CHAPITRE
Les recherches scientifiques confirment les traditions grecques d'après lesquelles le hronze a été employé antérieurement au fer. Les raisons de cette priorité tiennent essentiellement à la nature et aux propriétés des minerais. Celui du cuivre, lourd et coloré en jaune ou en vert, attire bien plus l'attention que le minerais du fer, qui, par sa teinte brune ou rougeàtre, répandue dans beaucoup de terrains, laisse moins soupçonner la présence d'un métal '. La fusion du cuivre n'est pas plus facile que celle du fer, mais le cuivre allié à l'étain se prête très bien au moule, genre d'art qui
1 Cette observation, qui a été faite plus d'une fois, s'applique plus particulièrement encore aux métaux à l'état natif. D'après Alex, de Humboldt, l'or des monts Ourals était primitivement répandu en grande abondance à la surface du sol, ce qui explique la profusion avec laquelle il a été employé dans les pays du Nord pour les ornements de l'âge du bronze.
paraît avoir précédé celui du martelage que réclame le fer, surtout pour de petits objets comme les instruments tranchants. Enfin le cuivre, allie à l'étain dans certaines proportions et soumis à un refroidissement lent, acquiert une dureté assez grande, pour en faire des instruments tranchants. Il est même supérieur au fer par sa dureté aussi longtemps qu'on ne sait pas combiner celui-ci avec le carbone pour obtenir l'acier.
On ne peut cependant admettre qu'on ait passé immédiatement du travail de la pierre à celui du bronze, qui est un métal composé. Diverses traditions attribuent à l'incendie de forêts la fusion de minerais que l'homme aurait ainsi appris à traiter par le feu. Quoi qu'il en soit, raffinage du cuivre demande plusieurs opérations qu'on a sans doute découvertes par le tâtonnement. Il a fallu en outre un certain temps avant qu'on ait su l'allier à l'étain pour obtenir le bronze, et cela d'autant plus que les mines d'étain ne se retrouvent que sur un très petit nombre de points de la surface du globe, tandis que le cuivre y est répandu en assez grande abondance. Il doit ainsi s'être écoulé une époque pendant laquelle les instruments encore imparfaits étaient en cuivre, mais on a déjà vu qu'on ne trouve pas en Europe les ébauches de cette industrie naissante, et que les instruments en métal qui apparaissent sur la fin de l'âge de la pierre sont en bronze et n'appartiennent nullement au début de l'art métallurgique. On a bien découvert en Europe un petit nombre d'objets en cuivre sans alliage d'étain , toutefois ces pièces rares ne caractérisent point une époque de transition, vu qu'elles accompagnent ordinairement le bronze et que celui-ci se trouve déjà avec la pierre, ainsi à Meilen et à Con-
AGK DU BRONZE. 10*>
cise. 11 en résulte évidemment que cette industrie, été importée en Europe.
C'est dans l'Asie qu'il faut chercher un âge du cuivre, introduisant à celui du bronze. On découvre dans l'Hindoustan, entre le Gange et la Jumnah, dans la province à'Etaweh l, de nombreuses armes, consistant en pointes de flèches et en poignards de formes très primitives, qui, soumis à l'analyse chimique, ne présentent que du cuivre pur sans aucune trace d'alliage d'étain2. 11 esta présumer que des armes du même genre n'ont point été étrangères au nord de l'Asie, puisque le Bulgare, venant du fond de la Sibérie, portait encore un coutelas de cuivre rouge \
Dans l'Amérique du nord, cet âge du cuivre a été nettement constaté le long de la vallée du Mississipi, par les savantes recherches de MM. Squier et Davis. Longtemps avant que les anciens Américains aient su allier ce métal à l'étain, on utilisait le cuivre natif des bords du lac Supérieur pour des anneaux et des hachettes4 et ce n'est que plus tard que les Mexicains et les Péruviens fabriquèrent des instruments tranchants en bronze.
L'âge de cuivre manquant à l'Europe, on peut déjà conclure de cette circonstance que l'art de produire le bronze a
« Une campagne de la commune du Mont, sur Lausanne, porte depuis plusieurs siècles le nom d'Etavez.
* Le musée d'antiquités de Copenhague possède deux de ces pièces.— Voir dans les Mémoires de la Société des antiquaires du Nord le rapport du 31 janvier 1839, écrit à ce sujet par M. C.-C. Rafn.
3 Fils et successeurs d'Attila, par Amédée Thierry. — Revue des Deux- Mondes, 1er novembre 1854.
* Ces instruments de cuivre natif n'ont pas été produits par la fusion, mais simplement par le martelage. — Ancient monuments of tlie Mississipi Valley, by E. G. Squier and E. H. Davis, 1847, chap. XL
élé importé. L'examen de nouvelles découvertes montrera que celte importation provient de l'invasion d'un nouveau peuple, mais on ne saurait admettre que la population primitive ait été complètement recouverte ou détruite, aussi a-t-clle du sur plus d'un point être au bénéfice de la nouvelle industrie, soit en recevant par le commerce des objets fabriqués, soit en s'appropriant les connaissances nécessaires à leur production. On verra plus loin quelles ont élé les destinées de l'Hclvétie à cette époque, mais il importe auparavant de recueillir les renseignements que présentent les emplacements de pilotis du deuxième âge.
SUISSE
Lac Léman.
Les rives du Léman ont été occupées dès les temps les plus reculés par une population qui a laissé, comme traces de son existence , les tombeaux voisins de Lutry , de Lausanne et de Tbonon , ainsi que des pilotis usés jusqu'à la surface du limon , ou recouverts par d'épaisses couches d'alluvions. Tandis que les grottes du Salève avaient leurs Troglodytes, le Léman avait aussi ses peuplades lacustres, mais c'est surtout pendant la période du bronze que les constructions sur pilotis se sont élevées en grand nombre. Les débris de l'industrie métallurgique n'ont pas encore élé retrouvés sur tous les emplacements explorés, toutefois les pieux qui sortent de la vase présentent généra-
de l'âge U( bronze. 4 07
lement partout les mêmes caractères d'antiquité, ce qui permet de les classer dans la môme période. De nouvelles recherches pourront rectifier ou compléter l'appréciation de quelques détails, mais elles ne modifieront guère les résultats historiques, pris dans leur ensemble.
On ne connaît encore à la tète du lac qu'un petit nombre d'emplacements à pilotis, ce qui provient de la nature rocheuse des rives et des modifications du littoral, apportées par les cours d'eau. Les alluvions de la Yeveyse ont recouvert fort anciennement les pieux au-dessus desquels a élé construite la station romaine de Vibiscum, mais il subsiste à peu de distance de là, entre Vevey et les Gonelles, un nombre assez considérable de pilotis sur le point de la rade, appelé le Creux de Plan. Ces pilotis sont surtout visibles par les basses eaux ' .
Au-dessus delà petite ville de Cully, est un emplacement caillouteux, qui présente l'aspect d'un cône de déjection inondé, d'où sortent des pieux recouverts de 10 à 15 pieds d'eau, au milieu desquels je n'ai encore su voir aucun objet d'industrie.
Vis-à-vis du hameau de Cour, situé sous la ville de Lausanne, est la Pierre de Cour, connue de tous les baigneurs de la contrée. C'est un grand bloc erratique dont la partie supérieure est à découvert par les basses eaux *. Non loin de ce bloc, on voit sous 15 pieds d'eau des rangées de pieux
1 Cet emplacement, situé au nord- ouest de l'Arabie, m'a été indiqué par M. D. Doret. L'élévation des eaux et leur peu de transparence ne m'ont pas permis, lorsque je me suis rendu sur ce point, de l'explorer de manière a ajouter de nouvelles observations.
' L'époque des basses eaux, sur le Léman, a lieu en hiver. La hausse de 6 pieds, en moyenne, est essentiellement due à !a fonlc des glaciers des Alpes et se fait surtout sentir en été.
1 08 ANTIQUITÉS LACUSTBES
disposés parallèlement à la rive, sur une étendue de 60 à 70 pieds de longueur, et à une distance de 880 pieds du rivage. Vers cette station, se trouvent de nombreux ossements, entre autres de bœuf et de cheval, dont plusieurs portent des entailles qui ont été évidemment faites avec un instrument en métal.
Un peu plus bas, est un second emplacement, en face du point où vient aboutir le chemin qui passe derrière la campagne de M. Francillon. L'espace occupé par les pieux est à une profondeur de 5 à G pieds par les basses eaux et mesure 64 pieds de largeur sur 165 de longueur. L'extrémité orientale est à b48 pieds de la rive, et l'extrémité occidentale à 604. Les pieux, distants les uns des autres d'environ 6 pieds, sont disposés en S rangées, à peu près parallèles à la rive; plusieurs, usés par l'action de l'eau, disparaissent sous le limon 4.
La rade du Léman qui s'avance dans la pleine deVidi, où s'élevait la cité de Lousonnium, baigne aussi les pilotis d'habitations lacustres. Ceux-ci sont nombreux près de St. Sulpice, où l'on voit entre autres, vis-à-vis de l'ancienne Abbaye, de grands troncs d'arbres avec une partie de leurs branches, plantés en désordre dans le limon et inclinés dans des sens divers. Ces troncs, qui sortent encore de plusieurs pieds de la vase, présentent moins de rapports avec nos constructions lacustres qu'avec les huttes des pêcheurs des petites anses du Bosphore, huttes perchées à des hauteurs diverses sur de longs pieux obliques et croisés, comme sur
1 C'est à l'obligeance de MM. Ch. Gaudin et de Rumine que je dois ces détails sur les deux emplacements de Cour, dont les mesures ont été prises par la trigonométrie. — Voir en tète du volume la planche consacrée à cet emplacement.
DR L'AGE DL BRONZE. i()(J
les rameaux entrelacés d'un arbre. On ne peut y arriver, vu l'absence de plateformes et leur élévation souvent assez considérable au-dessus de l'eau, qu'à l'aide d'écbellcs dont les rayons sont fixés aux pieux. Au couchant du port de St. Sulpice, non loin de l'embouchure de la Venoge, de nombreux pilotis se dirigent depuis la rive jusqu'à plusieurs centaines de pieds en avant dans le lac. Les pieux rapprochés du bord sortent à peine du fond caillouteux où se fait sentir l'action destructive des vagues, tandis que plus en avant, ils ont encore 1 à 5 pieds de longueur au-dessus du limon. Quelques débris de poterie de l'âge du bronze et un peson de fuseau en argile sont les seuls objets découverts jusqu'à présent sur ce point.
L'une des bourgades les plus considérables des bords du Léman est celle dont on retrouve les restes vis-à-vis de la ville de Morges, localité que M. Forel, président de la Société d'histoire de la Suisse romande, a tout particulièrement explorée avec son fils, qui met un grand zèle à ces recherches '. Les pilotis disposés parallèlement à la rive, dont ils sont distants d'environ 600 pieds, occupent, à une profondeur de 8 à 12 pieds par les basses eaux, un espace de 1200 pieds de longueur, sur ISO de largeur en moyenne. La plupart des pieux sont en chêne et mesurent de 3 à 8 pouces de diamètre; plantés irrégulièrement, ils sont éloignés les uns des autres d'un à quelques pieds, et s'élèvent encore d'un à 5 pieds au-dessus du limon ou du fond pierreux; leur extrémité inférieure, taillée en pointe, descend dans le sol de 15 pouces à 5 pieds et porte généralement des entailles qui paraissent avoir été faites avec la petite hache de bronze. Quel-
1 Voir sur cette découverte la note 2 de la page 3.
ques-uns traversent une planchette que M. Forel suppose avoir été adaptée à la partie inférieure du pieu, pour empêcher qu'il ne s'enfonçât trop profondément dans le sol. Une planchette d'un pouce d'épaisseur, sur 13 l/a de longueur et ■i de largeur, est percée de 2 trous carrés, distants de 4 pouces 1 un de l'autre, et qui mesurent 18 lignes de diamètre. Au milieu de ces pilotis, on voit de nombreuses pièces de bois de grandes dimensions et divers débris, plus ou moins carbonisés, qui témoignent d'une destruction par le feu et d'un affaissement des constructions dans les eaux.
Les nombreux objets découverts sur l'emplacement de Morges étaient presque tous à la surface de la vase et du caillou tis, aussi esl-il probable que des fouilles entreprises avec la drague offriraient d'intéressants résultats.
Quarante-trois celts ' ou hachettes en bronze (PI. X, G, 10) ont été retirées ça et là du milieu des pilotis. Leur longueur varie de 4 à 7 pouces, et leur tranchant, généralement arqué, ne mesure que 1 à 2 pouces. Le tranchant était souvent rafraîchi à l'aide du marteau. L'un de ces celts, à la suite d'un long usage, a été diminué de moitié environ. Plusieurs sont munis d'une oreillette fixée sur le flanc de l'instrument. L'extrémité de la hache opposée au tranchant
• Les archéologues anglais ont donné à cet instrument le nom du peuple auquel on l'attribue. Les Français l'appellent hache gauloise. C'est le streitmeissel ou slreitkeil des Allemands. Les Danois ont adopté la dénomination de celt pour celles de ces pièces qui sont munies d'une douille, et ils appellent les autres, adaptées à un manche fendu, du nom de Paalslave. Ce genre de hachette, répandu dans tous les pays de l'Europe, y compris la Russie, a bien été employé par les Celtes, mais n'est pas exclusivement propre à ce peuple On retrouve ces mêmes formes en Mongolie, en Chine et en Amérique. Cette espèce d'instrument répond plutôt à un certain degré du développement humain qu'aux usages d'un peuple en particulier.
m: l'âge du bronze. i\ j
entrait dans un manche fendu ou entaillé et disposé comme la hampe d'une lance, mais, dans la plupart des cas, il devait être coudé. Le manche était consolidé par les ailerons du celt repliés sur le bois et parfois aussi avec des ligatures. Les h7> pièces découvertes à Morges ne présentent pas les variétés qu'on peut observer dans la plupart des collections. Aucune n'a la forme de la spatule; toutes ont exigé des manches fendus, à l'exception d'une seule (PI. IX, 5), munie d'une douille longitudinale.
La destination la plus ordinaire du celt a certainement été celle de la hache, dont l'usage occupe longtemps encore la première place, comme c'était le cas dans l'âge de la pierre. Il faisait cependant aussi l'office de ciseau, et l'on ne peut douter qu'il n'ait servi comme arme de chasse et de guerre. Enfin des celts découverts sous des autels recevaient en outre une destination religieuse, sans que rien dans leur forme ne fasse soupçonner leur consécration au culte. Ce n'est pas, du reste, dans les premiers Ages de l'industrie que le même genre de pièce revêt une forme particulière, appropriée à chacune de ses applications.
