‹ Haeckel et la théorie de l'évolution en Allemagne (volume 2)Chapitre 3 sur 74 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

tA THÉORIE PE L'ÉVOLUTION AVANT DARWIN

La théorie de révolution est beaucoup plus ancienne que le darwinisme et remonte à l'antiquité classique. On en trouverait môme le germe dans les vieilles religions panthéistes de rinde et de l'Egypte. Elle fut professée par les philosophes ioniens et les éléates : ainsi Parménide concevait la génération de la vie comme graduelle et résultant d'essais successifs, imparfaits et partiels à l'origine, ensuite réunis et combinés. L'idée de la concurrence vitale, est déjà dans Qéraçlite,

qui fait naître toutes choses de la lutte et de Topposition : « La guerre, disait-il, est la reine du monde, et sans la guerre il n*y aurait pas de génération (1). » Empédocle paraît sVtre élevé, avec toute la précision qui était possible à cette époque, jusqu'à la conception essentielle du darwinisme, la sélection naturelle. Le passage si^ivant^ de la physique d'Aristote (2) prouve qu'il opposait ce principe, aussi bien que nos philosophes contemporains, à la théorie des causes finales :

« Qui empoche, dit-on, que la nature agisse sans avoir de but, sans chercher le mieux des choses? Jupiter, par exemple, ne fait pas pleuvoir pour développer et nourrir le grain ; mais il pleut par une loi nécessaire ; car en s'élevant, la vapeur doit se refroidir, et la vapeur refroidie, devenant de Feau, doit nécessairement retomber. Que si ce phénomène ayant lieu, le froment en profite pour germer et croître, c'est un simple accident. Et, de môme encore, si le grain que quelqu'un a mis en grange vient à s'y perdre par suite delà pluie, il rie pleut pas apparemment pour que le grain pourrisse ; et c'est un simple accident s'il se perd. Qui empêche de dire également que, dans la nature, les organes corporels sont soumis à la môme loi, et que les dents, par exemple, poussent nécessairement, celles de devant,[incisives et capables de déchirer les aliments, et les molaires, larges et propres à les broyer, bien que ce ne soit pas en vue de cette fonction qu'elles aient été faites et que ce soit une simple coïncidence? Qui empoche de faire la môme remarque pour tous les organes où il semble qu'il y ait une fin et une destination spéciales? Ainsi don c^ou^e^ les fois que les choses se fyroduisent accidentellement comme elles se seraient produites en ayant un buty elles subsistent et se conservent, parce quelles ont pris spontané^ ment la condition convenable; mais celles où il en est autrement

(1) Pseudo-Plutarque, De Isid. et Osirid», 25. — Origène, Conir. Ce/*., VI, p. 498.

(2) Physique^ 1. H, G. &• .

périssent ou ont péri, comme Empédocle le dit « de ses créatures bovines à proue humaine, »

Après avoir exposé cette théorie, Aristote la combat sans paraître l'avoir bien comprise. Empédocle expliquait la formation de tout organisme par un triomphe de l'amitié sur la discorde, et ce qu'il désignait sous le nom d'amitié est à peu de chose près ce que nous entendons aujourd'hui sous le nom d'adaptation. Les premières générations d'animaux et déplantes n'avaient donné lieu, selon lui, qu'à des parties incohérentes ; plus fard, celles qui étaient susceptibles de s'adapter, réussirent successivement à se joindre. Les plantes furent accomplies les premières. Puis vinrent les habitants plus parfaits de l'eau, de la terre et de l'air. La faculté du langage ellemême ne résulta que d'une heureuse combinaison d'organes : « Ceux dont les éléments se trouvèrent le mieux équilibrés jetèrent voix de toutes leur poitrines (1) » . Empédocle doit, selon nous, être placé au premier rang parmi les précurseurs de Darwin.

Les idées d'évolution naturelle furent également professées

par l'école d'Épicure. Elles sont du moins très-explicitement

exposées par Lucrèce dans son admirable poème de la Nature,

Il est impossible de formuler plus nettement qu'il ne le fait

l'idée de lutte pour l'existence : « Pour que la reproduction et

la conservation des r aces f disait-il, soit possible, il faut le concours

de mille circonstances : il faut d'abord qu'elles aient une pâture

' »u/ji?sanfe; ensuite il faut qu'une semence fertile, répandue

dans les nerfs, puisse jaillir des membres qui se fondent, et

que la femelle endure les approches du mâle, et que l'harmo;

lîie des organes forme le nœud des jouissances communes.

