DISTRIBUTION GÉOGRAPHIQUE DES ÊTRES VIVANTS
môme de petits organismes ; c'est ce qui fournit la cause du phénomène bien connu des pluies de grenouilles. Ces œufs, ces graines, ces petits animaux, tombent parfois dans l'eau, qui les transporte plus loin encore. Les troncs d'arbres qui traversent l'Océan dirigés par les courants, ceux que la tempête fait rouler du haut des montagnes, peuvent porter avec eux, cachés dans leurs interstices, dans la mousse ou les plantes parasites qui les couvrent, dans la terre qui reste adhérente h leurs racines, des germes innombrables qui se développeront dans des régions nouvelles. Les glaçons de la mer Polaire vont déposer des renards el des ours jusque sur les côtes d'Islande et d'Angleterre. Un oiseau, un insecte, un mammifère qui se déplacent emmènent avec eux des miUiers de parasites, d'êtres microscopiques, d'œufs ou de germes logés sous leurs plumes, entre leurs poils ou leurs écailles. L'homme en transporte bien davantage encore avec tous les matériaux qu'il emploie pour ses travaux et son industrie.
Les faits d'extension de certaines espèces qui ne peuvent être expliqués par l'émigration, soit active, soit passive, doivent l'être par les faits géologiques. Par suite du changement imperceptible, mais incessant, du niveau des mers, par suite des phénomènes d'abaissement et de soulèvement du sol, des terres autrefois réunies ont été divisées, des cours d'eau qui communiquaient se sont, séparés, et cela explique comment des poissons de môme espèce se retrouvent dans différents fleuves, comment des îles sont habitées par les mômes mammifères que les continents. L'Angleterre a été deux fois réunie à l'Europe ; à une certaine époque, la terre ferme a rattaché notre continent à l'Amérique du Nord. Les îles de la mer du Sud n'ont formé qu'une seule terre ; il en a été de môme de l'océan Indien, où la terre ferme s'étendait autrefois le long du sud de l'Asie depuis les îles de la Sonde jusqu'à l'Afrique : ce grand continent que l'anglais Sclater a appelé Lemuria à cause de^ ses singes caractéristiques, est probablement le berceau où la race humaine est sortie des singes
Sa LA THÉORIE DE L'ÉVOLUTION
anthropoïdes. Alfred Wallace a prouvé que l'archipel Malais était formé de deux parties entièrement différentes : l-une comprenant Bornéo, Java et Sumatra, était réunie à l'Asie par la presqu'île de Malacca, tandis que l'autre, comprenant les Célèbes, les Moluques, la Nouvelle-Guinée, les îles de Salomon, etc., se rattachait immédiatement à l'Australie.
Une autre cause qui a favorisé la dispersion des espèces sur toute la surface du globe, c'est l'uniformité de température qui y a régné jusqu'à la période géologique dite tertiaire. Antérieurement à la congélation des pôles, les espèces trouvaient partout un climat également chaud et agréable qui favorisait les déplacements dans toutes les directions; depuis cette période, au contraire, une nouvelle difficulté d'existence a surgi, les êtres ont dû s'acclimater; ceux qui ont pu s'adapter à l'abaissement de chaleur des régions éloignées de l'équateur ont dû se transformer par la sélection en espèces nouvelles, tandis que ceux pour lesquelles l'adaptation était impossible ont dû, sous peine de s'éteindre, émigrer vers des climats plus doux. Quand plus tard se produisit ce phénomène étrange, jusqu'à présent mal expliqué, désigné sous le nom de période glaciaire, les animaux et les plantes durent émigrer de nouveau : la population vivante se condensant entre les tropiques, une terrible lutte pour l'existence dut s'engager entre les anciens habitants de ces régions et ceux qui venaient s'y réfugier; bien des espèces durent disparaître, bien d'autres espèces nouvelles durent prendre naissance. Il est encore un autre phénomène ch orologique dont la période glaciaire nous fournit la raison : ô'est la ressemblance de beaucoup d'habitants de nos montagnes avec les habitants des régions polaires ; comme ces animaux et ces plantes ne se retrouvent point dans les pays intermédiaires, il faut bien supposer une émigration qui, eu égard aux habitudes de ces êtres, n'a pu avoir lieu qu'à l'époque glaciaire. 11 est probable que pendant cette période les gentianes, les saxifrages, le lièvre glacial et le renard des neiges habitèrent le milieu de l'Europe; mais, à mesure que la