L'un des objets les plus remarquables est un moule de celt en bronze, formé de deux pièces, longues de 6 pouces 5 lignes sur { pouce 9 lignes de largeur '. (PL X, 45.) Le pourtour intérieur de l'une des moitiés porte un cordon saillant qui entrait dans la rainure correspondante de l'autre pièce pour maintenir en place les deux parties du moule cl empêcher la fuite
' Ces doux pièces, qui gisaient sans doute l'une auprès de l'antre, n'ont pas été retrouvées en même temps. M. Fore! a découvert celle qui porte le cordon saillant le 23 février 1855, et c'est seulement le 18 octobre 1859 que son fils a eu le bonheur de repêcher l'autre partie qui s'adapte parfaitement à la pren ière.
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du métal en fusion. Une défectuosité a été réparée avec beaucoup de soin en rajustant une pièce sur la partie endommagée. La confection générale de l'instrument montre que l'art du mouleur était déjà très développé'. L'ouverture du moule donne sur l'extrémité opposée au tranchant du celt. Les ailerons sont droits de manière à pouvoir dégager plus facilement l'instrument de la matrice, plus tard on les repliait sur le manche qu'ils servaient à consolider. Le celt sortait du moule avec un tranchant assez obtus, mais qui s'affilait à l'aide du marteau dont on voit la marque des coups sur beaucoup de pièces. 11 est assez curieux que, malgré le grand nombre des hachettes découverles à Morges, aucune n'ait été coulée dans ce moule qui porte comme marque caractéristique une petite croix en creux entre les ailerons.
Cette pièce n'est pas seulement intéressante par les procédés industriels qu'elle révèle, mais elle fait voir que les Lacustres de l'âge de bronze fabriquaient eux-mêmes leurs instruments, comme le faisaient déjà ceux de l'âge de la pierre *.
Il est difficile de dire d'où l'on se procurait le cuivre; dans tous les cas, il est probable qu'on le tirait essentiellement
* On n'employait pas toujours des moules en métal pour couler le bronze. Dans quelques fonderies, ils étaient en argile et ne servaient, à ce qu'il paraît, que pour une seule opération. Il est en effet extrêmement rare de retrouver, même dans les fonderies, deux pièces de formes identiques sortant du même moule.
* Une fonderie de l'âge du bronze existait aussi sur les bords du Léman, à Dovaine, près de Tlionon, où l'on a trouvé, en 1838, un grand nombre d'instruments divers: tronçons d'épées, faucilles et couteaux brisés, destinés au creuset. Deux enfouissements du même genre ont été découverts dans le canton de Vaud, l'un à Burligny et l'autre sous la cour du château d'Echal-
de l'âge nu BRONZE. H 3
des mines de la Gaule et de la Germanie, exploitées dès une haute antiquité. Quant à l'étain, rien ne permet d'affirmer qu'on ait déjà connu les mines de la Saxe. Les anciennes traditions le font venir des Iles Cassitérides, c'est-à-dire de l'Angleterre.
La découverte d'une fonderie de l'âge du bronze, à Echallens, montre que l'alliage de ces deux métaux se faisait sur place '. Un celt de Morges, analysé par M. Bischoff, professeur de chimie, donne la composition suivante : 89,88 parties de cuivre, 8,25 d'étain, 4,05 de plomb, 0,78 de nickel et des traces de fer, mais aucune de zinc. Ce dernier métal ne paraît pas avoir été allié au cuivre avant l'âge du fer, ce qui s'explique par la difficulté que présente cette opération, qui doit être faite à l'aide de vases clos, condition sans laquelle le zinc se réduit en flocons sur le métal en fusion. D'après l'analyse chimique de monnaies romaines, l'alliage du zinc avec le cuivre n'a été connu en Italie que fort peu de temps avant le siècle d'Auguste. La présence du plomb, du nickel et du fer doit être envisagée comme provenant du minerai de cuivre, dont l'affinage n'a pas été complet, et non point comme les éléments d'un alliage produit par l'industrie.
On a souvent attribué la dureté du tranchant des instru-
lens. L'antique fonderie de Wulflingen, près de Winterthour, est de la même époque. On en a pareillement constaté plusieurs en France, en Angleterre, en Allemagne, en Danemark et en Suède. Ces découvertes suffiraient, à elles seules, pour montrer que les instruments de l'âge du bronze n'ont point été répandus depuis le midi de l'Europe dans les autres pays, comme on l'a affirmé plusieurs fois.
« Les culots découverts à Echallens sont en cuivre rouge, tandis que les relts trouvés auprès et qui portent encore les bavures du moule sont en bronze.
ments en bronze de l'antiquité à une trempe particulière, et à un alliage fait dans des proportions déterminées. L'alliage a été en moyenne de 8 à 10 parties d'étain sur 90 à 92 de cuivre, on a cependant trouvé par l'analyse des instruments tranchants qui contenaient de 2 à 16 parties d'étain sur 98 à 84 de cuivre. On comprend qu'il y ait eu des tâtonnements et que les proportions n'aient pas été toujours rigoureuses. Quant à la trempe, elle agit sur le bronze d'une manière toute différente que sur l'acier. On sait que la dilatation et la contraction de ces deux métaux, placés sous la même action, se fait en sens inverse ; aussi faut-il plutôt attribuer la dureté du bronze antique à un refroidissement lent et au martelage à froid du tranchant, ce qui rendait le métal plus dense et par conséquent plus dur.
Les couteaux, tous en bronze, sont au nombre de 13 (PI. XI, 3, 6); la longueur de la lame mesure de 4 pouces à 6a lignes, sur une largeur moyenne de 5 à 8 lignes. Le tranchant, concave vers le manche, devient convexe vers la pointe, plus ou moins acérée, ce qui donne à cet instrument une forme assez élégante. Quatre couteaux ont une douille dans laquelle entrait le manche, et 9 sont munis d'une soie ou pointe qui pénétrait dans le bois.
M. Forel a découvert 8 faucilles en bronze, assez fortement arquées, dont la corde mesure de 4 à 5 pouces. Elles portent encore les traces du moule dans lequel elles ont été coulées, et leurs petites dimensions ne sont point exceptionnelles dans l'âge du bronze. Nous avons ici un instrument d'agriculture, ce qui ne saurait surprendre, puisque la culture du blé était déjà propre à la première période. Le grand nombre des faucilles découvertes dans les lacs ne permet
pas de leur attribuer une destination purement religieuse, et, s'il faut en croire Pline, la faucille des Druides était en or.
Il est difficile d'indiquer la destination de 3 crochets, longs de 8 à 9 pouces et formés d'une mince tige de bronze carrée, qui paraît avoir été arquée intentionnellement. Une pièce pareille, longue seulement de 5 i/î pouces, trouvée dans les ruines romaines de Cheseaux, pourrait être envisagée comme une pointe de trait faussée, mais la courbure de celles de Morges est trop réglière pour être accidentelle.
D'entre les armes provenant du milieu des pilotis de Morges, il faut citer deux épées, dont l'une n'est qu'un tronçon de lame, long de 75 lignes sur 16 de largeur. L'autre (PI. IX, 8), intacte, mesure 19 pouces 5 lignes de longueur, y compris les 3 pouces de la poignée, qui était primitivement revêtue d'une garniture en bois ou en os, assujettie par des clous rivés. La lame, large de 13 lignes vers la poignée, se rétrécit sur le premier tiers de sa longueur et se rélargit jusqu'au second tiers, d'où elle se termine en pointe. La forme ondulée du tranchant de la lame et les petites dimensions de la poignée caractérisent les épées en bronze de l'antiquité, dans le sud comme dans le nord de l'Europe. La population de cette" époque avait une main plus effilée que celle des familles postérieures, ce qui est encore le cas de quelques peuples de l'Orient, ainsi des Hindous.
Deux lames de petites épées ou poignards (PI. IX, 10) ont chacune 13 pouces de longueur. Elles se distinguent des poignards proprement dits de l'âge du bronze par leur peu de largeur à la naissance de la lame.
Dix pointes de lance ou de javelot (PI. IX, 12), munies d'une douille, mesurent de 35 à 55 lignes de longueur.
Les objets en bronze qui ont servi comme ornements per-
HG ANTIQUITÉS LACUSTRES
sonnels sont essentiellement les épingles et les anneaux.
Les 18 épingles découvertes ont de h à 8 pouces de longueur. (PI. XII, 2, 5, 13.) Elles consistent en fils de bronze légèrement renflés vers la tête, qui a la forme d'un disque, d'un bouton sphérique ou d'un cône, à moins que le fil n'ait été simplement recourbé en anneau, mais quelquefois il traverse un petit globe évidé, décoré de jours et de fines gravures.
Les anneaux , à part 5 à 6 qui ont pu servir de bagues, sont essentiellement des bracelets entr'ouverts, formés d'une tige circulaire, parfois lourds et massifs ou coulés en lamelles bombées. (PI. XI, 20, 31.) Des stries, des torsades et des disques ont été gravés sur la plupart. Deux sont composés d'un triple fil élastique. Un autre est remarquable par ses pointillages et ses dessins en entrelacs anguleux d'un fort joli effet. Ces anneaux, au nombre de 33, mesurent de 2 à 3 pouces de diamètre. Quelques-uns, assez massifs, sont de si petites dimensions qu'ils ne peuvent avoir été portés que par de jeunes enfants. (PI. XI, 27.)
Une espèce de disque à jours (PI. XI, 16), en bronze coulé, de iS lignes de diamètre, représentes cercles concentriques, unis par des portions de rayons. Ce genre de pièces se retrouve dans les tombeaux du Ve au IXe siècle de notre ère. Les Lapons portent encore a la ceinture des disques auxquels ils suspendent, avec des cordons, un couteau, des ciseaux, un peigne, en un mot, tout un trousseau d'instruments domestiques.
La poterie est extrêmement abondante au milieu des pilotis de Morges, mais les vases intacts sont plus rares sur ce point que sur beaucoup d'autres. Cependant de nombreux fragments, allant du fond au col du vase, permettent de reconstruire les formes et les dimensions. Les vases varient do 2 à
16 pouces de hauteur sur 3 pouces à 2 pieds de diamètre. Les uns ont la forme de tasse (PL XIII, 13) avec ou sans oreille ; d'autres, évasés dans le bas, sont surmontés d'un col étroit et cylindrique, plusieurs ressemblent à des urnes au col plus ou moins rétréci , muni parfois de deux anses. Les vases de petites dimensions et de grandeur moyenne, se terminant souvent en pointe ou en surface convexe dans leur partie inférieure, ont exigé des supports. Les ornements consistent en quelques lignes horizontales, en petits creux, en lignes obliques et en espèces de cordons adaptés à la naissance du col, dont le bord a souvent été pincé ou travaillé en torsade. Le potier a laissé plus d'une fois l'empreinte de ses doigts sur ces ornements et sur les flancs du vase. La composition de la poterie est assez pareille à celle de l'âge de la pierre; on retrouve la même pâte, plus ou moins fine et compacte ou pétrie avec de petits cailloux siliceux. Cependant l'art du potier a fait des progrès incontestables ; le tour était souvent employé, la variété des formes est plus grande et les ornements sont plus nombreux et mieux finis. Le graphite a même été employé comme vernis. Toutes les bourgades de quelque importance avaient leur fabrique de poterie, ce dont il est facile de se convaincre quand on trouve des échantillons déformés par la cuite qui n'ont pu avoir cours dans le commerce.
On a découvert un grand nombre de lourds anneaux en argile (PI. XIII, 11), du diamètre de 3 à 5 pouces. Us ne peuvent être que les supports des vases sans pied dont il a été fait mention. (PI. XIII, 17.) On en emploie encore de pareils, pour le même but, dans la Catalogne, et cet usage s'est conservé jusqu'à nos jours dans les Indes orientales, ainsi aux environs de Madras. Quelques-uns de ces supports, noircis
par le feu, étaient évidemment déposés sur le foyer, tandis que les autres étaient réservés pour la table ou le trône d'arbre qui en tenait lieu, ce qu'on est en droit de conclure des coutumes modernes.
D'autres pièces en argile, de forme sphérique, percées d'un trou et de la grosseur du poing, peuvent être rapprochées des projectiles incendiaires mentionnés plus haut.
Une douzaine de pesons de fuseau, aussi en argile, mesurent de 8 à 18 lignes de diamètre.
On n'a pas encore retrouvé, au milieu des pilotis de Morges, des marteaux en bronze. On y suppléait à l'aide de pierres dures, le plus souvent quartzeuses, dont la forme arrondie a généralement pris par l'usage celle d'un cube aux angles émoussés. (PI. XII, 43.) D'autres pierres étaient employées comme pierres à broyer et à aiguiser. L'une en grès , de forme conique , percée vers son sommet, paraît avoir servi de poids. Elle pèse 2 3/* livres.
Des pierres discoïdes, de 5 à h pouces de diamètre, sont munies d'une rainure sur leur pourtour comme une poulie, et leurs faces convexes présentent généralement de légères cavités sur leur centre. Il est probable que ces pierres ont été employées pour des jeux. On voit dans le recueil de Pinelli ' un personnage qui tient entre ses mains un disque pareil, sur le pourtour duquel est enroulée une corde, destinée à lancer la pierre, ce qui donne une explication de l'usage de cette rainure. Dans les tumulus de la vallée du Mississipi, on trouve un grand nombre de ces pierres discoïdes, avec ou sans rainure sur le bord, et de la forme de lentille ou bien à faces concaves. Les Indiens s'en servent
' Roma, 1816, fol. 15. — (JM. XII, 40, 41, disques pareils à ceux dcMorgcs.1
DE l'âge du bronze. 419
encore dans le jeu qu'ils appellent chungke. Les joueurs, au nombre de deux, ont chacun une perche munie de bandelettes de cuir portant des marques, l'un fait rouler le disque, puis tous deux se mettent à courir et lancent à la fois leurs perches sur le sol de manière à ce que la pierre s'arrête sur l'une des bandelettes. Suivant la position du disque, celui qui a l'avantage a le droit de commencer la partie suivante. Les Indiens conservent ces pierres avec un soin religieux, et, contrairement aux anciens usages, ils sont dispensés de les enterrer avec leurs possesseurs, se les transmettant ainsi de génération en génération '. Il est à remarquer que jusqu'à présent on n'a pas retrouvé ces pierres dans les anciens tombeaux de la Suisse, mais seulement avec les débris d'habitations.
Deux des canots employés par les anciens habitants de la bourgade lacustre de Morges ont subsisté jusqu'à nos jours. L'un, transporté sur le rivage, il y a une quarantaine d'années, n'a pas tardé à être détruit. Il était formé d'un tronc de chêne creusé comme un bassin. L'autre gît encore auprès des pilotis sous 44 à 15 pieds d'eau. Une partie est prise dans le sable, celle qui n'a pas été recouverte mesure environ 40 pieds de longueur sur 2 de largeur. Elle se termine en pointe et a été taillée de manière à ménager une espèce de siège, pris sur l'épaisseur du bois à l'extrémité du canot.
