‹ Haeckel et la théorie de l'évolution en Allemagne (volume 2)Chapitre 2 sur 74 · L. DUMONT* i · texte numérisé non relu

L. DUMONT* i

analyse en accord avec ses découvertes les plus récentes et avec ses dernières vues sur la classification généalogique des êtres vivants ; il nous a communiqué aussi les feuilles déjà tirées de la quatrième édition de son livre, qui doit paraître en juillet prochain. Nous avons fait précéder notre exposition de ses doctrines d'un résumé de l'histoire du transformisme, plus complet que ceux qui ont paru jusqu'à ce jour, et de quelques renseignements sur les progrès les plus récents du darwinisme de l'autre côté du 6hin.

Un savant anglais qui assista, en 1869, au congrès scien^ tiflque d'Insprûck, racontait que ce qui l'avait particulièrement frappé, c'était l'influence universelle que les écrits de Darwin exercent maintenant sur les esprits en Allemagne, même dans les choses qui semblent au premier abord s'éloigner le plus de l'histoire naturelle. « En Angleterre, lui disait-on, vous en êtes encore à discuter la vérité ou la fausseté du darwinisme ; nous sommes beaucoup plus avancés ; cette théorie est aujourd'hui notre point de départ commun (1). » En France, dans la patrie de Lamarck, la résistance au darwinisme est presque devenue le mot d'ordre d'un parti. Ceux qui ont le moins étudié cette doctrine sont précisément les plus acharnés à lui attribuer des conséquences subversives en morale et en politique. On se rappelle dans quelle étrange bévue est tombé, il y a deux ans, un avocat général, M. Ducreux, pour avoir voulu fulminer contre Darwin, dont il n'avait jamais lu une seule ligne et qu'il prenait pour un autre. Quelle est cependant la doctrine morale rigoureu-

(1) Ârch. Geickie, Revw des cours scientifiques, tome VH, p. 96, janvier 1870.

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sèment impliquée par le transformisme 7 G*est tout simplement réconomie politique qui n'a jamais passé, à notre connaissance, pour une ennemie de l'ordre social. Darwin a déclaré lui-même, à plusieurs reprises, qu'il n'avait fait qu'étendre à l'origine des espèces les théories des économistes, et que ses vues lui avaient été particulièrement suggérées par la lecture de Malthus (1). Si le parti conservateur était. Un peu moins aveugle, il reconnaîtrait que la théo-

rie de l'évolution renferme la philosophie même de la doctrine conservatrice, et que seule elle peut en fournir la justification scientifique (2).

Qe qu'il y aurait bien plutôt à craindre, ce serait que le darwinisme^ lorsque ses conséquences pratiques seront plus généralement comprises, ne provoquât au contraire une réaction exagérée contre les tendances démocratiques et égalitaireS) et ne nous ramenât aux principes politiques de Hobbes, de Machiavel et de J. de Maistre. Les utopies socialistes dérivent naturellement et forcément du spiritualisme, et c'est pour cela qu'elles sont surtout un danger pour les nations latines, les pays les plus spiritualistes du monde. Du moment où l'on attache aux individus une valeur absolue, où on les considère comme composés d'un corps et d'une âme qui est une substance par elle-même, du moment enfin où chaque homme a en lui-même son propre commencement

(1) Lettre à Haeckel, citée par ce dernier dans son Histoire natu-^ telle de la création^ 6* édition. — Cf. De Vorigine des espèces^ introduction.

(2) Voyez notre article lur la Civilisation comme force accumulée^ dans la Bévue scientifique du 22 juin 1872.

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d^existènce et le principe libre de toutes ces actions, on doit twiver juste que tous les hommes entrent dans la vie dans des conditions d'existence semblables, et cela conduit nécessairement au comniunisme : on ne doit tolérer dès lors au- ' oune inégalité sociale et les inégalités physiologiques ellesmômes seront envisagées comme des injustices de la nature que la société aura pour mission d'atténuer et de corriger autant que possible. Si des nations spiritualistes échappent aux conséquences socialistes de leur philosophie, c'est parce que la force des choses et de la civilisation l'emporte heureusement sur la logique ; c'est aussi parce que les effets de l'esprit de système sont tempérés soit par la culture des sciences, soit par des dogmes de convention, c'est-à-dire des orthodoxies, soit enfin par la conservation d'habitudes et d'associations d'idées qui s'étaient formées sous l'empire de ces orthodoxies ou de philosophies non spiritualistes. Le darwinisme qui n'exclut pas, il est vrai, le spiritualisme, mais qui a cependant moins d'affinité avec lui qu'avec tout autre système métaphysique, tend au contraire à faire considérer l'individu comme un ensemble ou une série de faits qui n'est que la résultante et la continuation, en vertu de l'hérédité d'un nombre indéfini d'autres séries antérieures. Il n'y a pas deux embryons semblables, car tous sont produits par des accumulations de forces qui ont été soumises dans leur long développement aux circonstances les plus diverses. Les hommes ne partent donc pas d'un môme point : facultés, instincts, organes, tout chez eux provient de l'hérédité et est différent par suite de l'hérédité ; et c'est parce que l'hérédité conserve et perpétue les différences et les inégalités qu'elle est un principe de sélection et de progrès. Il en est de même