Aussi des espèces nombreuses ont-elles dû succomber alors,

incapables de se propager et de faire souche. Celles que l'on

voit joufr encore actuellement du souffle vivifiant des airs ont

été protégées et conservées depuis la naissance des âges par

(1) Plutarqae, De placit^ philosoph.^ U V, ch. IQ.

la ruse, la force ou la vitesse ; il y en a beaucoup d'autres qui, recommandables par leur utilité, se confient à notre garde. Ainsi, la race fougueuse et cruelle du lion fut défendue par le courage; le renard, par la ruse; le cerf, par la fuite. Mais les chiens au sommeil léger, au cœur fidèle, et toute la génération des bétes de somme, et les troupeaux chargés de laine, et la familles des bœufs, tous ces êtres ont été sauvés par notre protection {sélection artificielle). Avides de fuir les bétes sauvages, ils sont venus chercher près de nous la paix et une nourriture abondante, acquise sans trouble, bienfaits dont nous payons leurs services. Ceux que la nature privait de toute ressource, sans aucune force pour la vie indépendante, ni aucun don utile qui engageât les hommes à veiller sur le repos et la subsistance de leur espèce, ceux-là étaient la proie, le gain des autres ; ils languissaient abattus et enchaînés par un destin misérable, qui aboutissait à l'extinction de toute la race (1). »

Les anciens ne connaissaient pas assez complètement le 3 procédés de la nature et étaient trop peu familiarisés avec les habitudes de l'observation exacte, pour qu'il leur fût possible de donner à la théorie de l'évolution une précision véritablement scientifique. Pendant tout le moyen âge, il n'est même plus question de cette hypothèse, et l'idée de formes immuables, de types absolus, d'espèces créées d'un seul coup, idée léguée par Platon et Aristote, régna à peu près sans partage dans la science et la philosophie. [1 faut descendre jusqu'au xvin® siècle pour voir les encyclopédistes et les naturalistes français reprendre la théorie transformiste.

« Si la foi, disait Diderot, ne nous apprenait pas que les animaux sont sortis des mains du Créateur tels que nous les voyons, et s'il était permis d'avoir la moindre certitude sur leur commencement et leur fin, le philosophe, abandonné à ses conjectures, ne pourrait-il pas soupçonner que l'animal

(1) De naturarérumf 1. V, v. 847-875.

avait de toute éternité ses éléments particuliers épars et confondus dans la masse de la matière ; qu'il est arrivé à ces élé-

f ments de se réunir, parce qu'il était possible que cela se fit;

I que l'embryon formé de ces éléments a passé par une infinité

; d'organisations et de développements ; et qu'il a eu par succession du mouvement, de la sensibilité, des idées, de la réflexion, de- la conscience, des sentiments, des passions, des signes, des gestes, des sons articulés, un langage, des lois,

; des sciences et des arts ? »

Buifon affirme également, dans plusieurs passages, la mu-

; iabilité des espèces : « Après le coup d'œil que l'on vient de jeter sur ces variétés qui nous indiquent les altérations particulières de chaque espèce, il se présente une considération plus importante et dont la vue est bien plus étendue ; c'est celle du changement des espèces même, c'est cette dégéné-

; ration plus ancienne et de tout temps immémoriale, qui paraît s'ôtre faite dans chaque famille, ou, si l'on veut, dans chacun des genres sous lesquels on peut comprendre les espèces voisines et peu différentes entre elles En comparant

tous les animaux et en les rappelant chacun à leur genre, nous trouverons que les deux cents espèces dont nous avons donné l'histoire, peuvent se réduire à un assez petit nombre de familles ou souches principales desquelles il n'est pas impossible que toutes les autres soient issues (1). »

Un autre naturaliste distingué de la même époque, mais dont la réputation a beaucoup souffert de ce qu'il eut la mauvaise chance de déplaire à Voltaire en même temps qu'au parti orthodoxe^ de Maillet, prétendit que les germes primitifs n'avaient engendré que des espèces marines, et que de cellesci étaient descendues, par voies de transformation, toutes les espèces terrestres et aériennes, l'homme compris : « La transformation d'un ver à soie ou d'une chenille en papillon, disait-il, serait mille fois plus difficile à croire que celle des

(1) Histoire des animaux, i^ édit., t. XIV, pp. 335 et 358.