Les ossements découverts sont assez nombreux. On retrouve le cerf, le sanglier, le cheval, le bœuf et le mouton. Mais cette liste est loin d'être complète, faute de déterminations suffisantes.
Cet emplacement, situé au levant de l'embouchure du
4 Ancient monuments of the Mississipi Valley* by E.-G. Squier and E.-H. Davis, chap. XIII.
120 ANTIQUITÉS LACLSTKES
torrent de la Morges, qui a donné son nom à la ville actuelle, était protégé par une double rangée de pieux plantés plus en avant dans le lac, au sud-ouest des habitations. Ces pilotis présentent les mêmes caractères d'antiquité que les autres, mais il n'est pas facile de se faire une idée parfaitement exacte de la destination de cette enceinte, qui avait peut-être pour double but de protéger les habitations contre les surprises par eau et contre l'action des tempêtes. Dans ce dernier cas, les pieux auraient dû former une espèce de digue capable de résister au roulis des vagues.
D'après l'ensemble des objets découverts, le seul métal employé étant le bronze * , il en résulte que l'occupation de cette bourgade a cessé avant l'âge du fer. Les nombreux instruments trouvés à la surface du fond pierreux ne peuvent provenir d'un abandon volontaire, et les pièces de bois carbonisées indiquent une destruction par le feu. On recherchera plus tard si l'incendie fut accidentel ou s'il se rattache à des scènes d'hostilité.
La rade située entre le cône de déjection du Boiron et l'antique village de Saint-Prex a aussi été occupée par des constructions lacustres. On voit, près de Fraidaigues, un emplacement de pilotis, recouvert par 10 à 11 pieds d'eau en hiver.
Une bourgade plus considérable s'élevait en face de la ville de Rolle, et s'étendait de la jetée actuelle jusqu'à peu de distance du château. Vers le milieu de cet emplacement, était un bas-fond à peine submergé par les basses eaux. Les riverains de la côte de Savoie ont longtemps tenu leur mar-
• On ne peut envisager comme provenant de ces habitations un éperon en fer damasquiné et un coutelas du moyen âge. Ce dernier était, du reste, en «dehors de l'emplacement des pilotis.
DE l'âge du bronze. 421
ché sur ce lieu, recouvert depuis peu d'années par l'île que les habitants de Rolle y ont construite et sur laquelle ils ont élevé un obélisque à la mémoire de leur combourgeois, Frédéric-César de la Harpe. Ce bas-fond , entouré de pieux, n'était pas sans rapports avec les crannoges de l'Irlande, mais l'esplanade s'étendait fort au delà, à droite et à gauche, supportée par des pilotis plantés dans un sol inégal, recouvert de S à 12 pieds d'eau en hiver. Au couchant de l'île, plusieurs pieux sont disséminés sur un assez long espace ; beaucoup plus nombreux au levant, ils sortent parfois du limon, disposés en groupes; les plus longs mesurent 3 à 4 pieds, et d'autres, de même essence, sont usés jusqu'à la surface de la vase où ils présentent l'aspect d'un disque noirâtre. La différence de conservation montre que cet emplacement a été occupé pendant des siècles nombreux, et que les pilotis ont été renouvelés à des époques diverses. L'extrémité prise dans le sol porte encore les entailles de la hache, et celle baignée par l'eau a toujours perdu de son épaisseur. Quelques pieux sont même usés de telle sorte qu'il ne reste plus sur le disque entouré de vase qu'une tige amincie en aiguille de quelques lignes d'épaisseur, résultat de l'action destructive de l'eau, lente, mais continue. (PI. II, 4.)
Les fragments de poterie sont nombreux et présentent les mêmes caractères qu'à Morges. Un morceau, engagé dans l'argile, a conservé son vernis primitif, de couleur noirâtre, tandis que la partie restée dans l'eau est rugueuse, les cailloux mêlés à la pâte faisant saillie. Il n'est du reste guère d'emplacement où l'on ne puisse faire la même observation, suivant que le vase est plus ou moins pris dans le limon. C'est l'action corrosivede l'eau qui altère peu à peu la sur-
l-2"2 ANTIQUITÉS LACUSTRES
face de la poterie, de même qu'elle soumet à une dégradation incessante les pilotis, dont la différence de conservation répond certainement à une différence très marquée d'antiquité.
Deux pierres discoïdes, avec rainure sur le pourtour, se trouvaient au milieu des pilotis de Rolle. L'une (PI. XII, 40), sans dépressions sur ses faces convexes, a la forme d'une lentille; l'autre (PI. XII, 41) est légèrement elliptique1.
Les marteaux et les pierres à aiguiser sont les mêmes qu'à Morges. Un seul instrument en bronze, découvert au levant de l'île, est une faucille très arquée dont la corde mesure 4 pouces de longueur *.
La ville de Nyon, connue par les ruines de la colonie équestre et par son ancienne dénomination celtique de Noviodunum, recouvre des débris d'âges très divers. C'est aussi à des époques différentes que remontent les pilotis baignés par les eaux du lac. Plusieurs sont évidemment étrangers aux constructions lacustres, il est possible qu'un certain nombre soient les restes d'un port de la cité romaine, mais il en est d'autres qu'on ne saurait attribuer qu'à des établissements sur les eaux. Ces derniers pilotis sont situés au levant de la jetée, dans la direction du cap de Promenthoux, en face des premières campagnes qu'on trouve au sortir de Nyon, en se rendant à Rolle. Eloignés de quelques centaines de pieds de la rive, ils se groupent parallèlement à celle-ci. Hauts de 2 à 3 pieds au-dessus du limon, ils sont en général assez distants les uns des autres et se trouvent à une
1 Ces pièces ont eu la même destination que celles de Morges.
* En aval de Rolle, entre Choisi et les Châtaigniers, deux rangées doubles de dalles brutes, posées de champ et perpendiculaires à la rive, forment um' espèce d'avenue dont on ignore la destination.
DE l'àGE DL URO.NZE. 123
profondeur de 15 pieds par les basses eaux. En admettant (]ue les pieux pénètrent de 4 à 5 pieds dans le sol et qu'ils aient été élevés d'environ 5 pieds au-dessus des hautes eaux, de manière à laisser passer les vagues sous le plancher qui portait les habitations, ils doivent avoir eu primitivement une Irentaine de pieds de longueur. Je n'ai découvert sur ce point que des fragments de la poterie caractéristique des lacs et des cailloux utilisés comme marteaux.
A Versoix, les pilotis sont disséminés sur un grand espace de la rade, comprise entre le bourg et le port inachevé, dont le duc de Choiseul avait entrepris la construction dans le siècle passé. Les pieux, de conservation inégale, baignés en hiver par 10 à 12 pieds d'eau, mesurent encore jusqu'à S et C pieds de longueur au-dessus de la vase. La poterie n'y est point rare. Plusieurs fragments ont appartenu à des vases d'un grand diamètre, munis d'un rebord évasé et ornés parfois, à la naissance du col, d'un cordon en relief; d'autres fragments rougeâtres portent des ornements en creux. Une pierre de jeu , semblable à celles de Morges , provient aussi de cet emplacement.
Genève. L'extrémité inférieure du lac a été couverte d'habitations lacustres dont on retrouve les pilotis sur plusieurs points. En face des Pâquis, ils sont particulièrement accompagnés de débris de poterie dont l'argile est pleine de pierrettes siliceuses. Plus d'une fois, en creusant le sol dans \q& parties basses de la ville de Genève, on a trouvé des pieux pareils à ceux qu'on voit dans le lac. D'autres sont disséminés le long des Eaux-Vives. Les registres du Conseil d'Etat de la république de Genève mentionnent une rangée de pieux, « noirs comme ébène, » qui allait de la Tour de l'Ile jusques à Cologny. On les envisageait alors comme faisant partie dun
pont attribué à César '. Les bateliers désignent sous le nom de Travers les pilotis qu'on voit dans la direction de Sécheron à Frontenex, et qui traversent ainsi la partie inférieure du lac. Sur quelques points, les pilotis des environs de Genève ne sont baignés que par 3 à 4 pieds d'eau en hiver. Il est difficile de dire si ces constructions étaient continues ; dans tous les cas, elles ont dû s'élever en grand nombre à partir de l'île de Rousseau ou de de la Tour de l'Ile, d'une part jusqu'à Sécheron, et de l'autre jusqu'à Cologny, cette partie du lac étant particulièrement propre à des constructions lacustres. Il est fort possible aussi qu'un pont ait été jeté d'une rive à l'autre, la profondeur des eaux n'y mettant point obstacle, toutefois on ne saurait affirmer que ces pilotis remontent tous à l'âge du bronze. Malgré l'étendue de cet emplacement, je n'ai trouvé que des fragments de poterie et je n'ai pas appris que M. Hyp. Gosse, qui a beaucoup exploré les environs de Genève, y ait découvert des objets en métal, mais il est à pré-
1 Ces registres rapportent, sous la date du 1er au 5 février de l'an 1683, que la baisse des eaux fut extraordinaire. « Le lac gela à tel point que la glace reposant sur la terre, le Rhône fut arrêté, et qu'on traversait à pied sec depuis Cologny jusqu'à Sécheron, et qu'on fut obligé d'augmenter la garde du port, vu la facilité d'entrer dans la ville par le côté du lac. » — Communication de M. le Dr Marin.
* M. Turettini m'a fait observer que cette expression de Travers reproduit exactement la prononciation de l'expression gaélique Treabhair, qui signifie maisons. Le savant linguiste, M. Ad. Pictet, m'écrit à ce sujet: « L'irlandais erse treabh signifie en effet maison, famille, et je le crois de même origine que le gothique thaurp, allemand dorf, etc., ainsi que le sanscrit trapu, famille, race. Le dérivé irlandais treabliur a aussi le sens de race, et en erse, treabhair est un pluriel collectif pour maisons, demeures. (Le bh se prononce comme v.) Malgré tout cela, j'ai quelque peine à croire à la conservation d'un ancien mot celtique, et, comme le Travers traverse le lac en partie, il peut y avoir ici un de ces jeux de hasard qui jouent un si grand rôle dans l'ctymologic. »
DE L'AGE DU BRONZK. i'2j
sumer que la vase recouvre encore de nombreux débris d'industrie. Une lame en bronze, trouvée récemment dans le port de Genève, provient sans doute de ces habitations.
Les pierres à Niton, que la tradition envisage comme des autels païens, étaient sans doute l'objet d'un culte de la part des habitants de la partie inférieure du lac. Ces autels consistent en deux grands blocs erratiques, formant deux îlots, situés entre les Eaux-Vives et la ville. L'un est à 50 toises, et l'autre à 90 environ de la rive orientale. Au pied du plus grand de ces blocs, on trouva, vers le milieu du XVIIe siècle, des celts ou hachettes avec un couteau en bronze *, conservés dans le musée de Genève !. (PL X, 17, XI, 5.) Les pierres à Niton, entourées d'eau, devaient être choisies de préférence comme autels par une population qui avait l'habitude de vivre sur les eaux et qui paraît même avoir consacré des maisons ou temples lacustres à ses dieux topiques s.
Entre Genève et Hermance, on trouve des pilotis près de
* Un couteau identiquement pareil à celui qui provient de la Pierre à Niton, trouvé dans les environs de Genève, fait partie de la collection de M. Ernest Griolet.
1 Description de quelques monuments celtiques situés dans les environs de Genève, par Blavignac, architecte. — On a vu dans l'expression de Niton le nom du Neilh des Gaulois, mais Niton est aussi l'un des noms du démon, et l'on sait que les premiers chrétiens appelèrent souvent pierres du diable les autels consacrés aux faux dieux, et qu'ils les surmontèrent parfois de la croix pour amener à l'adoration de ce symbole chrétien les adhérents de l'ancien culte. Le sommet de la petite pierre à Niton porte un creux carré qui peut avoir été taillé pour l'érection d'une croix. Il mesure 12 pouces de profondeur et 1 pied sur chaque côté. Sur l'autre bloc, est aussi un creux à peu près circulaire de 4 pouces de diamètre sur 5 '/* de profondeur.
s Essai sur quelques inscriptions en langue gauloise, par Adolphe Pictet. Genève, 1859.
La Belotte, où l'on a découvert la châtaigne d'eau (trapa natans) ', au Creux de la Gabioule et près de Bassy.
Au-dessus d'Hermance, il existe quatre emplacements. Le premier est sous le Moulin, nom donné à une source qui sort de la colline des Forches, sur laquelle on a découvert, en 1854, une grande urne d'une poterie pareille à celle des lacs. Le second point se trouve vis-à-vis de la Fabrique Canton, le troisième est au Creux de la Tougue, et le quatrième , peu considérable , en face du château de Beau- Regard.
Le plus important est celui du Creux de la Tougue, où les pilotis, fort nombreux, mais diversement conservés, dépassent la vase de deux pieds en moyenne. La poterie est particulièrement riche sur ce point ; elle recouvre entièrement certaines places, et les vases intacts ne sont point rares. Leurs dimensions sont très variées ainsi que leurs formes. (PI. XIII, h, 5, 7, 8, 9, 15.) Une tasse, de ik lignes de hauteur seulement, sur 49 lignes de diamètre, munie d'une petite oreillette, paraît avoir été un joujou d'enfant (PI. XIII, 8), ainsi qu'un anneau-support en argile du diamètre de 22 lignes. De petites soucoupes accompagnaient ces pièces (PI. XIII, 9); l'une, sans pied et percée au fond, peut avoir servi d'entonnoir2. Plusieurs fragments proviennent de vases de 2 à 3 pieds de diamètre. La forme de soupière est fréquente. Deux grandes tasses sont ovales. (PI. XIII, 4.) D'autres vases, terminés en pointe à leur base, se rétrécissent à la naissance d'un col allongé, cylindrique ou légèrement évasé.
* Communication de M. de Candolle à la Société vaudoise des sciences naturelles, réunie à Nyon en 1859.
* Le trou, de forme régulière et circulaire, n'est point accidentel et a été évidemment fait avec intention.
de l'âge du bronze. 127
(PI. XIII, 15.) Cette forme reparaît fréquemment, mais avec un pied, dans les tombeaux helvéto-burgondes '. Ces poteries ont été parfois vernies en noir avec le graphite ou ornées de fines stries.
Les anneaux circulaires d'argile, employés comme supports, sont tout pareils à ceux de Morges. Deux fragments, distants d'environ 5 pieds, appartenaient à la même pièce ; les cassures parfaitement anguleuses, laissant à peine un léger joint quand on les rapproche, montrent que ces deux morceaux sont restés dans une immobilité parfaite depuis qu'ils sont tombés à l'eau. Mentionnons en outre un peson de fuseau verni en noir (PI. XII, 33), des pierres à broyer et 3 pierres discoïdes avec rainure.
