases tout à fait semblables à ceux des tourbières. Ils contiennent presque toujours des os carbonisés et quelquefois des objets en bronze. M. Moro a vu extraire un de ces vases qui renfermait un petit bracelet et un ustensile en bronze dont j'ignore la destination. Enfin des ouvriers qui travaillent à la tourbière me dirent qu'ils ont découvert sur la môme colline, du côté de Borgo Ticino, dix-huit de ces vases, en un s,eul groupe, reposant chacun sur une dalle de pierre et étant recouverts de même.

» En visitant une vaste tourbière, sur la rive lombarde, près d'Angera , château situé en face d'Arona, j'ai appris qu'on y a découvert quelques portions de canots. »

Dans une autre lettre, M. Gastaldi écrit à M. Desor qu'il a visité les tourbières du marais d'Ivrée et qu'on a sorti, ces dernières années, de celle de S. Martino deux vases d'argile et une hache en silex.

« Les fouilles se poursuivent dans la tourbière de Mercurago, où M. Moro a fait trancher la tourbe sur une surface de cent mètres carrés, auprès des pieux qu'on avait découverts. On vient d'en trouver vingt-deux, qui sont reliés les uns aux autres par des traverses. On a recueilli sur le même endroit trois vases entiers, une grosse épingle en bronze, un éclat de silex pouvant servir de couteau d'un côté et de scie de l'autre, et quelques objets en terre, dont la destination m'est inconnue, ainsi que celle d'un ustensile en bois d'un travail ancien. »

M. Forel, président de la Société d'histoire de la Suisse

romande, a communiqué, dans la séance du 23 août, à Vevey, des lettres de M. Gabriel de Mortillet, qui confirment la découverte de pilotis sur plusieurs points de la partie inférieure du lac Majeur. Il signale en outre un emplacement assez étendu dans le lac d'Iseo, en Lombardie, entre la ville de ce nom et le village de Pilzone.

En 18Î56, on a sorti de la tourbière de Bosisio, entre les deux bras du lac de Corne, une pointe de flèche en silex et une hache de bronze. M. Mortillet s'est assuré que dès lors, de nombreux silex travaillés ont été découverts dans la même localité, a L'élude de cette tourbière est d'autant plus intéressante, ajoute-t-il, qu'elle peut sanctionner ou détruire une tradition locale, qui, s'appuyant sur un passage de Pline, prétend que les quatre petits lacs de la Brianza, n'en formaient qu'un seul jusqu'au Ve siècle environ.

» Je me suis assuré aussi que les tourbières du côté de Varèse ont fourni divers objets, entre autres des ossements et deux squelettes d'homme.

» Enfin, à Vérone, j'ai vu chez M. Martinati un bout de flèche en silex des tourbières du Véronais et une hache en bronze de celles du Padouan. »

Une dernière communication de M. Gastaldi mentionne des découvertes des environs de Modène et de Reggio, où il existe des couches d'un terreau très riche en substances azotées. On les rencontre le plus souvent auprès des fleuves et des torrents, au-dessous d'un lit de terre arable, ou d'une couche de gravier. Ce terreau, qu'on vend pour l'engrais des champs, contient des instruments, ordinairement en bronze, des fragments d'une poterie semblable à celle de Mercurago, et une grande quantité d'ossements concassés, taillés ou car-

bonisés, provenant du cerf, du cheval, du bœuf, du cochon et d'autres animaux.

Il est facile de présumer ce qu'on peut attendre de ces découvertes sur le sol classique de l'Italie. Depuis longtemps des instruments de roches diverses, recueillis dans plusieurs contrées de ce pays, montraient que le midi de l'Europe a eu aussi son âge de la pierre. On ne tardera pas à pouvoir mieux apprécier sa durée, ainsi que celle des périodes qui ont précédé les temps historiques.

Les trois cent quatre-vingts figures représentées dans les dixsept planches de cet ouvrage donnent une idée suffisante du développement de l'industrie chez les peuples lacustres de l'Europe, et tout spécialement de l'Helvétie, antérieurement à l'ère chrétienne. Ces antiquités, conservées dans des collections diverses1, sont classées d'après les périodes successives de la civilisation; celles du premier âge du fer ont été complétées par la reproduction d'un certain nombre d'objets de la même époque, découverts dans des tombeaux. La plupart des figures ont dû être réduites au tiers de la grandeur réelle; quand il en est autrement, des fractions indiquent les proportions de la réduction. J'ai emprunté plusieurs des-

1 Je dois entre autres mentionner celles du Musée cantonal à Lausanne, de M. Forel à Morges, de la bibliothèque d'Yverdon, de M. le Dr Clément à St. Aubin, de MM. Rey et de Vevey à Estavayer, de M. le professeur Desor à Keuchàtel, de M. le colonel Schwab à Bienne, de M. le Dr Uhlmann à Miinchenbuchsee, de M. Albert Jahn, à Berne, de la Société des antiquaires de Zurich et celle qui est en ma possession.

sins aux rapports de M. le Dr Keller *, mais un grand nombre des pièces reproduites dans ces planches n'ont pas encore été publiées.

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