CHAPITRE VII
La manière de construire est intimement liée à la vie des peuples. Elle répond aux habitudes et aux besoins qui demandent à être satisfaits, et n'échappe point à l'influence du climat et de la configuration du sol. L'habitation lacustre cesse d'exister quand elle ne remplit plus le but pour lequel elle a été élevée ou lorsqu'un peuple s'introduit avec des usages différents. En Suisse, elle ne subsiste plus, sous la domination romaine, que comme cabane de pêcheur; mais il est d'autres contrées dans lesquelles elle a conservé beaucoup plus tard sa raison d'être.
IRLANDE
L'Irlande ayant échappé au joug de Rome, le crannoge ne perdit point son importance pendant cette période. Long-
temps après, il servit encore de refuge ou de château fort aux chefs de l'île, et parfois aussi de repaire à des chefs de bande qui venaient y déposer leur butin ou y chercher l'impunité.
MM. Wilde, Mac Adam et d'autres savants irlandais ont publié les extraits d'annales qui mentionnent l'existence des crannoges dans les temps modernes, à partir du IXe siècle jusqu'à l'an 1610. Bien que ces données soient en général fort laconiques, elles n'en sont pas moins précieuses à recueillir *.
L'an 848. Cinaedh, seigneur du Cianachta-Breagh, à la têle d'une bande de mercenaires, saccagea et brûla le crannoge de Lagore, dans le comté de Meath, et, en 935, cet îlot fut démoli par Àulaiv O'Hivair, pendant les incursions des Scandinaves. — L'an 991, un coup de vent jeta soudainement, sous 30 pieds d'eau, l'île de Lough-Cimbe avec ses fossés et ses retranchements. — Turlough s'échappa du crannoge de Lough-Leisi, en 1240, après avoir noyé ses gardiens. — En 1368, Teige fut fait prisonnier par trahison, dans son crannoge de Ard-an-choillin, situé, avec trois autres, sur le lac Cairgin. On a sorti, en 1850, un millier de quintaux d'ossements de l'une de ces îles. — Le crannoge de Loch- Laoghaire fut pris en 1436, par les fils de Brian O'Neill, qui construisirent des bateaux propres à l'abordage. Les fils de Brian Oge, défenseurs de l'île, livrèrent leur crannoge à la vue de ces préparatifs et firent la paix. — D'autres mentions du même genre se rapportent aux années 1455, 1495,1512, 1524, 1540, 4541 et 1560. Dans l'automne de cette der-
1 Extrait de l'ouvrage de M.Wilde, dans le II""» rapport de M. le Dr Keller. — The Ulster Journal, R« 27, July, 1859.
nière année, Teige O'Rourke périt dans les eaux, en traversant le lac pour se rendre dans le crannoge de Muintir- Eolais, dans lecomtédeLeitrim. — O'Donnel prit, en 1544, l'île de Innis-an-Lochain, où Mac-Quillin avait un château en bois et une forteresse réputée imprenable. Il s'empara aussi, dans cette expédition, du crannoge de Baile-an-Locha et fit un grand butin en armes, en cuivre, en fer, en beurre et en provisions diverses. Innis-an-Lochain est située dans la rivière de Bann, sur un point où elle s'élargit en petit lac, et où l'on voit encore des traces de fortifications en terre. Les petits chefs des rives opposées combattaient avec acharnement pour la possession de cette île, à cause de son importance pour la pèche. Elle fut souvent le théâtre de scènes violentes; c'est ainsi que les fils de Mac Donnell s'en emparèrent avec une bande d'Ecossais et détruisirent la garnison, par le feu, avec tout ce qu'elle possédait. — En 1586, O'Neill construisit une demeure dans un marais et s'y renferma avec tous ses gens et son bétail.
L'an 1591, Francis Jobson fit, sur la demande du gouvernement, la carte du comté de Monaghan, sur laquelle il trace, en grossières esquisses, les demeures des petits chefs. Elles se trouvent toutes sur des îles. Chaque baronie a la sienne, et la demeure est toujours indiquée sous le nom d'île.
En 1603, Hugh Boy O'Donnell se retira dans un crannoge de Na n-Duini pour se guérir d'une blessure. — Il est encore fait mention, en 1610, d'un crannoge situé dans le comté de Galway.
Shirley, qui écrivait en 1567, rapporte que les crannoges avaient été les défenses proprement dites du nord de l'Irlande et qu'on avait d'autant plus de confiance en ce genre
de fort sur les eaux douces qu'on ne pouvait y arriver en bateau depuis la mer, raison pour laquelle on y mettait en sûreté la vaisselle d'or et d'argent, les provisions de guerre et le butin.
Les avantages que présentaient ces forts ressortent suffisamment de leur situation. Pendant les incursions des pirates, les crannoges tenaient lieu de tours de refuge. Ces luttes intérieures rappellent les guerres de château à château, qui, pour avoir eu un théâtre limité, n'en étaient pas moins sanguinaires. M. Mac Adam cite la découverte d'un bateau dans lequel était un crâne humain, percé d'un trou, et qui portait les marques de 20 coups d'épée. d'où l'on peut se faire une idée de l'acharnement de l'attaque et de la défense. Tout auprès, gisait un collier en fer auquel était fixée une chaîne de 20 pieds de longueur, digne des cachots du moyenâge1.