Les objets en métal découverts dans le Creux de laTougue sont tous en bronze: ce sont k celts, 3 couteaux gracieusement arqués et munis d'une douille pour recevoir le manche, dont une partie du bois subsiste encore (PI. XI, 7), h faucilles (PI. X, 2), une épingle à cheveux de 72 lignes de longueur, et 3 bracelets en bronze, dont l'un porte de fines gravures. (PI. XI, 20.)
En côtoyant la rive de Savoie, on rencontre un nouvel établissement près de Messeri, où se trouvent plusieurs fragments de poterie au milieu de nombreux pilotis de 2 à 5 pieds de longueur, sous 12 pieds d'eau en hiver. Un des
* Description des tombeaux de Bel-Air, pi. II, fig. 11. La forme de la coupe en verre, fig. 14, est aussi reproduite dans les poteries lacustres. Elle n'est point rare, de même que la précédente, en France et en Angleterre, du Ve au IX0 siècle de notre ère. — Sépultures gauloises, romaines, franques et normandes, par M. l'abbé Cochet, pag. 190, 293. Paris, 1857. — Remains ofpagan Saxondom, ofJ.-Y. Akerman, pi. XVII, 1. London, 1855. — Inventortum sepulclirale, by the Rev. Bryan Fausset, edited by G. Roach Smith, pi, Xl\, 1, i. London, 1856.
pieux arrachés de la vase portait des entailles évidemment faites avec la hache de bronze, et leur degré de conservation répond à cette période.
Les pilotis de Nernier ont déjà été mentionnés dans la description des habitations lacustres de l'âge de la pierre. Un autre établissement existait près de la pointe d'Yvoire, à en juger par les pieux qu'on y voit encore.
Il est à remarquer que, dans la contrée d'Yvoire à Hermance, les riverains attribuent les pilotis du lac à d'anciennes habitations construites au-dessus de l'eau, dans le but de se mettre à l'abri des bêtes fauves dont le pays était couvert. Quand on s'informe de l'origine de cette explication qui pourrait avoir été popularisée par des publications récentes, la réponse constante est que « les anciens disaient déjà cela. » Etait-ce une supposition qui devançait les inductions scientifiques, ou bien la tradition est-elle réellement antique? c'est ce qu'il serait difficile de décider. Cette tradition serait d'autant plus surprenante que toutes ces habitations paraissent avoir été détruites pendant l'âge du bronze. Je n'ai encore trouvé nulle part ailleurs, dans la Suisse occidentale, cette opinion répandue chez les riverains des lacs, qui voient plutôt dans les pilotis des restes de forêts submergées ou des digues qui auraient été recouvertes par un exhaussement des eaux.
La rade profonde, située entre Yvoire et Anthy, a sans doute été occupée, mais il n'est pas facile de retrouver les débris des constructions sous les alluvions que charrient constamment les torrents.
Une bourgade lacustre assez considérable existait autrefois en face de Thonon. Les pilotis, dont plusieurs ont encore quelques pieds de longueur, sont disposés parallèlement à la
de l'âge du bronze. 429
rive et s'étendent à droite et à gauche de la ville actuelle. On y retrouve la poterie des lacs et les anneaux-supports en argile. M. Forel a péché sur ce point 3 bracelets ornés de stries et un fort beau couteau en bronze, d'un pied de longueur, y compris les 58 lignes du manche, qui n'est pas sans élégance. Celui-ci est d'un bronze plus rouge que la lame, dans laquelle l'étain est en proportions plus fortes.
On voit aussi plusieurs pilotis près d'Amphion, d'après le rapport d'un pêcheur de la contrée, mais je n'ai pas encore pu m'assurer de l'exactitude de ces renseignements. En se rapprochant de la tête du lac, les débris d'habitations lacustres deviennent beaucoup plus rares, ce qui s'explique par le petit nombre des blancs-fonds et par les rives rocheuses sur lesquelles on ne pouvait pas planter des pieux. D'autre part les alluvions du Rhône et des torrents alpestres ont dû recouvrir les restes des demeures qui auraient été construites vers l'embouchure des cours d'eau, car les rives ont été sensiblement modifiées sur différents points, depuis l'apparition de l'homme dans ces contrées, comme on peut s'en convaincre par les découvertes faites à Villeneuve et à Vevey, ainsi qu'on l'a vu plus haut.
Dans le nombre des emplacements qui viennent d'être énumérés, il en est plusieurs où l'on n'a pas encore découvert d'objets caractéristiques quant à l'époque de leur occupation, mais il suffit de rappeler que l'état de conservation des pilotis permet de les grouper dans la même période. C'est en partant de ce moyen de détermination que plusieurs points du lac de Neuchâtel seront mentionnés comme appartenant à l'âge du bronze, en attendant que de nouvelles recherches complètent ces premières données.
D'après l'ensemble des observations faites sur les bour-
130 ANTIQUITÉS LACL'STHES
gades lacustres du Léman, on voit qu'elles étaient en général à plusieurs centaines de pieds de la rive, et que les pilotis sont baignés en hiver par 8 à 12 pieds d'eau en moyenne. Il est évident que ces habitations se sont toujours élevées au-dessus de l'eau; s'il en eût été autrement, les débris tombés à leur pied auraient été dispersés par les vagues et soumis à l'action du roulis, de même que les galets de la rive; or rien de pareil ne s'est passé, les fragments de la même pièce gisent souvent les uns à côié des autres, et les cassures de la poterie sont tellement anguleuses qu'on ne saurait admettre le moindre frottement. Cependant le niveau moyen des eaux a-t-il toujours été ce qu'il est actuellement ?
Sans aborder la question des barrages du Rhône à Genève, on peut dire que depuis plusieurs milliers d'années la variation n'a pas été très sensible, car, autrement, les pilotis auraient été sur le sec, ce qu'on ne saurait admettre, ou bien ils se seraient trouvés à une profondeur qui aurait exigé des bois de construction de dimensions plus considérables que ceux qui existent encore dans le limon. Dans ce dernier cas, on trouverait un cordon littoral au-dessus de la grève actuelle, ce qu'on n'a observé nulle part, pour autant qu'on s'en tient à l'époque humaine. Les registres du Conseil d'Etat de Genève et un mémoire de Fatio de Duillier, du commencement du siècle passé, mentionnent bien des baisses extraordinaires qui rendaient difficile la navigation sur le banc naturel qui traverse le lac à une demi-lieue de Genève, mais cette baisse n'aurait pas été consignée si elle eût répondu à l'état normal du niveau des eaux.
On cite en outre l'existence de plusieurs carrières de molasse, recouvertes actuellement par 5 à k pieds d'eau en hiver. Ces carrières se trouvent au couchant de la jetée
de l'âge du bronze. 431
d'0«c%, près de Fraidaigues, au levant de Saint-Prex, vers la campagne du Rivage, près de Genève, et en-dessous de Nernier, sur la rive de Savoie. Ces exploitations faites à des profondeurs diverses sembleraient exiger en effet un niveau du lac moins élevé qu'il ne l'est de nos jours, mais cette baisse n'aurait plus permis à Genève d'être un port, ce que les chroniques n'auraient pas manqué de mentionner. On sait d'ailleurs que l'usage des batardeaux est fort ancien, en sorte qu'il est infiniment probable que c'est à l'aide de ces digues ou cloisons qu'on a fait ces exploitations de molasse, et non point à la suite d'un niveau sensiblement moins élevé qu'il ne l'est actuellement.
Depuis 1854, 26 emplacements à pilotis ont été constatés sur les bords du Léman, sans compter les points indéterminés de la tête du lac. Plusieurs de ces bourgades étaient fort considérables, et, en général, la durée de leur existence paraît avoir été fort longue, à en juger par les dépôts et la différence d'usure des pieux sur le même emplacement. Si l'âge de la pierre n'est pas encore constaté par quelquesunes de ces découvertes caractéristiques qui se multiplient chaque année, celui du bronze est en revanche largement représenté. On ne peut dire quels nouveaux éléments seront mis au jour par des fouilles ultérieures, mais, dans l'état actuel des recherches, on ne connaît aucun point qui ait été occupé après l'introduction du fer. Tandis que la plupart des habitations lacustres de la Suisse orientale ont été détruites pendant la première période, celles du Léman ont cessé d'exister dans l'âge du bronze. Avant de rechercher quelles peuvent être les raisons de l'abandon des bourgades lacustres à ces moments divers, il faut compléter la liste de ces découvertes
pour s'entourer de tous les faits propres à jeter quelque lumière sur ces questions historiques.
Lac du Luissel,
dans le canton de Vaud.
Entre Bex et Lavey, est un contrefort des Alpes sur lequel prospèrent les forêts de châtaigniers. Dans un vallon mystérieux, situé sur la hauteur du côté de Bex, se trouve le petit lac du Luissel , desséché à la fin du siècle passé pour faciliter l'exploitation de la tourbe. L'ancienne rive était entourée d'un double cercle de chênes séculaires dont quelques-uns subsistent encore. Le 24 mars 1791, on découvrit en creusant le canal de dessèchement, au nord du bassin et à une profondeur d'environ 6 pieds, divers débris de constructions lacustres. La tourbe recouvrait de nombreuses pièces de bois, entre autres deux fortes poutres, des grains de froment assez abondants, des ossements humains et beaucoup d'ossements d'animaux qu'on a pris pour ceux du cheval. Avec ces débris se trouvaient, en outre, plusieurs petits anneaux, une espèce de garniture de hampe (PI. IX, 15, 14), 5 pointes de lance et 5 épées en bronze longues de 2 pieds à 25 pouces ' .
• Deux de ces épées sont dans le musée de Berne, et la troisième, pi. IX, 7, est dans celui de Lausanne. La garniture de hampe et le petit anneau en bronze, pi. XI, 18, 14, conservés dans le musée de Genève, sont étiquetés comme ayant été trouvés « dans une place où était autrefois un petit lac, près du Bévicux, vers Bex. » L'étiquette doit cire rectifiée, vu qu'il n'y a de lac, près de Bex, que celui du Luissel, dont on a exploité la tourbe pour les salines du Bévieux. — M. C. Wild a laissé une description de cette découverte dans le Nouvelliste vuudois du 21 octobre 1803. J'ai pu compléter les renseignements que renferme cette notice par ceux que m'a donnés, il y a plusieurs
de l'âge du bronze. 133
(PI. IX, 7, 9.) Ces épées, remarquables par leurs poignées, sont surmontées d'une espèce de pommeau orné de deux élégantes volutes, entre lesquelles se prolonge la soie de la lame. La croisière, très rare à cette époque, est nettement accusée sur la figure 7. Bien que cette forme de poignée ne soit point commune, on en retrouve cependant quelques-unes de ce genre, en Italie, en France, en Allemagne et dans le Danemark. On prétend dans la contrée que le Luissel s'appelait autrefois le lac du Désert. La tradition rapporte qu'il existait au milieu du lac un château opulent, habité par des maîtres inhospitaliers. Un mendiant, « qui savait beaucoup, » disent les habitants du voisinage, apparut un soir et demanda qu'on lui mît au four un petit cressin ou gâteau, qui prit de telles proportions qu'on l'échangea contre un plus petit. Le mendiant frustré se retira en prononçant une malédiction, puis le château s'abîma dans les eaux, dont la profondeur est réputée insondable1 . Cette tradition ne saurait cependantêtreenvisagée comme conservant le souvenir confus d'habitations lacustres. Le petit lac de Versvex, entre Aigle et Villeneuve, est l'objet du même récit. On raconte aussi que le lac de Bret, sur les hauteurs de Lavaux, retrace les contours d'une ville, affaissée sur elle-même pour avoir refusé l'hospitalité au Sauveur du monde, transformé en mendiant. Dans les Alpes, on cite plus d'un chalet inhospitalier recouvert par les glaciers ou emporté par les éboulements. La plupart des pays possèdent les mêmes traditions, qui étaient déjà répandues dans l'antiquité.
années, l'un des ouvriers qui a trouvé ces objets, et par les fouilles que j'ai faites récemment dans cette localité.
* Des enfants qui assistaient aux dernières fouilles disaient entre eux: tOn cherche les restes du château. »
Il ne reste du Luissel qu'une flaque entourée de roseaux et d'un sol fangeux. Aucune source ne se jette dans ce bassin, d'où l'eau surgit depuis la profondeur, mais sans mouvement sensible, et s'écoule du côté de Bex par le canal de dessèchement. L'ancien bassin, de forme ovale, s'élève au midi en pente douce et régulière, mais, au nord, il est accidenté par des chaînes de collines onduleuses, qui étaient submergées avant le dessèchement du lac. Le fond primitif est un schiste feuilleté, généralement recouvert d'une couche de tourbe ou d'un terreau noirâtre sur quelques-uns des points les moins profonds. J'ai fait creuser 11 tranchées, dans le mois de juillet, en 1859 , sans retrouver l'emplacement dont parle M. Wild. Bien que les fouilles n'aient pas amené de riches découvertes, elles confirment cependant les données précédentes.
Une tranchée de 75 pieds de longueur, ouverte perpendiculairement sur la droite du canal, à 53 pieds du point où celui-ci commence à être couvert, descendait de 6 à 9 pieds dans la tourbe, qui contenait des faînes, beaucoup de feuilles de hêtre et une grande branche de chêne. A 11 pieds du canal et à 3 pieds de profondeur, se trouvait un manche de hache, formé d'une branche écorcée, qui avait été coupée sur la plante de manière à ménager un bout de tige transversal, entaillé pour recevoir la hache qui devait être fixée avec des ligatures. (PI. III, 9.) Ce manche avait conservé dans la tourbe la couleur blanchâtre du bois, qui n'a pas tardé à se brunir, et toutes les entailles, d'un genre très primitif, assortaient avec une netteté surprenante. L'instrument adapté à ce manche devait avoir la forme d'un coin, et il est assez probable que celui-ci était en pierre. Un peu plus loin, un copeau, à 6 pieds de profondeur dans la tourbe,
DE l'âge DU BRONZE. \ 3î)
portait aussi les entailles distinctes de deux coups de hache.
Quatre tranchées faites au nord du bassin, des deux côtés du canal, à partir du point où il est couvert, ont mis à jour des noisettes, des faînes et de nombreuses pièces de bois essentiellement en chêne, dont l'une mesurait 1 4/a pied de diamètre. A 440 pieds au nord de la première tranchée, des branches de chêne se croisaient en tout sens dans une couche de tourbe sèche, épaisse de h pieds, au fond de laquelle étaient de nombreux charbons de bois. Un pieu pointu indiquait aussi l'industrie de l'homme, ainsi qu'une pièce de bois, revêtue de son écorce, et percée d'un trou de S lignes de diamètre.