des biens de l'individu qui sont une extension de sa personnalité au dehors et proviennent d'accumulations de forcée matérielles capitalisées par les ancêtres. La justice consiste, pour la société, non pas à rétablir Fégalité parmi les individus, mais à protéger d'une manière égale le développement continu de toutes les séries héréditaires. Ces conséquences du darwinisme excluent complètement le socialisme dont toutes les formes ont pour caractère commun d*ôtre hostiles à rhérédité. Si nous voyons des darwinistes comme Bûchner, Naquet, etc., professer des opinions qui les conduisent à des utopies sociales, cela ne peut s'expliquer que par ce fait qu'ils s'étaient rangés dans certains partis politiques longtemps avant l'époque de leur conversion aux idées de lutte pour l'existence et de sélection naturelle.

Cependant le spiritualisme essaye aujourd'hui de se justifier en nous montrant les excès de notre démagogie dont les meneurs se proclament bruyamment athées, matérialistes, positivistes. Nous n'avons pas ici à prendre la défense du matérialisme et de l'athéisme qui impliquent d'autres erreurs. Mais ce n'est pas une raison pour se laisser duper par les apparences et juger les hommes d'après les noms qu'il leur plaît de se donner, et qu'ils ne prennent le plus souvent que par esprit d'opposition. Ils se disent athées, et ils admettent un absolu en dehors de la réalité, et ils réclament pour leurs théories une nouvelle forme de droit divin. Ils se disent matérialistes, et ils invoquent à chaque instant l'autorité de la conscience, et ils partent d'une idée à priori de la justice et du droit dont ils prétendent tout déduire. Ils se disent positivistes, et leur radicalisme rompt en visière avec l'histoire, et ils fouleilt aux pieds les faits les plus élémentaires de la

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science économique. Quelles que soient devenues leurs doctrines, ils ont évidemment conservé de Féducatlon spiritua* tualiste la méthode, les habitudes d'esprit, mille associations d'idées.

Nous avons tous été élevés en France suivant cette métaphysique qui autodse chacun à tout déduire, en matière morale, des idées de sa raison, et à attribuer par conséquent une valeur absolue à un idéal qui n'est jamais qu'une résultante personnelle. L'Angleterre a trouvé jusqu'à présent un remède contre ces écarts de l'imagination dans la culture de l'économie politique et dans une philosophie plus expérimentale que la nôtre; l'Allemagne, dans l'étude approfondie des «ciences historiques que les doctrines panthéistes ont favorisée, et en dernier lieu dans la culture des sciences de la nature qui conduisent à voir le monde tel qu'il est. Mais, hélas I ce qui fournit aux étrangers un remède contre la dissolution et la démoralisation est précisément accueilli en France comme un épouvantail. Au lieu de nous rjassurer, le réalisme nous fait peur, et nos moralistes, qui ne savent plus aller au fond des choses, ne cessent de lui attribuer tous les vices qui tiennent au contraire à des égarements de l'idéal.

La science expérimentale, historique, positive rapproche les hommes et est un principe d'organisation, parce qu'elle est une ; l'idéal, au contraire, quand on le prend pour règle, n'est qu'un dissolvant et une source de divisions, parce qu*il est divers, et varie suivant les individus ou les circonstances •les plus accidentelles. Aussi le spiritualisme deviient-il le plus dangereux de tous les systèmes dès qu'il n'est plus possible de le contenir dans les limites d'une orthodoxie quelconque.