22 U THEORIE DE L'ÉYOLUTIOK

poissons en oiseaux, si cette métamorphose ne se faisait

chaque jour à nos yeux La semence de ces mêmes

peissons, portée dans des marais, peut aussi avoir donné naissance à une première transmigration de l'espèce du séjour 4e la mer à celui de la terre. Que cent millions aient péri sans avoir pu en contracter Tt^abitude, il suffit que deux y soient parvenus pour avoir donné lieu à l'espèce. ». L'idée exprimée par ces derniers mots est déjà bien voisine de celle de lutte pour l'existence et de sélection naturelle. De Maillet a été le vrai précurseur de Lamarck en expliquant les transformations par rinfluence du milieu et l'habitude.

A la fin du ^ècle, en 1798, Malthus publia en Angleterre son célèbre Essai sur le principe de population. C'est dans ce livre que l'idée de lutte pour l'existence fut, pour la première fois, analysée d'une manière scientifique et appuyée sur une observation attentive des fails, bien qu'elle ne fût encore appliquée qu'à l'espèce humaine. Nous n'avons pas besoin de rappeler que, d'après Malthus, la population tend à se multiplier suivant une progression géométrique plus ou moins élevée, tandis que la quantité des subsistances s'accroît tout au plus suivant une progression arithmétique ; il en résulte qu'un certain nombre d'individus doivent succomber, et ce sont généralement les plus faibles, ou ceux qui, par suite de mille circonstances, sont le moins heureusement doués pour s'adapter aux conditions de l'existence. C'est le tléveloppemen de l'idée si bien exprimée par Lucrèce :

MuUa, vidcmus, cnim rébus concurrere debent Ut propagande passint producere secla : Pabula primum ut sint...

C'est de Malthus que relèvent toutes les théories modernes de la sélection naturelle. Darwin le reconnaît lui-môme : fi Mon chapitre sur la concurrence vitale n'est, dit-il, que la loi de Malthus appliquée à tout le règne animal et végétal (1).»

(1) Origine des espèces, latrodactioa.

n le déclare plus explicitement encore dans une lettre, qu'il adressait à Haeckel, le 8 octobre 186/i : « Un hasard heureux m'ayant amené à lire l'essai de Malthus sur la .population, c'est alors que se produisit en moi l'idée de la sélection natu* pelle (1). » Alfred Wallace, qui partage avec Darwin la gloire d'avoir découvert la théorie de la sélection naturelle, prend aussi pour point de départ la loi de population telle qu'elle a été formulée par Malthus : « La vie des animaux sauvages, disait-il, est une lutte pour l'existence. Toutes leurs facultés, toutes leurs ressources sont employées à préserver leur propre vie et à pourvoir à celle de leurs descendants en bas âge. L'individu, comme l'espèce entière, ne saurait subsister sans la possibilité de se procurer de la nourriture pendant les saisons défavorables et d'échapper aux attaques de ses ennemis les plus dangereux.i... L'observation nous fait voir que le nombre des oiseaux ne s'accroît pas annuellement suivant une progression^ géométrique^ ainsi -que cela aurait lieu, si quelque obstacle puissant ne s'opposait à leur multiplication L'accroissement rapide d'une espèce dépend presque uniquement de la facilité avec laquelle elle se procure une nourriture saine et abondante : si cette condition est remplie, il ne peut être entravé ni par une fécondité limitée, ni par les attaques de l'oiseau de froie et de l'homme Les mômes lois s'appliquent exactement aux mammifères. Les chats sauvages sont très-prolifiques et ont peu d'ennemis ; pourquoi sont-ils plus rares que les lapins? La seule réponse possible est que leur alimentation est plus précaire. Il parait donc évident que, fant que les conditions physiques d'une contrée demeurent les mêmes, sa population animale ne peut pas augmenter sensiblement. Si une espèce augmente, d'autres qui se nourrissent des mêmes substances doivent diminuer en proportion. Le nombre des animaux qui meurent chaque année doit être immense, et comme l'existence de chaque individu dépend de

(1) Lettre citéô par Haeckel, dans son Histoire naturelle de la création^ cb. VI.