Des sondes pratiquées sur divers points, vers l'ancienne rive ou au sommet des collines autrefois submergées, montrent partout la couche schisteuse du fond primitif, recouverte de tourbe ou d'un terreau noirâtre fort peu épais sur les monticules, dont le plus élevé devait former un bas-fond ou peut-être même un îlot, mais on ne retrouve à sa surface aucune trace de l'industrie humaine. Il n'en est pas de même en descendant vers la profondeur du bassin, entre la colline la plus élevée, le canal et la flaque d'eau, c'est-à-dire à peu près au centre de l'ancien lac. Une couche de tourbe de 6 pieds d'épaisseur recouvre de nombreuses pièces de bois et des charbons déposés sur le fond schisteux. Non loin de là, à 45 pieds au nord de la flaque, des ossements d'animaux et des vertèbres de cheval étaient pris sous 2 pieds de tourbe. Un pied plus bas, venait une couche limoneuse, blanche comme de la chaux, pleine de coquillages microscopiques et qui contenait divers débris de grands poissons. Sous ce limon, se trouvaient des bois carbonisés par le feu, gisant
à 4 pieds de profondeur sur les couches feuilletées d'une mousse fine et jaunâtre.
La partie méridionale du bassin contient aussi des pièces de bois et des débris de roche exploités en partie par les habitants du voisinage, qui les considèrent à tort comme des restes de constructions.
La tourbe recouvre d'une manière générale le fond primitif du lac , en couches de 1 à 9 pieds d'épaisseur dans les parties fouillées , qui n'ont cependant pas atteint la plus grande profondeur. Les tranchées ouvertes près du canal descendaient de 5 à 8 pieds au-dessous du niveau actuel des eaux, sans être envahies par celles-ci; mais, dès qu'on arrivait sur le fond schisteux, l'eau jaillissait dans les tranchées, qui ne tardaient pas à se remplir. On voit ainsi qu'une nappe d'eau est répandue entre la tourbe et le schiste dans toutes les parties plus basses que le canal.
Des coléoptères nombreux ont péri dans le lac pendant la formation des tourbes qui contiennent beaucoup d'élilres de grandeurs diverses et d'un vert chatoyant, pareil à celui de la cantharide ; mais, après avoir été exposées à l'air, elles prennent une couleur brune ou noirâtre. Les faines se trouvent plus fréquemment que les noisettes, et d'innombrables feuilles de hêtre montrent que les rives du lac ont été entourées de ces arbres pendant plusieurs siècles; cependant les branches et les tiges de chêne, prises sur plusieurs points dans la tourbe, ne venaient certainement pas d'une bien grande distance.
Quand on examine attentivement la tourbe des environs du canal, on voit que les feuilles de hêtre ont été généralement déposées par couches régulières. Sur plusieurs points, j'en ai compté 6 sur un pouce d'épaisseur, séparées les unes
de l'âge du bronze. 137
des autres par des lits noirâtres. Le nombre de ces couches doit indiquer celui des années pendant lesquelles a eu lieu la formation tourbeuse. Chaque automne, le petit lac était couvert de la dépouille des hêtres de la rive. Les feuilles, après s'être affaissées dans-j l'eau, se chargeaient du dépôt noirâtre sur lequel l'automne suivant jetait un nouveau lit de feuilles. Il aurait ainsi fallu 6 ans pour la formation d'un pouce de tourbe et CO ans pour une couche d'un pied. 11 ne serait pas sans intérêt d'appliquer ces observations dans d'autres localités, mais encore faut- il distinguer la tourbe soulacustre des autres, et ne pas oublier qu'il peut y avoir des temps d'arrêt, comme on l'a vu à Moosseedorf.
La découverte faite à la fin du siècle passé ne permet pas de douter que des constructions lacustres n'aient existé sur le Luissel pendant l'âge de bronze. Le manche trouvé l'année dernière peut même appartenir à l'âge de la pierre. Quoi qu'il en soit, les solives, les armes, le blé et les ossements enfouis dans la tourbe reproduisent les traits caractéristiques des dépôts constatés en grand nombre ces dernières années. Les traces de l'industrie humaine ont subsisté sur divers points du Luissel. Les charbons et les pièces de bois carbonisées se retrouvent au nord et au centre de l'ancien bassin. Le manche de hache et le copeau entaillé sont aussi tombés dans la profondeur des eaux. Si ces débris n'étaient pas auprès de pilotis plantés verticalement, ils peuvent avoir flotté un certain temps loin des demeures avant de descendre sur la tourbe. On doit cependant remarquer que les ossements enfouis près de la flaque actuelle n'ont pu ni surnager, ni avoir été poussés par les vagues sur le point où ils gisaient, en sorte qu'ils doivent être tombés à l'eau depuis le milieu du bassin. C'est au-dessous de ces ossements que se trou-
vaient aussi des pièces de bois carbonisées, dont quelquesunes, reposant sur la couche schisteuse, sont antérieures à la formation de la tourbe dans cette partie du bassin. Cet ensemble de débris provenant nécessairement du séjour de l'homme sur ce lac, il en résulte qu'il a dû résider sur ce point à une époque où l'absence de tourbe n'aurait point permis d'y planter des pieux, vu que la couche schisteuse aurait présenté trop de résistance. D'autre part, la profondeur du lac sur cet emplacement était trop considérable pour atteindre le fond avec des pilotis. 11 est donc probable que les cabanes étaient construites sur des radeaux, comme c'est encore le cas chez quelques peuples. Les nombreuses pièces de bois retrouvées cà et là dans la tourbe en sont peutêtre les débris. Toutefois l'existence de radeaux n'exclut point celle de constructions sur pilotis dans telle partie du bassin où la couche de tourbe était suffisante pour y planter des pieux , sans être à une trop grande profondeur dans les eaux.
M. Wild, frappé de l'aspect de ce vallon et de la double rangée de chênes qui ombrageaient la rive, d'où l'on ne voit que les cimes majestueuses des Alpes environnantes, croyait retrouver dans le Luissel l'un de ces lacs sacrés dans lesquels les Celtes jetaient, comme offrandes à leurs dieux, des armes, des produits des récoltes et les corps des victimes. On doit rapprocher de l'opinion de M. Wild l'explication que M. Ad. Pictet donne de deux inscriptions en langue gauloise qui mentionnent la consécration de maisons lacustres à des dieux topiques4. D'après ce savant philologue, on aurait eu l'usage d'élever sur les eaux des constructions religieuses. Le culte rendu aux sources et à certains lacs rend cette inter-
1 Essai sur quelques inscriptions en langue gauloise. Genève, 1859.
prétation fort plausible et la découverte des habitations lacustres ajoute à cette vraisemblance. Celui qui vivait sur les eaux devait aussi adorer ses dieux sur les eaux. Les pierres à Niton de Genève nous apparaissent comme des autels lacustres, et l'on ne saurait méconnaître que le Luissel convenait, par sa situation pittoresque, aux cérémonies d'un culte empreint de mystères.
On ne peut cependant affirmer avec certitude que les constructions qui s'élevaient sur ce lac aient été consacrées à quelque divinité. Les ossements d'animaux découverts ne désignent pas nécessairement un sacrifice ; les épées , les javelots et les squelettes humains peuvent provenir des moeurs guerrières de l'époque ; la présence du froment dans la tourbe s'explique par un simple approvisionnement; mais il est aussi permis d'évoquer les traditions qui parlent de sacrifices humains , de l'immolation d'animaux nombreux et de l'usage de jeter, comme offrandes dans les eaux, des produits des récoltes , des armes , des vêtements et des trésors.
Le Luissel est l'un des plus petits lacs de ceux de la Suisse dans lesquels on ait retrouvé les restes de constructions lacustres , et l'on doit s'attendre à découvrir sur bien des étangs naturels des débris du même genre. Il serait donc fort possible que les rives beaucoup plus étendues du lac de Bret, situé sur les hauteurs de Lavaux , eussent aussi été occupées. On n'y a cependant rien trouvé de pareil jusqu'à ce jour, mais nous ignorons ce que peut recouvrir la tourbe du rivage.
Les lacs de la Vallée, dans le Jura vaudois, ne présentent pas d'indices suffisamment positifs d'habitations sur les eaux. Leurs rives rocheuses ne se prêtaient guère à ces constructions. Il existe cependant dans le lac de Joux une dizaine
de collines soulacustres, connues sous le nom de Monts. Trois portent des pieux et s'appellent Mont-Rond, Montchez-Grosjean et Mont-la-Capite. Le premier, situé près de la rive droite , en face du lac Ter, est couvert en été de 6 à 7 pieds d'eau , tandis que tout à l'entour la sonde descend jusqu'à 200 pieds. Sur son sommet marneux, sont groupés une cinquantaine de pieux au moins , d'un diamètre d'environ 3 pouces et saillants d'un à 5 pieds. Les uns sont droits, d'autres inclinés, quelques-uns conservent des traces d'écorce; le bois devenu noir est entouré d'une incrustation blanchâtre de calcaire. On voit , en outre, sur le Mont-Rond deux perches plantées récemment pour la pèche, ce qui pourrait faire croire que les autres pieux ont servi au même usage , aucun objet d'industrie n'ayant encore été découvert1. Le nom du troisième mont, La Capite, est assez curieux , cette expression désignant en patois une petite maison ou espèce de cabane qui , si elle a existé sur ce point , est sans doute d'une origine relativement récente *.
Lac de Neuchâtel.
De nombreuses habitations lacustres se sont élevées sur les deux rives du lac de Neuchâtel , dont les blancs fonds favorisaient ce genre de construction. La population du premier âge y possédait déjà d'importantes bourgades , mais , dans la période suivante, elles se multiplient et prennent un nouveau développement ; quelques-unes subsistent même à
1 Communication de M. Th. Zollikofer.
* On appelle, entre autres, capites les petites constructions faites dans les vignes pour réduire les outils ou s'abriter momentanément.
DE L'AGE DU BRONZE. ik\
une époque postérieure, caractérisée par l'introduction du fer; toutefois c'est dans l'Age du bronze qu'elles ont occupe le plus grand nombre de points.
L'emplacement de Corcellettes , situé à une demi-lieue en dessous de Grandson , est couvert de nombreux pilotis qui s'étendent surtout en face de la campagne de M. le colonel Bourgeois ; quelques-uns s'approebent de la rive sous 2 à 3 pieds d'eau seulement , tandis que les autres s'en éloignent jusqu'à une profondeur de 10 à 12 pieds. La conservation des pieux est très inégale ; les uns, fort usés, sortent à peine de la vase , mais le plus grand nombre mesurent d'un à 5 pieds au-dessus du limon. Clair-semés sur quelques points, ils sont beaucoup plus serrés sur d'autres. Ici, comme ailleurs , on trouve des pièces de bois carbonisées de grandeurs diverses.
Les objets en bronze découverts jusqu'à présent sont peu nombreux ; il faut cependant mentionner un petit anneau du genre de ceux du Luissel, un grand bracelet et un celt. En revanche la poterie est très abondante. Plusieurs vases ont été retirés parfaitement intacts. Leurs formes et leurs dimensions présentent une grande variété. (PI. XIII, 2, 17.) Les uns paraissent avoir été de vrais joujoux d'enfants , d'autres n'ont pas moins de 2 pieds de diamètre. Un fort petit gobelet, terminé en pointe dans sa partie inférieure, a la forme d'un cône renversé. (PI. XIII, 6.) Des soucoupes, ornées sur le rebord comme la pièce précédente, ont été travaillées soit à la main, soit à l'aide du tour. Plusieurs vases ressemblent à des gamelles, d'autres à des soupières ou bien à des urnes. Le vernis noir est quelquefois produit par le graphite. Les ornements, parfois d'une grande finesse, consistent en chevrons, en zigzags, en stries et en poinlillages
\Uy2 ANTIQUITÉS LACUSTRES
semblables à ceux des bracelets. Les anneaux-supports sont les mêmes que ceux des habitations du Léman et les ossements d'animaux ont été découverts en assez grand nombre1.
Je ne sais si l'on doit rattacher à ces débris les pilotis qu'on voit sous 3 à h pieds d'eau , vis-à-vis du village de Corcellettes. Ils sont plantés sur 2 ou 3 rangs qui forment un carré avec une ouverture sur l'un des angles. Des cailloux roulés remplissent l'intervalle entre les rangées de pieux, tandis que l'espace intérieur est couvert d'un fin limon, dans lequel je n'ai trouvé aucun objet d'industrie.
Peu au delà de Corcellettes, est une rade, désignée, dans la localité sous le nom de Chaudron. Des pieux nombreux, baignés par 8 à 40 pieds d'eau , proviennent d'habitations lacustres.
Concise était déjà connu par ses pilotis de l'époque du bronze, longtemps avant la découverte faite en 1859. Les pieux peu nombreux , mais saillants au-dessus de la vase, ont été souvent arrachés comme bois à brûler; j'en ai vu un en chêne, de plus de 5 pieds de longueur, devenu complètement noir, fort dur et d'une certaine élasticité. Ceux de l'emplacement voisin, entièrement couverts de limon, étaient en revanche mous et sans consistance , ce qui montre assurément une grande différence d'antiquité. C'est au milieu des pilotis les mieux conservés que j'ai recueilli, en 1854 , divers débris de poterie, et c'est aussi là que M. le capitaine Pillichody avait découvert , auprès d'un canot submergé, il y a environ trente ans , 2 épées en bronze dont l'une a été perdue. L'autre (PI. IX, 11) , conservée dans le musée
* M. L. Rochat a déposé dans la bibliothèque d'Yverdon de nombreuses poteries et le bracelet qu'il a trouvés à Corcelcttes. Ma collection renferme aussi plusieurs objets de cette localité.
de l'âge DU BRONZE. ik7)
de Neuchâtel , rappelle celles du Luissel par les volutes de son pommeau. De même que le manche du couteau de Thonon , la poignée de l'épée de Concise est d'un bronze plus rouge que celui de la lame dans lequel l'étain entrait en proportions plus fortes, afin de rendre le métal plus dur.
M. le Dr Clément m'a montré , près de St. Aubin , plusieurs lignes de pilotis usés jusqu'à la surface de la grève et disposés en doubles rangées qui pénètrent dans le rivage sous d'anciennes alluvions.
On découvre vis-à-vis du Moulin de Bevaix, au milieu de pilotis d'un à 3 pieds de longueur, des celts avec d'autres pièces en bronze, des anneaux-supports et plusieurs vases intacts. L'un , de grandes dimensions , était brisé en deux morceaux qui gisaient sur le limon l'un à côté de l'autre et qu'il m'a été facile de remonter.
La poterie est moins abondante sur l'emplacement caillouteux, situé en face de l'Abbaye de Bevaix, d'où proviennent divers objets en bronze : un bracelet , 5 faucilles (PI. X, 5), 2 celts (PI. X, 16), qui conservent encore des restes du manche en bois , et une espèce d'ornement de la forme d'un entonnoir (PI. XI, 12), haut de 26 lignes sur 24 seulement de diamètre. Cette pièce, surmontée d'une pointe cylindrique et tubulaire , épaisse de 5 lignes , conserve à l'intérieur les bavures du moule dans lequel elle a été coulée.