. PRÉFACE il

Certaines théories de Haeckel lui ont attiré, de la part de la critique, l'accusation de matérialisme, et nous reconnaissons avec regret qu'il l'a justifiée par quelques-unes de ses doctrines. Nous sommes loin de tomber dans la confusion grossière qui assimile le matérialisme métaphysique au matérialisme moral. Nous combattons le matérialisme métaphysique, non à cause des conséquences pratiques dont Ton prétend, fort à tort, selon nous, qu'il doit être respoi^sable, et qui ont peut-être plus d'affinité avec le spiritualisme qu'avec lui. Nous le repoussons simplement parce qu'il ne nous parait pas conforme à la vérité ; nous ne croyons pas que ce soit le système qui s'accorde le mieux avec les tendances positives de la science contemporaine. Haeckel est, selon nous, complètement dans l'erreur quand il identifie le matérialisme avec le panthéisme et le monisme. Dans la doctrine pantbéistdi l'univers est une individualité dont les atomes matériels ne sont que des modes ou manifestations phénoménales ; dans la doctrine matérialiste, au contraire, l'univers se compose d'un nombre infini d'atomes ou substances indivisibles se mouvant dans l'espace et le vide. Rien de plus éloigné du monisme qu'un système qui considère chaque atome comme «ne substance éternellement distincte des autres; avec le matérialisme, qui implique l'athéisme, il est impossible d'expliquer la conscience, la sensibilité, la conmiunication du mouvement, et en général toute modification iiîtime d'un être par un autre. Mais la tendance actuelle des sciences est vers le dynamisme et non vers le matérialisme. Tandis que Haeckel réduit la force à n'être qu'une propriété de la matière, nous pensons que la matière n'est elle-même, en dernière analyse, qu'une force ; ce n'est pas une sub-

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stance, mais un simple phénomène ; elle n*est connue de nous que comme cause de certaines sensations, c'est-à-dire comme activité modificatrice de Tétat intime d'êtres con- .

scients ; l'étendue n'est qu'une quantité, et les qualités qui i

constituent réellement la matière, la solidité, l'impénétrabilité, la pesanteur» ne sont que des forces ou des modes de mouvement. La théorie de Haeckel fait dépendre la physique et la mécanique de la chimie, tandis que la chimie moderne a une tendance à s'absorber dans la physique^ et la physique elle-même dans la mécanique.

Il est juste de dire que notre désaccord avec Haeckel porte seulement sur un petit nombre de doctrines métaphysiques qui n'occupent dans ses ouvrages qu'une place trèssecondaire. La théorie de l'évolution qui en est au contraire l'objet principal, est,, en réalité, conciliable avec tous les systèmes de philosophie. Bien qu'elle rende inutiles la plupart des hypothèses spiritualistes et en particulier celle des causes finales, elle ne les exclut pas néanmoins d'une manière absolue, et les philosophes anglais n'ont aucune ^teine à .concilier le darwinisme avec le déisme traditionnel, et môme avec les opinions de l'orthodoxie anglicane ; il leur suffit de dire, comme A. Wallace, que la doctrine de l'évolution s'applique à tous les êtres vivants, excepté à l'homme, et que la transformisme n'est que l'ensemble des procédés suivant lequel la Providence règle et conduit le progrès de l'univers. Darwin lui-même a favorisé ce point de vue en déclarant que son système « n'a rien à faire avec l'origine des forces spirituelles ni avec celles de la vie » ; il suppose, h la fin de son livre, que « tous les êtres actuellement vivants descendent d'une forme primitive, à laquelle

la vie a été une fois pour toutes communiquée par le Créateur ». Il est donc très-facile à ceux qui ont besoin de croire à une création surnaturelle, de mettre leur foi en accord avec la théorie de révolution. Ils pourraient même, dans la création d'un seul organisme primitif capable de donner naissance, par le moyen de l'hérédité et de l'adaptation, à tous les autres êtres de la nature, admirer les signes d'une puissance divine encore plus sage et plus féconde que dans les créations indépendantes de chacune des espèces. Il faut cependant reconnaître que si la théorie des causes finales, ce fondement principal du spiritualisme, n'est pas en contradiction avec le transformisme, elle devient du moins, en présence de ce système, une véritable superfluité, et que le panthéisme est, de toutes les philosophies, celle qui s'acconmiode le mieux et le plus complètement de la doctrine de l'évolution.