2ti LA THÉORIE DE L'ËVOLUTIOM

lui-môme, les plus faibles, c'est-à-^ire les plus jeunes, les malades, doivent disparaître, tandis que les plus sains et les plus vigoi^reux peuvent seuls prolonger leur vie, étant plus capables dç se procurer régulièrement leurs alimeiits. C'est une lutte p^Mir Texistence dans laquelle les êtres les moins parfaits doivent toujours succomber (1). »

On ne peut trop insister sur ces rapports intimes entre la théorie de Malthus et celle de Darwin. C'est, en effet, une des meilleures réponses à faire aux publicistes français qui croient voir dans le darwinisme un danger pour l'ordre social. On pense tout autrement en Angleterre et en Allemagne ; le darwinisme n'est, en dernière analyse, que l'application à l'histoire naturelle des vues de l'économie politique sur la concurrence, vues qui n'ont jamais été considérées comme subversives ; par ses idées sur l'hérédité et le progrès résultant de modifications accuQiulées pendant de nombreuses générations, la théorie de la sélection naturelle se confond avec le système du parti conservateur en politique.

M"'* Clémence Royer qui a introduit en France, paf sa traduction, le livre de YOrigine des espèces, fait à ce sujet les remarques suivantes : « Cette loi que Darwiiï a nommée la Sélection naturelle, n'est autre que la lof de Malthus, étendue au règne organique tout entier; et l'on voit encore ici un exemple de ces mutuels services que les sciences, en apparence les plus diverses dans leurs prin^ cipcs et leur objet, peuvent se rendre les unes aux autres. Cette seule généralisation suffit à démontrer aussi avec toute évidence combien sont erronées les conséquences que Malthus lui-m<}me en a tirées pour la race humaine : puisque c'est de l'exubérance d'une espèce que dérive sa perfectibilité, arrêter cette exubérance, c'est mettre obstacle à ses progrès.

(1) Alfred R. Wallace. La sélection naturelle, trad. en français^ par L. de Candolle (1872). Les lignes citées sont tirées d'un essai sur « la tendance des variétés à s'écarter indéfiniment du type primitifs publié en août 1858, un an avant Tnpparition du grand ouvrage de Darwin sur YOrigine des espèces.

n ressort du livre de M. Darwin que cette loi qui paraissait brutale, parcimonieuse, fatale, et qui semblait accuser la nature d'avarice, de méchanceté ou d'impuissance, est au contraire la loi providentielle par excellence, la loi d'éco- Qomie et d'abondance, la garantie nécessaire du bien-ûtre et du progrès pour toute la création organique. »

Dans les premières années de notre siècle parurent les ouvrages dans lesquels Lamarck exposait et développait la théorie du transformisme. Il considérait les espèces non comme des formes essentielles et absolues, mais comme des dénominations conventionnelles établies par l'homme pour les besoins de la classification. Les différentes espèces étaient des transformations les unes des autres et les organismes les plus compliqués dérivaient des plus simples par suite d'une évolution continue. Les êtres les plus simples eux-mêmes avaient dû provenir d'une génération spontanée. La transformation des espèces était expliquée par Lamarck au moyen de l'adaptation et de l'hérédité ; l'adaptation con sistait en ce que tout changement dans les conditions extérieures devait amener un changement correspondant dans la constitution des êtres vivants ; Lamarck attachait aussi une grande importance à l'habitude résultant de l'exercice ou du non-exercice des organes. Ainsi l'honmie proviendrait de singes anthropoïdes qui auraient pris l'habitude de marcher debout. Quant à la sélection naturelle et à la lutte pour l'existence, elles n'occupent que peu de place dans ce système ; elles n'en sont point cependant complètement absentes, et nous ne pouvons nous empocher de citer le passage suivant qui prouve bien, selon nous, que Lamarck n'est pas resté si éloigné des idées essentielles du darwinisme qu'on le prétend généralement :

« Par suite de l'extrême multiplication des petites espèces et surtout des animaux les plus imparfaits, la multiplicité des individus pouvait nuire à la conservation des races, à celle des progrès acquis dans le perfectionnement de l'organisation, en un mot, à l'ordre général, si la nature n'eût pris de pré-

cautions pour resireiadre cette multiplication dans des limites qu'elle ne peut jamais franchir.