Quelques toises au delà du Grain , à une cinquantaine de pieds du bord, est un emplacement dont les pieux peu nombreux, saillants d'environ un pied, sont à une profondeur de 3 pieds par les basses eaux. Une traînée de cailloux , allant obliquement de ce point à la rive, forme une espèce de
\hk ANTIQUITÉS LACUSTRES
jetée qui tenait sans doute lieu du pont sur pilotis , comme c'est parfois le cas en Irlande.
L'une des bourgades lacustres les plus importantes du lac de Neuchâtel s'élevait devant les Rices, sous Cortaillod *. Elle existait déjà vers la fin de l'âge de la pierre et elle a encore été occupée après l'introduction du fer. La période du bronze y est représentée par des celts , des pointes de lance , des couteaux , des faucilles , des épingles à cheveux, des boucles d'oreille formées d'un fil délié (PI. XI, 22), des bracelets fort nombreux et des anneaux de dimensions assez grandes pour les passer aux jambes. L'un ne mesure pas moins de 4 l/i pouces de diamètre. (PI. XI, 28.) Quelques bracelets ont été brisés anciennement. La plupart sont formés de larges lamelles bombées, produites par le moulage (PI. XI, 18, 23) et ornées de torsades ou de stries parallèles , tracées en losanges dont les angles aboutissent à des cercles concentriques. Une épingle , de 19 pouces de longueur, est munie d'une tige, accidentellement recourbée, qui a été torsée en-dessous de la tête, de forme sphérique. Celle-ci (PI. XII, 1 ) , du diamètre de 10 lignes, consiste en une mince feuille de bronze , ornée de lignes pointillées et de petits disques repoussés. Une plaque circulaire en bronze, de 21 lignes de diamètre , bombée comme un couvercle de vase et munie d'un anneau mobile sur la face concave, était sans doute un ornement. (PI. XI, 17.) Elle a été décou-
1 J'ai constaté l'existence de cet emplacement dans le mois de janvier 1858 et je l'ai exploré à direrses reprises, ainsi que plusieurs points, depuis le Moulin de Bevaix jusqu'à Auvcrnier, avec MM. L. Youga-Youga et Ch. Fauguel. Beaucoup d'objets ont été recueillis dans ces explorations. Bès lors les recherches ont été poursuivies avec succès à Cortaillod par MM. Otz, père et fils, Burki, Schwab, Desor, etc.
verte par M. le Dr Otz , dans un vase d'argile avec 2 faucilles et 5 bracelets. — Une feuille circulaire (PI. X, 12), des mêmes dimensions que la pièce précédente, porte sur le bord extérieur une tige de 5 lignes de longueur, terminée en forme d'anneau; le centre de cette feuille est percé d'un trou de 9 lignes de diamètre. — Un cylindre creux, renflé sur le milieu de sa longueur, est muni à ses deux extrémités d'un rebord évasé pareil à celui d'une bobèche (PI. XI, il ); la hauteur totale de cet instrument est de 14 lignes, et son plus grand diamètre, de 2 pouces.
On découvre au milieu des pilotis de Cortaillod , distants de quelques centaines de pieds de la rive, de nombreux débris de poterie, quelques vases entiers (PI. XIII, 10), des anneaux-supports, des pesons de fuseau, des pierres discoïdes avec rainure , des marteaux en pierre , des broyons , des meules , des pièces de bois carbonisées , des noisettes , des noyaux de prunelles et des quartiers de pommes sauvages de la même espèce que celles de Wangen.
Des fragments d'argile cuite , restes du revêlement des cabanes , méritent une mention particulière. Les auteurs anciens parlent des demeures des Gaulois comme étant construites de pieux plantés en cercle entre lesquels on croisait des branchages qu'on garnissait ensuite intérieurement avec de l'argile. Les maisons lacustres ne paraissent pas avoir été construites autrement. Lors de l'incendie, cette argile a souvent été cuite de manière à pouvoir se conserver dans l'eau. Ces fragments portent en creux l'empreinte des branchages entrelacés (PI. XII, 37) et parfois des montants. Plusieurs de ces morceaux, passant de l'action du feu à un refroidissement subit, se sont déformés en tombant dans l'eau , mais d'autres sont restés parfaitement
l'iG ANTIQUITES LACUSTRES
intacts, ce dont il est facile de se convaincre quand l'une des faces de la pièce de revêtement reproduit un arc de cercle régulier ; on en peut même conclure que les cabanes étaient circulaires, et, d'après quelques fragments, elles doivent avoir mesuré intérieurement de 10 à 15 pieds de diamètre.
Les ossements d'animaux ne sont point rares , de même que sur les emplacements précédents. Faute de déterminations suffisantes, je ne puis encore indiquer que le cerf, le bœuf et le mouton. Une forte tête de fémur, taillée en gobelet , remonte peut-être à l'âge de la pierre , tandis que d'autres pièces, qui seront mentionnées plus loin, appartiennent à la période du fer.
Un second emplacement , qu'on peut rattacher au Petit Cortaillod , n'est séparé de celui qui vient d'être décrit que par une zone de limon sans pilotis. La profondeur à laquelle il se trouve rend les recherches difficiles, en sorte qu'on ne saurait dire s'il a été occupé simultanément avec le précédent ou à une autre époque.
Vers leBied, entre la lieuse et Colombier, une double rangée de pieux assez serrés part de la rive et s'étend sous les eaux en arc de cercle ; l'autre extrémité , actuellement ensablée, retombait sur le rivage. Une pierre triangulaire, percée d'un trou vers le sommet, se trouvait à l'est des pieux. D'autres objets appartiennent à une époque postérieure. La disposition exceptionnelle de ces pilotis ne se prêtait pas à la construction de cabanes, mais leur antiquité ressort de la manière dont ils ont été usés par les eaux et des objets qui les accompagnaient. C'est du reste en face de ce point qu'on a découvert les pilotis du Grand-Verger, envahis par les alluvions de la Reuse, et il est probable qu'ils
DE L'AGE DU BRONZE. \kl
ont occupé peu à peu l'espace intermédiaire, à mesure que la plaine s'avançait dans les eaux.
Vis-à-vis des avenues du château de Colombier, on aperçoit, à une assez grande distance du bord, sous la à 20 pieds d'eau , de nombreux pilotis , dont plusieurs se perdent vers la profondeur. Deux rangées , formées chacune d'une double ligne de pieux, se délachent de cet emplacement, l'une se dirigeant à gauche vers le bord et disparaissant sous le limon , l'autre allant à droite et aboutissant sur le port de Colombier. L'espace entre ces deux lignes de pieux parallèles mesure de h à 5 pieds et donne approximativement la largeur du pont qui conduisait au rivage.
Une autre rangée de pilotis , semblable aux précédentes , part du port de Colombier et met en communication avec la rive un second emplacement, situé près d'Auvernier. Des pièces de bois carbonisées témoignent d'une destruction par le feu , plusieurs sont recouvertes par le limon ; l'une , de grandes dimensions , est peut-être un canot tourné sens dessus dessous. Non loin de cet emplacement , on voit , au milieu des galets de la rive, vers les premières maisons d'Auvernier, des pilotis disposés en carré, comme ceux de Corcellettes, et qui sont en partie à sec par les basses eaux.
Le groupe le plus important est celui d'Auvernier, d'où proviennent un bracelet et un beau celt en bronze. La poterie y est tout particulièrement abondante. Beaucoup de vases, pris en partie dans le limon, sont intacts ou à peu près et contiennent parfois des noisettes '. La variété des
1 MM. L. Vouga-Vouga et Ch. Fauguel ont repêché, en un jour, une centaine de ces vases avec un grand nombre d'anneaux-supports. Quelques-uns ont été déposés dans le musée de Neuchâtel , les autres sont dans ma collection.
formes et des dimensions n'est pas moins grande qu'au Creux de la Tougue et à Corcellettes. Un vase, pareil à ceux de l'âge de la pierre dans les pays du Nord , est muni de trois petites oreillettes dans lesquelles on ne peut passer qu'une ficelle; d'autres vases sont ornés de proéminences comme on en voit fréquemment sur la poterie des Wendes répandus dans le nord de la Germanie. Quelques-uns portent une ou 2 anses. (PI. XIII, 3 , 14. ) Plusieurs ont conservé leur vernis noir, produit quelquefois par le graphite. Les ornements consistent aussi en cordons saillants , adaptés sur les flancs du vase, ou en stries d'une grande finesse (PI. XIII, 4, 10), disposées en lignes parallèles, en chevrons, en triangles ou hien en lignes ondulées. Divers fragments déformés par la cuite indiquent que la fabrique de poterie n'était pas éloignée. De nombreux anneaux en argile, servant de support, de 2 â/2 à 5 pouces de diamètre (PI. XIII, 12) , accompagnent ces vases dont plusieurs, faute de pied, devaient être posés sur ces anneaux.
Une pointe de lance en fer très effilée, provenant de cette localité, montre que la bourgade d'Auvernier a du subsister au moins jusqu'à l'introduction de ce métal. On est loin du reste de pouvoir encore se faire une idée exacte de tout ce que recouvre le limon du lac sur ce point. Les pilotis sortent d'une vase qui est très propre à la conservation de la poterie, mais dans laquelle les objets lourds et de moindre volume ont naturellement disparu.
Il faut ajouter que, malgré ce fond limoneux, il existe, au milieu des pilotis, plusieurs monticules de pierres et de gravier, hauts d'environ 2 à 3 pieds sur 5 à 10 de longueur et h à 0 de largeur. Je ne puis dire s'ils sont de formation naturelle ou non. 11 ne sera pas sans intérêt d'en fouiller
de l'âge du bronze. 149
quelques-uns pour s'assurer s'ils ne recouvrent point des objets d'industrie ou même des sépultures. On attribue à quelques Indiens de l'Amérique l'usage de descendre dans les eaux le corps du défunt, qu'on recouvre ensuite de pierres ou de gravier. Toutefois il serait assez surprenant qu'un mode funéraire de ce genre eût été limité à Auvernier, s'il a jamais existé en Suisse , car je n'ai encore observé nulle part ailleurs ces monticules. Il est probable aussi que les sépultures étaient moins rapprochées des habitations. Quoi qu'il en soit, il suffira de faire quelques tranchées pour élucider cette question.
On trouve encore, sur la rive neuchâteloise du lac, des emplacements à pilotis , au Crêt près Neuchàtel , vis-à-vis de Hauterive et à La Tène , non loin de Préfargier. L'emplacement de Hauterive , occupé par les pieux , mesure à peu près 120000 pieds carrés de surface, sous 4 à 6 pieds d'eau *. Celui de la Tène, éloigné d'environ 300 pieds de la rive et profond de h à 15 pieds, a près de 80 000 pieds carrés de surface. Quoique moins grand que le précédent, il est infiniment riche en débris d'industrie dont" la plupart , appartenant à la période du fer, seront décrits plus loin.
La rive droite du lac n'a pas été moins habitée que celle qui vient d'être parcourue. En passant vers «le pied du Vully, on trouve, à la Sauge, non loin de l'embouchure de la Broie , des pilotis distants d'environ 1000 pieds de la rive et recouverts seulement par 7 pieds d'eau. Bien qu'on y découvre des objets de l'époque romaine, il est à présumer que l'occupation de ce point remonte cà un âge plus reculé.
1 Ces dimensions et celles des emplacements suivants, prises par M. le colonel Schwab, ont été publiées par M. le Dr Ferdinand Keller: Pfahlbauten //" Berirht, 1853.
450 ANTIQUITÉS LACUSTKES
D'autres pilotis existent près de Cudrefin et de Champraartin. Ce dernier emplacement , de 80 000 pieds carrés de surface, est éloigné de h à oOO pieds de la rive et recouvert de h à 5 pieds d'eau. On y a péché des pesons de fuseau en argile.
Les pilotis de Chabrey, du milieu desquels provient un peson de fuseau en pierre , sont à la même profondeur et à la même distance de la rive que les précédents. Ils occupent un espace de 400 000 pieds carrés.
Des habitations lacustres s'élevaient aussi près de Port- Alban et de Gletterens. Elles étaient à G00 pieds de la rive, au-dessus de 7 à 8 pieds d'eau. Les dernières, qui paraissent avoir encore subsisté pendant l'époque romaine , recouvraient un espace d'environ 80 000 pieds carrés.
Il n'existait pas moins de trois bourgades ou villages près de Chevroux, où se trouvaient déjà des constructions sur pilotis dans l'âge de la pierre. Le premier emplacement , éloigné d'à peu près 600 pieds du rivage et baigné par 5 à 8 pieds d'eau , avait une étendue d'environ 60 000 pieds carrés. On y a découvert des bracelets, des épingles à cheveux, des faucilles, des couteaux , deux épées en bronze et quelques objets en fer. — Le second établissement, situé à 400 pieds du bord, sur un fond couvert de 3 à h pieds d'eau , occupait une surface de 160 000 pieds carrés et doit avoir été uni au précédent. Les objets découverts sont essentiellement des pesons de fuseau. — Le troisième emplacement, à la même distance de la rive et à la même profondeur que le précédent, est recouvert de sable.
Vers les pilotis de Forel, distants de 900 pieds du rivage, on voit, à une profondeur de 5 à 7 pieds, des tuiles romaines et des pieux peu nombreux.
DE L'AGE DU BRONZE. loi
Il existe près de Corbière deux emplacements à pilotis. Le premier, appelé Ténevières de la Craza, remonte à l'âge de la pierre; le second , celui de la Craza, est à environ 700 pieds du bord, et mesure, sous 8 à 9 pieds d'eau , près de CO 000 pieds carrés de surface. On y découvre des débris de poterie romaine , mais MM. de Vevey et Rey y ont aussi trouvé des objets de l'âge du bronze, tels que couteau, épingles et petits anneaux de la grandeur de bagues. Une double rangée de pieux qui se dirigent sur la rive indique les restes d'un ancien pont. La côte roebeuse , sur laquelle on voit plusieurs cavités, porte le nom de La Creuse.
Estavayer possède, de même que Corbière, deux emplacements, l'un , de l'âge de la pierre , et l'autre de la période suivante. Ce dernier, situé en face de la ville , à environ 400 pieds du rivage, et baigné par 6 à 7 pieds d'eau , ne mesure guère que 8000 pieds carrés de surface. Malgré son peu d'étendue, les objets d'industrie y sont nombreux. La riche collection de M. le colonel Schwab renferme des meules , des broyons , des vases , des anneaux-supports et des pesons de fuseau en argile, ainsi que des bracelets, des épingles à cheveux, des faucilles et des couteaux en bronze, qui proviennent de ce point que MM. de Vevey et Rey, d'Estavayer, ont particulièrement exploré'. Outre des poteries et de nombreux ossements, ils y ont recueilli plus de 200 objets en bronze. Les épingles, au nombre de 129, présentent d'assez grandes variétés. L'une, de 76 lignes de longueur, est ornée d'une tête sphérique de 11 lignes de diamètre, percée de 8 trous circulaires et couverte de gravures en cercles concentriques, en lignes droites et en pointillages.