Dans un de se derniers ouvrages, De la descendance de r homme, Darwin déclare que dans sa première publication, et principalement dans son livre sur V Origine des e^^pèces, il avait accordé une trop grande influence à la sélection naturelle. Apres avoir lu l'essai de Nccgeli sur les plantes et les études do Broca sur les animaux, il a dû reconnaître Texistence de beaucoup de conformations qui, n'étant ni avantageuses, ni nuisibles, ne peuvent devoir leur origine et leur conservation à la concurrence des espèces et des individus. « Je n'avais pas encore réussi, dit-il, à m'affranchir entièrement de l'ancienne croyance, alors généralement admise, à la création de chaque espèce dans un but spécial; ce qui m'avait conduit à supposer tacitement que chaque détail de structure, les rudiments exceptés, devait avoir

quelque utilité spéciale, bien que non reconnue (1). » H est très-vrai que toutes les formes des organismes vivants ne peuvent s'expliquer par la concurrence et la sélection en tant qu'elles s'exercent entre espèces différentes ou individus de la môme espèce. Mais dussions-nous encourir le reproche d'être plus darwiniste que Darwin lui-môme, nous dirons que tous ces faits, indépendants de la lutte entre individus, apparaissent néanmoins comme des conséquences de la sélection naturelle, en tant que celle-ci s'applique aux forces élémentaires intérieures qui constituent l'individu lui-môme, n faut étendre au darwinisme la méthode que les physiologistes français ont introduite dans toutes les parties de la science ; il faut étudier la concurrence non-seulement d'individu à individu, mais entre les éléments histologiques àe chaque individu. On reconnaîtra alors qu'il n'y a point, dans les profondeurs d'un organe, une seule cellule, une seule molécule qui ne lutte pour l'existence ; la forme de chaque •organe, ses fonctions, chacun de ses actes particuliers, résultent, en dernière analyse, d'une lutte entre toutes les farces qui entrent dans sa composition. Il ne s'agit plus, dans ce cas, de ce qui est utile soit à la conservation de l'espèce, soit à celle de l'individu, mais de ce qui est utile à tel ou tel élément particulier. Du moment où l'on considère le monde comme un ensemble de forces agissant et réagissant les unes sur les autres, on est conduit à voir dans la sélection un fait mécanique et mathémalhique, gouvernant non-seulement les rapports des organismes complexes, mais aussi de

(1) Descendance de f homme ^ traduction française, par Moutinié, 1. 1, p. 164.

tous les êtres élémentaires, en un mot le principe de Tordre universel.

De mOtne qu'au point de vue objectif, nous concevons la sélection naturelle comme présidant à l'adaptation de tous les mouvements de la nature, de même, au point de vue subjectif, elle doit régler tous les rapports entre les sensations élémentaires et les idées dont l'ensemble constitue chaque être intelligent. M. Herbert Spencer avait déjà expliqué, par le principe de l'évolution, la formation des instincts. Nous avons nous-môme, dès 1868, dans une brochure sur VÉducationdes femmes (1), étendu l*hypothèse danwinienne à l'élaboration de la pensée et à la formation de la vérité : « Il se produit, à l'intérieur de chacun de nous, une sorte de concurrence vitale entre les idées, un combat pour l'admission et la conservation ; et quand le régime de' notre esprit est libéral, quand aucune direction autoritaire ne vient ^'interposer, les pensées les plus fortes et les plus vivaces, c'est-à-dire les plus vraies, finissent toujours par étouffer et chasser les plus faibles, c'est-à-dire tes p.ûs contraires à la vérité. L'esprit humain construit lui-môme la vérité; cette vérité est la dernière résultante des pensées des générations s'exerçant sur la réalité des choses ; le bien est le terme où aboutissent spontanément toutes les tendances morales des individus s'équilibrant dans leurs actions et leurs réactions mutuelles. »

Plus récemment, M. Taine a soutenu une doctrine semblable dans son excellent livre de Vlntelligence. Il réduit la

(1) V. Thorin, in-So.

pensée à un polypier, à un cormtts d'hallucinations et d'illusions, à une lutte incessante de faits qui se tiraillent réci« proquement, se corrigent et s'équilibrent. Le fait prépondérant devient à chaque instant Télément rectificateur dont la supériorité fait distinguer les perceptions et les idées vraies des conceptions de faits ou passés, ou possibles, ou faux. « Nulle part, dit M. Taine, Tidée du grand naturaliste anglais ne s'applique plus exactement qu'en psychologie... Dans la lutte pour vivre qui, à chaque moment, s'établit entre toutes nos images, celle qui, à son origine, a été douéB d'une énergie plus grande, garde à chaque conflit, par la loi même de répétition qui la fonde, la capacité de refouler ses rivales ; c'est pourquoi elle ressuscite incessamment, puis fréquemment, jusqu'à ce que les lois de l'évanouissement progressif et l'attaque continue des impressions nouvelles lui ôtent sa prépondérance, et que les concurrentes, trouvant le champ libre, puissent se développer à leur tour. » Ce sont là évidemment des cas où la sélection naturelle exerce son influence non plus entre les individus, mais au sein des individus eux-mêmes.

HAECKEL

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