» Les animaux se mangent les uns les autres, sauf ceux qui ne vivent que de végétaux ; mais ceux-ci sont exposés à être dévorés par les animaux carnassiers.

» On sait que ce sont les plus forts et les mieux armés qui mangent les plus faibles, et que les grandes espèces dévorent les plus petites. Néanmoins les individus d'une môme race se mangent rarement entre eux, ils font la guerre à d'autres races.

» La multiplication des petites espèces d'animaux est sî considérable, et les renouvellements de leurs générations sont si prompts, que ces petites espèces rendraient le globe inhabitable aux autres, si la nature n'eût mis un terme h leur prodigieuse multiplication. Mais comme elles servent de proie à une multitude d'autres animaux, que la durée de leur vie est très-bornée, et que les abaissements de température les font périr, leur quantité se maintient toujours dans de justes proportions pour la conservation de leurs races, et pour celle des autres.

» Quant aux animaux plus grands et plus forts, ils seraient dans le cas de devenir dominants et de nuire à la conservation de beaucoup d'autres races s'ils pouvaient se multiplier dans de trop grandes proportions. Mais lem*s races s'entre-dé vorent, et ils ne se multiplient qu'avec lenteur et en petit nombre à la fois ; ce qui conserve encore à leur égard l'espèce d'équilibre qui doit exister.

» Enfin l'homme seul, considéré séparément à tout ce qui lui est particulier semble, pouvoir se multiplier indéfiniment ; car son intelligence et ses moyens le mettent à l'abri de voir sa multiplication arrêtée par la voracité d'aucun des animaux. Il exerce sur eux une suprématie telle qu'au lieu d'avoir à craindre les races d'animaux les plus grandes et les plus fortes, il est plutôt capable de les anéantir, et il restreint tous les jours le nombre de leurs individus.

» Mais la nature lui a donné des passions nombreuses q|ui| naturellement, se développant «vec ton inteUigencei mettent

LA THÉORIE DE L'èVoLUTION AVANT DAkWIiN 2l

par là un grand obstacle à rextrôme multiplication des individus de son espèce.

» En effet, il semble que l'homme soit chargé lui-m^me de réduire sans cesse le nombre de ses semblables. Jamais, je ne crains pas de le dire, la terre ne sera couverte de la population qu'elle pourrait nourrir.

» Ainsi, par ces sages précautions, tout se conserve dans l'ordre établi ; les changements et les renouvellements perpétuels qui s'observent dans cet ordre sont maintenus dans des bornes qu'ils ne sauraient dépasser ; les races des corps vivants subsistent toutes malgré leurs variations ; les progrès acquis dans le perfectionnement de l'organisation ne se perdent point i tout ce qui parait désordre, renversement, anomalie, rentre sans cesse, dans l'ordre général, et même y concourt ; et partout et toujours, la volonté du suprême auteur de la nature et de tout ce qui existe est invariable* inent exécutée (1) »

Pour les végétaux où il n'y a point d'action et par conséquent point d'habitudes dans le sens ordinaire de ce mot, Lamarck se rapproche encore davantage de l'idée de la sélection ; il reconnaît que les changements survenus dans la nutrition de la plante, dans ses absorptions et ses sécrétions, dans la quantité de calorique, de lumière, d'air et d'humidité qu'il reçoit ne suffisent pas pour expliquer la transformation d'une espèce en une autre ; il est forcé de faire intervenir une autre cause : « la supériorité que certains des mouvements vitaux peuvent avoir sur les autres » (2). C'est bien là l'idée de la sélection avec cette circonstance qu'au lieu de la considérer, comme Darwin, entre plusieurs organismes, Lamarck la place au sein môme des individus, entre leurs propres organes.