1 C'est à leur obligeance que je dois les renseignements suivants sur les emplacements d'Estavayer, des Etangs et de Font.
(PI. XII, G. ) Dans le nombre des ornements, sont 14 bracelets , les uns richement gravés , une bague de la forme d'une feuille de saule cannelée sur sa longueur (PI. XI, 19), 2 boutons bombés, pareils à celui de Concise (PI. VIII, 12), C petites spirales en tire-bouchon (PI. XII , 55) qui ont été passées dans le fil d'un collier * , et 2o petits anneaux de 5 à 4 lignes de diamètre ; 2 sont encore unis par une lamelle de bronze, repliée de manière à servir de lien, en sorte qu'on peut envisager ces petits anneaux comme les débris de chaînettes (PI. XI, 9) dont on retrouve les analogues dans les sépultures*. — Les armes ne consistent encore qu'en une pointe de javelot et une charmante tête de flèche en bronze avec douille. (PI. IX, 4.) — Dans le nombre des objets d'usage domestique se trouvent : un celt avec douille et oreillette, un petit ciseau, long de près de 5 pouces , dont le tranchant n'a que 5 lignes de largeur (PI. X, 3), 24 couteaux, 5 faucilles, 2 hameçons, l'un double (PI. XII, 25) et l'autre simple, d'une forme pareille aux hameçons de nos jours. Une petite barre d'étain , longue de 4 pouces , et du poids d'environ demi-once, était sans doute destinée à être travaillée sur place3. Le moule découvert à Morges et les
• Un tombeau de l'âge du bronze que j'ai fouillé au Plan d'Essert, près d'Aigle, renfermait les restes d'un collier au milieu desquels était un grain formé d'un iil de bronze enroulé de la même manière. Ce genre d'ornement est resté en usage pendant des siècles nombreux. J'en ai retrouvé de tout pareils dans les tumulus des Suèves, que j'ai ouverts en Suède, dans l'île de Munson, sur le lac Mélar.
1 Une chaîne du même genre a été trouvée dans le cimetière de Charpigny, près d'Aigle, avec des poignards et des celts en bronze.
5 M. Bischoff, professeur de chimie à Lausanne, m'écrit à ce sujet:
» Le métal que vous m'avez envoyé est, d'après mes analyses, un alliage '!V.'amet d'antimoine avec des traces de plomb et de cuivre très faibles. J'au-
de l'âge du bronze. 153
emplacements de fonderie constates en Suisse ont déjà fait voir que la population de rilelvétic connaissait l'art de travailler et d'allier les métaux , mais il n'en est pas moins fort intéressant de retrouver l'une de ces barres d'étain qui devaient être un article important du commerce de l'antiquité.
Un canot gît encore au fond du lac près de l'emplacement d'Estavayer. Des pêcheurs en ont sorti un autre, ces derniers temps , qui mesurait environ 10 pieds de longueur sur 2 de largeur, et dont l'extrémité conservée est taillée en pointe légèrement relevée.
En amont d'Estavayer, près de l'embouchure du ruisseau des Etangs, des pilotis sont en partie recouverts de sable.
rais voulu vous donner les proportions, mais l'essai de dosage que j'ai fait n'a pas réussi : c'est une des séparations de métaux les plus difficiles.
» Il peut y avoir approximativement 10 pour 100 d'antimoine. Un alliage dans ces proportions, que j'ai préparé, m'a donné un métal très ressemblant au vôtre. On utilise des alliages de ce genre dans l'industrie.
» Vous m'avez posé une autre question : Cet alliage est-il naturel ou bien a-t-il été fabriqué? Je ne pourrai vous fournir à cet égard que des conjectures.
» Les anciens ont dû exploiter surtout les minerais d'étain d'alluvion, comme ceux de Cornouailles et des Indes, qui donnent un métal sans antimoine ; le minerai en filon, comme celui de la Saxe, fournit un métal allié d'antimoine, mais dans des proportions bien plus faibles que 10 pour 100, et l'extraction du métal exige des traitements très longs, ce qui pourrait faire penser que les anciens n'exploitaient pas les minerais analogues. Cependant il n'est pas impossible qu'on ait exploité quelque part un minerai fournissant un alliage d'étain et d'antimoine. Je n'ai pas la prétention de vouloir prononcer sur ce point, mais je pencherais à croire que votre métal est un alliage fait intentionnellement. »
Il est à remarquer que l'antimoine ne se retrouve pas dans le bronze du celt de Morges analysé par M. le professeur Bischoff. Je ne le vois mentionné sur aucune des tables d'analyse chimique des bronzes de l'antiquité que j'ai ïous la main.
io'4 ANTIQUITÉS LACUSTRES
Un peu au delà, du côté de Font, on voit, à peu de distance du rivage, sous 2 à 3 pieds d'eau seulement, quelques restes de pieux du milieu desquels MM. de Vevey et Rey ont sorti une navette à filocher, consistant en une longue aiguille de bronze, fendue à ses deux extrémités de manière à recevoir le fil. Près de cet emplacement, se trouvent le Port des Sarrazins et un bloc erratique connu sous le nom de Pierre du mariage. Les traditions qui se rapportent aux Sarrazins sont très répandues dans la Suisse occidentale, où il existe aussi des autels païens vers lesquels des fiancés ont continué, jusque dans le siècle passé, à se jurer fidélité réciproque.
Il reste à mentionner deux emplacements à pilotis, ceux de Cheire et de Clendy. Ce dernier, à peu de distance d'Yverdon , est couvert de cailloux au milieu desquels j'ai trouvé des marteaux en pierre de la forme de cubes aux angles émoussés.
Si l'on ajoute à ces différents emplacements ceux de l'âge de la pierre, y compris Chamblon et le pont de la Thièle, on voit que le lac de Neuchâtel ne compte pas moins de 37 bourgades ou villages lacustres, mais encore ce chiffre est-il un minimum , vu qu'il est à présumer que plus d'un point a été recouvert par les formations tourbeuses des deux extrémités du lac et par les alluvions des nombreux torrents qui se jettent dans ce bassin '. Sept de ces emplacements ont
4 L'exploitation de la tourbe et l'assainissement des contrées marécageuses donneront lieu, sur bien des points, à des observations intéressantes. — Les marais des Ponls et de La Sagne, dans le canton de Neuchâtel, renferment une si grande quantité de pièces de bois qu'on en fait un objet d'exploitation. Les habitants de la contrée y voient les restes d'un pont jeté par les Sarrazins, de même que ceux du Hanovre attribuent à des ponts construits par les Romains du temps de Drusus les pilotis de leurs habitation- lacustres.
de l'âge du bhonze. ISS
été abandonnés pendant l'âge de la pierre. Cinq de l'âge du bronze paraissent, d'après les inslruments en pierre découverts, remonter à la période primitive, et la plupart ont élé détruits avant l'introduction du fer. On retrouve cependant des poteries romaines sur 7 à 8 localités, comme on le verra plus tard; mais les restes de beaucoup les plus nombreux , découverts jusqu'à présent, remontent à la période du bronze pendant laquelle les habitations lacustres de l'Helvétie occidentale ont eu le plus haut degré de prospérité.
Lac de Morat.
Le lac de Morat, voisin de celui de Neuchàtel avec lequel il formait autrefois un seul bassin , n'en est séparé que par des marécages et par le mont Yully, qui s'avançait comme un cap au milieu des eaux. La proximité de ces deux lacs ne permet pas de douter que celui de Morat n'ait eu aussi ses habitations lacustres , mais ses bords n'ont pas encore été suffisamment explorés , et il est probable que la tourbe recouvre les restes de plus d'une ancienne construction.
On voit, sur la rive voisine d'Avenches, du côté de Faoug, des rangées d'anciens pilotis qui s'avancent dans les eaux , jusqu'à une profondeur de 7 à 8 pieds , où ils se groupent en grand nombre '. Ce point ne tardera pas à être examiné de plus près.
Lac de Bienne.
Le lac de Bienne est particulièrement riche en antiquités
' Communication de M. Cli. Renaud, concierge du musée d'Avenches.
provenant des constructions lacustres *. Avant qu'on se rendit compte de la présence de ces débris dans les eaux , M. Albert Jafan avait déjà recueilli plusieurs objets intéressants. En 18o4, M. le notaire Muller, deNidau, commença à se former une précieuse collection , devenue plus tard la propriété de M. le colonel Schwab, qui , par ses nombreuses explorations, a créé le plus beau cabinet d'antiquités lacustres qui existe en Suisse.
L'emplacement à pilotis le plus important du lac deBienne est celui de Steinberg, près de Nidau. Comme son nom l'indique, il consiste en un mont recouvert de pierres, mais c'est un mont submergé dont le sommet est baigné par 7 à 8 pieds d'eau. La surface, d'une étendue d'environ 3 arpents, est chargée de cailloux roulés, jetés en grande abondance par la main de l'homme sur ce point, pareil au basfond de Rolle, et qui n'est pas sans rapport avec les crannoges de l'Irlande. Il est cependant à présumer que le Steinberg ne s'est jamais élevé au-dessus de l'eau d'une manière permanente , car rien n'autorise à admettre un exhaussement de 7 à 8 pieds du niveau moyen ; les nombreux pilotis qui sortent encore de 2 à 5 pieds de la surface du mont, et non pas de son pourtour seulement, montrent, dans tous les cas, que le plancher des cabanes ne reposait pas sur le sol*.
• Les découvertes faites de 1854 à 1858 ont été publiées dans les deux mémoires déjà cités de M. le Dr Ferd. Keller. Outre les faits extraits de ces mémoires, je dois à M. Schwab plusieurs communications intéressantes.
: Dans les temps de grande sécheresse, le niveau moyen des eaux descend de plusieurs pieds. Ces abaissements momentanés ont dû avoir lieu dans tous les âges de la période humaine. Malgré l'opinion populaire que le niveau des bassins du pied du Jura tend à s'élever, diverses observations conduisent à reconnaître que ces modifications sont peu sensibles, si toutefois elles existent. Il suflit de rappeler que l'ancienne rive découverte au pied du mont de
DE L'AGE DU BRONZE, i 37
Le chêne, le hêtre et le sapin ont été employés pour ces pilotis de 3 pouces à un pied de diamètre. Plantés sans ordre , ils sont clair-semés sur quelques points et groupés ailleurs, de manière à n'être distants les uns des autres que d'un à 5 pieds. Un canot et plusieurs pièces de bois, restes des constructions, gisent au milieu de ces pieux, avec des massues en chêne et de nombreux débris d'industrie , dont quelques-uns remontent, comme on l'a vu, à l'âge primitif; tandis que d'autres sont postérieurs à la deuxième période. Des lances de chêne , longues de G à 8 pieds , ne paraissent pas avoir été armées de pointes en métal, et des massues du même bois , semblables à celles de Wangen , ont pu être employées à des époques diverses.
Les pierres discoïdes à rainure, pareilles à celles du Léman, n'étaient point rares sur le Steinberg. La plupart sont en pierre quartzeuse et quelques-unes seulement , en calcaire jurassique. Que leurs faces soient plates, concaves ou convexes, elles ont toujours sur le centre un petit creux, mais ces disques ne sont jamais percés de part en part. Le plus remarquable a été taillé de manière à présenter sur chacune de ses faces h degrés circulaires dont le diamètre va en se rétrécissant. (PI. XII, 42.)
Sur d'autres pierres, de la forme des galets de rivière, on a taillé une rainure, non point sur le pourtour, mais en travers (PI. XII, 38), de manière à pouvoir y adapter solidement un manche fendu ou y attacher une corde. Dans le premier cas , la destination pouvait être celle des casse-tête, et l'on sait d'autre part que les peuples du Nord ont long-
Chamblon répond à la hauteur de la rive actuelle. Quant à l'exhaussement qui a eu lieu dans les premiers siècles de notre ère, on verra plus loin qu'il a été produit par un barrage fait tic main d'homme.
io8 ANTIQUITÉS LACUSTRES
temps utilisé dans la guerre des cordes à l'extrémité desquelles était fixée une pierre qui, lancée avec dextérité, faisait enrouler la corde autour des membres de l'ennemi qu'on enveloppait ainsi de cette espèce de lacs.
Des pierres percées, de 5 à 6 livres de pesanteur, ont eu sans doute des destinations diverses.
Les marteaux en pierre, de la forme d'un cube aux angles émoussés, sont nombreux. — Des cailloux plats, avec des creux irréguliers, mais artificiels , paraissent avoir été de véritables enclumes.
Les pierres à aiguiser, les broyons, les moulins ou meules avec une surface parfaitement plane rappellent les occupations inhérentes à la vie domestique. — D'autres pierres portent de petits bassins, de 2 à 3 pouces de diamètre sur 5 à 8 lignes de profondeur, destinés sans doute à broyer des grains , mais dont l'usage a pu être fort varié. Ces bassins sont pareils à ceux qu'on voit sur les autels appelés dans divers pays, Pierres aux Ecuelles l. Des mortiers d'un genre analogue ont été employés par les anciens habitants de l'Amé-
* Le premier autel de ce genre que j'ai découvert dans le canton de Vaud, en 1819, est la Pierre-aux-Ecuelles de Mont-la-Ville, au pied du Jura. Elle porte une trentaine de bassins, dont le plus grand mesure 9 pouces de diamètre sur i •/* de profondeur ; les plus petits n'ont que 2 à 3 pouces de diamètre ; disposés sans ordre sur la surface plane du bloc, quelques-uns sont réunis par des rigoles ou rainures. Il existe des autels pareils dans les forêts de Vernand près Lausanne, à Burtigny et ailleurs. D'autres ont été constatés, ces dernières années, dans les cantons de Berne et de Zurich. On les retrouve en Savoie, en France, en Angleterre, en Ecosse, en Suède et en Allemagne, entre autres sur les bords de la mer Baltique. Dans la plupart des pays, ces autels sont l'objet de superstitions populaires qui consistent à répandre de l'huile dans les bassins, à y déposer des offrandes diverses, et même de petites poupées, représentation d'enfants malades dont on attend la guérison. C'étaient ces pratiques que condamnaient déjà les canons des premiers conciles chrétiens, connue la continuité d'usages païens.
1)1 L'AGE DO BRONZE. 1 : j 9
riqne du Nord et sont encore en usage chez quelques Indiens *.