Si les vues de Lamarck n'ont pas eu sur la science française toute l'influence qu'elles auraient dû exercer, il faut

(i) Philosophie zoologiqite^ première partie, chap. iv« (2) Philosophie zoologique ^ première partie, chap* vu»

s'en prendre à l'immense autorité de Cuvier qui, malgré soi génie, se laissa entraîner dans l'hypothèse peu philoso- ,phique des révolutions brusques de la nature et des créations successives. Il serait injuste cependant de ne pas reconnaître que Cuvier a rendu de grands services à cette théorie de l'évolution dont il fut le plus grand adversaire ; les progrès qu'il fit faire à l'anatomie comparée ont mis en relief l'unité du monde organique tout entier et la parenté de tous les êtres vivants : car la descendance généalogique des espèces doit à peu près se confondre, en dernière analyse, avec les systèmes de classification basés sur les caraclëi^es anatomiques. Cuvier prépara encore le terrain du transfbiv misme en créant la science de la paléontologie qui a permis aux naturalistes de tirer de l'étude des types fossiles de précieuses inductions sur l'origine des formes actuellement vivantes.

Deux contemporains de Lamarck adoptèrent ses doctrines : ce furent Poiret^ qui collabora avec lui au dictionnaire de botanique de V Encyclopédie méthodique^ et Etienne Geoffroy Saint-Hilaire, qui eut le mérite de soutenir contre Cuvier la théorie de la continuité et de l'évolution lente des phénomènes naturels. Il fit observer que les phases du développement embryologique reproduisent souvent des états qui sont permanents chez des animaux inférieurs dans^ l'échelle de classification. Geoffroy Saint-Hilaire attachait moins d'importance que Lamarck à l'habitude et à l'exercice des organes et rapportait presque tous les changements à l'influence du monde ambiant. Il était plutôt partisan d'une adaptation passive que d'une adaptation active et se plaçait par conséquent à un point de vue bien plus étroit que celui de Lamarck; car il est évident que l'influence du milieu ne peut servir à expliquer qu'un très-petit nombre de faits de transformation. Geoffroy Saint-Hilaire pensait aussi que les espèces n'ont été variables qu'à leur origine seulement et qu'arrivées aux formes qu'elles ont actuellenaent, elles ont cessé d'être sujettes à des modifications. Son fils, Isidore Geoffroy Saînt-Hi-

laîre, continua à professer ses idées, mais en en restreignant encore l'application ; il soutint la doctrine de la variabilité li^ mitée des espèces, en se fondant principalement sur les faits qui accompagnent la transformation des animaux sauvages en animaux domestiques et le retour des animaux domestiques à la vie sauvage. Comme son père, il explique tous les faits de transformation par l'influence du milieu.

Parmi les naturalistes français qui se rangèrent à la théorie de Lamarck, nous devons citer encore Bory Saint-Vincent, un des auteurs du. Dictionnaire classique d'histoire naturelle; Lecoq, auteur d'une étude remarquable sur la Géographie botanique (i85/(), et Naudin, rédacteur de la Revue horticole. Ce dernier, au lieu d'expliquer la transformation des espèces végétales par l'influence des circonstances extérieures, suppose une puissance mystérieuse et indéterminée, fatalité ou volonté providentielle, dont l'action incessante sur les êtres détermine, à toutes les époques de l'existence du monde, la forme, le volume et la durée de chacun d'eux. Enfin le naturaliste belge, d'Omalius d'Halloy, publia en 1846 un excellent mémoire dans lequel il déclare plus vraisemblable la production des espèces par voie de descendance modifiée que leur création séparée.

Les idées françaises du xvra* siècle se répandirent facilement en Allemagne et en Angleterre. Treviranus, le naturaliste de Brème, dans sa Biologie ou Philosophie de la nature vivante, dont les trois premiers volumes parurent en 1802, 1803 et 1805, fait procéder les organismes les plus compliqués des zoophytes, c'est-à-dire des organismes les plus simples, qui tiennent le milieu entre l'animal et la plante ; pour désigner le procédé de la transformation, il emprunte à Buffon l'expression de dégénération» Il l'explique, comme de Maillet et Lamarck, par l'influence plastique des agents extérieurs.

Oken, dans sa Philosophie de /a nature (1809-1811), s'est nonseulement prononcé pour la doctrine du transformisme, mais a en même temps posé les fondements de la théorie des cel-

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