La poterie du Steinberg présente la même variété et les mêmes caractères que celle des autres emplacements de l'âge du bronze. Plusieurs fragments de vases, ornes d'un vernis rouge et noir, me paraissent appartenir à la période sui vante, dans laquelle il en sera plus particulièrement fait mention , ainsi que de l'emploi de la pierre ollaire. — Les anneaux-supports sont nombreux, de même que les débris de revêtement en argile, qui, comme ceux de Cortaillod , conservent en creux l'empreinte des branchages entrelacés, dont on formait les parois des cabanes. — Les pesons de fuseau d'argile , souvent colorés en noir avec le graphite , mais quelquefois aussi en pierre, se distinguent des grains de collier en ce qu'ils sont aplatis d'un côté, tandis que l'autre est convexe et fréquemment orné. (PI. XII, 32, 39.)
Entre les instruments en bronze, découverts sur le Steinberg, plusieurs sont remarquables par leurs ornements ou l'originalité de leurs formes. — Les pointes de lance et de javelot (PI. IX, 15) mesurent de 3 à 11 pouces. L'une (PI. IX, G) , ornée sur sa douille de lignes ondulées et de pointillages, peut prendre place à côte des plus belles pièces Scandinaves de ce genre. Des tetes de flèche avec ailerons prolongés en pointe le long de la hampe, à la manière des harpons (PI. IX, I, 2, 3), sont intéressantes à cause de leur rareté dans l'âge du bronze *. — Les celts portent généra -
' Ces mortiers, d'une contenance d'un demi-boisseau, sont parfois tailles sur de grands blocs faisant saillie sur le sol. Amicnt monuments of the Mismripi Valley, by E.-G. Squierand E.-H. Davis, chap. IV.
* On découvre bien en Ciimce, surtout dans les environs Ao Kertsch, de nombreuses [H>inies de flèches en bronze, mais qui proviennent de tom-
lement une oreillette sur le côté. — De véritables ciseaux en bronze, de 5 à 5 pouces de longueur (PI. X, 4), sont munis d'une douille opposée au tranchant, et n'ont pu être employés que comme le ciseau du charpentier. — Un autre genre d'instrument que je n'ai encore vu qu'à Bienne , est une espèce de marteau formé d'une pièce de bronze à 6 faces, longue d'environ 2 pouces sur un diamètre de 12 lignes en moyenne (PI. X, 4) ; il recevait un manche en bois, qui, fixé à l'une des extrémités, devait être coudé. — On peut envisager comme des limes,, d'un genre primitif sans doute, des pièces de bronze, longues de 22 à 46 lignes , dont l'une des faces ou les deux faces opposées sont couvertes de cannelures transversales et parallèles. (PI. X, 9.) Elles pouvaient servir à donner un certain fini à des objets d'une matière peu dure. — Les faucilles , fortifiées par deux ou trois nervures, ressemblent à celles des autres emplacements lacustres. — Les couteaux ont une lame gracieusement arquée, parfois avec un manche en bronze de forme élégante (PL XI, 1), d'autrefois le manche se fixait dans une douille, ou bien enfin la soie de la lame pénétrait dans le bois. (PL XI , 2. ) — La variété des pièces qu'on peut envisager comme des tranchets est assez grande. Ce sont des lamelles de bronze arquées , dont le tranchant est sur le bord convexe ; les unes manquent de poignée et d'autres sont munies d'un petit anneau à l'une de leurs extrémités. (PL X, 7, 41, 13, 14.) Quelques-unes de ces pièces doivent être rapprochées des tranchets Scandinaves, nombreux entre aulres dans le musée d'antiquités de Copenhague. — Les poinçons
beaux du 3"ic âge, le bronze avant été conservé dans quelques contrées pour les armes de jet, longtemps après l'introduction du fer.
ont été formés de fils de bronze, le plus souvent carrés, longs de 5 à h pouces, dont une extrémité est pointue, tandis que l'autre s'élargit et se termine en forme de petit ciseau. (PI. XII, 14.) D'autres pièces d'un genre pareil, mais plates aux deux extrémités (PI. XII, 8), servaient peut-être de perçoir en les fixant à un instrument qui permît de les mettre en rotation. — Des fils de bronze, bifurques sur les deux bouts, ont pu être employés comme navettes pour la maille du filet (PI. XII, 11) ; d'autres, munis de cette petite fourchette à un bout seulement (PI. XII, 19), se rapprochent de l'aiguille. — La variété des aiguilles ou aiguillettes est remarquable. Elles mesurent de 1S lignes à 6 pouces de longueur. Quand l'œil se trouve sur le milieu de l'instrument, les deux extrémités de celui-ci sont pointues (PI. XII, 22), comme on a déjà pu le remarquer sur les aiguillettes en os de Concise ; mais le plus souvent l'œil circulaire, carré ou en losange, est sur le bout opposé à la pointe. (PI. XII, 15, 16, 17, 18, 21.) — De petits crochets sont pareils à ceux que les dames emploient de nos jours pour crocheter. (PI. XII, 20.) — Cette dernière forme conduit assez naturellement à Y hameçon, en recourbant la tige de bronze, et il est possible que ces crochets aient été destinés à cet autre genre d'objets. Les nombreux hameçons découverts sont le plus souvent formés de fils de bronze carrés, terminés en pointe cemme une aiguille (PI. XII, 25, 28) ou munis d'une petite barbe. (PL XII, 24, 26, 27.) L'extrémité où se fixait le fil de la ligne est entaillée ou repliée en anneau. D'autres fils de bronze forment l'hameçon double. (PL XII, 29.) Ces diverses variétés nous montrent combien les formes encore usitées de nos jours remontent à une haute antiquité.
Les ornements en bronze du Steinberg méritent aussi une
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mention spéciale. Les épingles , de dimensions et de formes très diverses, sont souvent ornées avec beaucoup dégoût. Une partie de la tige est parfois torsée ou couverte de fines gravures et se termine par un anneau , par un renflement du métal , ou par un bouton plat ou de forme ovoïde , à moins qu'elle n'entre dans une tète sphérique finement striée, percée de jours circulaires et quelquefois incrustée de pierres rouges ou d'autres matières. (PI. XII, 3, h, 5, 7, 9, 10, 12.) — Les anneaux sont représentés par des pièces de toutes formes et de toutes dimensions. Quelques-uns sont assez grands pour avoir été des ornements de jambe. Les bracelets , souvent larges et bombés , portent les gravures propres à ce genre d'ornement. On peut prendre pour des boucles d'oreille, de simples fils de bronze, repliés en cercles d'un à 2 pouces de diamètre. Des anneaux, de la même simplicité , ont la grandeur de nos bagues. Les dimensions de plusieurs autres , beaucoup plus petits , laissent leur destination incertaine , à moins qu'ils n'aient fait partie de chaînettes semblables à celle d'Estavayer. Quelques-uns, surmontés d'une tige en forme de T (PI. XI, Jo), ont peut-être été employés comme agrafes, en passant la tige transversale dans le cuir de la ceinture, de manière que l'anneau pût recevoir l'extrémité recourbée d'un crochet. — Des disques à jours, munis sur leur pourtour extérieur d'une à 5 ou 6 bouclettes circulaires (PI. XI , h, 8), rappellent les pièces analogues en usage chez les Lapons pour suspendre à la ceinture un trousseau d'instruments divers. Des disques fort petits (PI. XI, 2ft) et des anneaux dans lesquels on en a passé d'autres de dimensions moindres (PI. XI, 10) étaient sans doute portés comme ornements. — Les pendeloques triangulaires , carrées ou formées d'un épais fil de bronze , arqué
de l'âge du bronze. 103
dans la partie inférieure (PI. XI, 14, lo), sont les mêmes que celles qu'on voit à l'extrémité de chaînettes déposées dans les anciens tombeaux. — Des boutons, doubles ou simples, bombés et munis d'une queue droite ou d'un petit anneau (PI. XI , 25 , 30) , ont pu être fixés aux vêtements , aux ceintures ou sur des courroies de cuir. On paraît avoir utilisé comme objets de parure des cristaux et des pétrifications, entre autres des térébratules et de petites ammonites. Il est possible aussi qu'on ait attaché à ces pièces quelque idée superstitieuse , d'après les préjugés populaires qu'on retrouve plus tard. — Une ou deux lamelles cannelées, en or, et une fort petite spirale en tire-bouchon (PI. XII, 30), sont les seuls objets de ce métal découverts jusqu'à présent dans les lacs de la Suisse. La rareté de l'or, pendant la période du bronze, contraste avec son extrême abondance dans les pays du Nord, à la même époque. — Des lamelles en bronze, d'environ demi-ligne de largeur, enroulées en tirebouchon comme la pièce précédente , ont été des ornements de collier, ainsi qu'on l'a vu à Estavayer. Une perle cylindrique, en serpentine, a eu la même destination. Enfin des grains de collier, en verre et en jais , peuvent appartenir à cette période. J'en ai trouvé en pâte vitreuse dans une tombe de l'âge du bronze, près d'Aigle, et M. le Dr Lisch a découvert, dans le Mecklembourg, des grains en verre bleu, transparent, dans des tumulus contemporains. Toutefois il se peut que ces verroteries lacustres , dans tous les cas fort rares à cette époque , appartiennent à l'âge suivant.
Un genre de pièce particulièrement intéressant est le croissant, auquel se rattachaient des idées religieuses particulières ; mais il est vraisemblable que ce symbole ne re-
monte, chez les Lacustres, qu'au premier âge du fer, dans lequel il en sera fait une mention spéciale.
Les ossements d'animaux retrouvés sur le Steinberg sont fort nombreux. Les animaux domestiques paraissent avoir été l'un des moyens importants de subsistance, et il est à remarquer que le cheval n'est point rare dans l'âge du bronze.
Il existe près de Vingelz, sur la rive gauche du lac de Bienne, à peu près en facedeNidau, un emplacement à pilotis de 40 000 pieds carrés de surface, recouvert par 45 pieds d'eau. On y trouve des débris de poterie, des meules, des broyons et des disques en pierre avec rainure.
Vers Ligerz, vis-à-vis de l'île de Saint-Pierre, on voit des pieux épars sur un espace d'environ 4000 pieds carrés , distant de 40 à 50 pieds du rivage, et à une profondeur de 8 pieds en moyenne.
En redescendant la rive droite du lac , on rencontre, à une demi-lieue de Nidau, les pilotis de Sutz, éloignés de 100 à 450 pieds de la côte , sous 0 pieds d'eau environ. Quelques poteries, un celt et une belle lame d'épée en bronze proviennent de ce lieu , recouvert de nombreuses traces d'incendie.
Lattringen possède deux emplacements. Le premier , d'une étendue de 3 à 4 arpents, est baigné par G à 8 pieds d'eau. Les pieux, disposés irrégulièrement, saillants de quelques pouces seulement au-dessus de la vase, s'étendent jusqu'à 20 pieds de la rive. On y a découvert des broyons , quelques spirales en bronze , un celt et une large lame de poignard, légèrement ondulée, qui s'adaptait à la poignée au moyen de G clous rivés. (PI. IX, 1G.) — Sur le second emplacement, où plusieurs pieux s'élèvent de 40 à 45 pouces
de l'âge nu urvo.NZF.. 4G5
au-dessus du sol , la vase n'a guère permis de pécher autre chose que de la poterie.
Les pilotis de Mœringen occupent une petite élévation , située au milieu d'une anse du lac et baignée par 6 pieds d'eau. Cette élévation, couverte de pierres entassées par la main de l'homme, à environ 300 pieds du rivage, porte aussi le nom de Steinberg. De grandes pièces de bois gisent au milieu des pieux. De nombreux débris carbonisés sont évidemment des restes d'incendie. Avant qu'on connût les habitations lacustres , M. le notaire Muller, de Nidau , avait déjà retrouvé sur ce lieu plusieurs objets intéressants, entre autres des bracelets, des celts en bronze, des anneaux-supports en argile, des pesons, des vases, des plats et des coupes, une foule d'ossements et 3 canots, formés chacun d'un tronc de chêne, taillé dans le genre des pirogues.
L'emplacement de Hagneck, exploré par M. le professeur Desor, remonte à l'âge de la pierre et possède aussi des débris de la période suivante.
Plusieurs celts en bronze , découverts dans un terrain tourbeux, près deCerlier, paraissent, d'après les renseignements que je dois à M. Desor , provenir d'habitations lacustres , dont l'emplacement aurait été envahi par la tourbe. Une étude plus complète de ce point pourra fournir des données intéressantes sur l'accroissement de cette formation.
Deux îles d'inégale grandeur, séparées par un bas fond, s'élèvent sur le lac de Bienne. Leur exposition a dû attirer de bonne heure les habitants de la contrée, aussi la population lacustre a-t-elle laissé quelques traces de son séjour vers la petite île des Lapins, où d'anciens pilotis, fort usés par les eaux, sortent encore de la vase.
A l'orient de l'Ile de Saint-Pierre, des rangées de pilotis
s'étendent parallèlement à la rive, à une distance de 30 à 40 pieds de celle-ci et sur une largeur à peu près pareille , la profondeur des eaux n'ayant pas permis de les planter plus en avant. Les pieux, très rapprochés les uns des autres, sortent encore d'un à 2 pieds du limon et recouvrent un espace d'environ 2 arpents. A l'angle septentrional de l'île, est un canot de chêne d'une seule pièce, de grandes dimensions, qui ne mesure guère moins de 50 pieds de longueur sur une largeur de 3 l/.2 à h pieds. Ce canot , pris dans la vase, est en outre rempli de cailloux.
Lac de Sempach,
canton de Lucerne.
Les explorations faites ces dernières années dans la Suisse de langue allemande , montrent que la plupart des habitations lacustres y ont été détruites pendant l'âge de la pierre ou à la fin de cette période. Il est à présumer cependant qu'après avoir été répandues en si grand nombre , plusieurs ont subsisté plus tard. C'est en effet ce qui a eu lieu sur le lac de Sempach et vraisemblablement ailleurs.
Le k décembre 4806, une partie de la route de Sursée à Lucerne s'abîma dans le lac de Sempach, sur une longueur de 900 pieds , accident qui hâta l'exécution du projet consistant à abaisser de 6 à 8 pieds le niveau des eaux. Cet abaissement amena une découverte dont M. le Dr Ferd. Keller fait mention dans son premier rapport , d'après une communication de M. le pasteur Jos. Boelsterli. Sur un point où le bas-fond avait environ 200 pieds de largeur, des pilotis, précédemment recouverts d'une faible couche d'eau,
de l'âge du bronze. 1 b 7
furent mis à sec. Les pieux arrachés du sol doivent avoir eu un pied de diamètre sur 1:2 de longueur. On a trouvé sur cet emplacement des armes celtiques, des épingles et divers objets en bronze, décrits dans le VIIe volume du Geschichtsfreund.