‹ Haeckel et la théorie de l'évolution en Allemagne (volume 2)Chapitre 4 sur 74 · L. DUMMfT · texte numérisé non relu

L. DUMMfT

30 La THÉORIE DE L'ÉVOLUTION

Iules, que Schleiden et Sch^ann ont dans la suite confirmée par l'expérience. Il fait sortir toutes les manifestations de la vie d'un mucus primordial analogue à ce que l'on appelle aujourd'hui protoplasma.

Goethe intervint dans le conflit entre Cuvier et Geoffroy Saiht-Hilaine. Comme lui-même avait soutenu dans plusieurs ouvrages que tous les organes des plantes peuvent se ramener à deâ feuilles plus ou moins modifiées, et que le crâne des animaux supérieurs n'est qu'une vertèbre transformée, toutes ses prédilections devaient être en faveur du système de l'évolution, et l'on ne. doit point s^étonner qu'il ait pris parti contre Cuvier. Quelques jours avant sa mort, il publiait une brochure intitulée : Principes de philosophie zoologique par M, Geoffroy Saint-Hilaire, Ce fut sa dernière oeuvre et c'est par elle qu'il a mérité d'être compté parmi les précurseurs du darwinisme.

Le géologue Léopold Buch, dans sa Description physique des iles Canaries (1836), que Darwin qualifie d'excellente,compare le développement des espèces à celui de» langues et exprime l'idée que des vai'iétés peuvent se transformer lentement en espèces qui deviennent alors incapables de croisement. Parmi les savants allemands qui contribuèrent au progrès de la théorie transformiste, nous citerons encore Baer, qui emprunta ses principaux arguments à la distribution géographique des organismes ; Schleiden, le célèbre botaniste qui montra que l'idée d'espèce a une origine purement subjective ; F. Unger, le naturaliste viennois, qui se fondait principalement sur le développement paléontologique du régne végétal ; Victor Carus qui, dans son Système de la morphologie animale (1853), fait descendre les formes actuelles des organismes fossiles.

Le docteur Schaafhausen, dans une remarquable brochure sur la Fixité et la transmutation des espèces (1853), soutient aussi le développement progressif des formes organiques sur la terre et rend très4ngénieusement compte de la délimitation des espèces par la destruction des formes intermé-

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diaires. Cette dernière ex{^ation est un nouveau pas vers le darwinisme. Enfin le docteur Louis Bûchner, le philosophematérialiste, a, dès la première édition de son livre Force et

matière (1855), adopté pour la première apparition des formes organiques Thypothèse de la génération spontanée et soutenu que toutes les formes actuelles sont dérivées des formes primitives par une succession de changements en harmonie avec les changements géologiques. Le docteur Rooker, dans son IrUroduction à la Flore auêtralienne (1859), apporta h l'appui de la doctrine du transformisme de-nombreuses observations originales. Enfin Darwin cite lui-même le physiologiste Burdach et le philosophe kantien Pries, comme ayant été partisans de cette doctrine.

En Angleterre, la croyance que les espèces sont susceptibles de modifications et de développements fut soutenue, dès la fin du siècle dernier, par Érasme Darwin, l'auteur de la Zoonomie et grand-père de l'auteur de V Origine des espèces; W. Herbert (Horticultural transactions^ 1822, t. IV); Grant (Edinburgk philosophical journaly t. XIV, p. 183); Rafinesque {Nouvelle flore de VAmérique du Nord, 1836) ; l'auteur anonyme des Vestiges de la création ; Baden Powell {Essai sur Vunité des mondes f 1855) ; d'Orton {Sur le Paresseux fossile, 1821) ; Huxley {Discours sur les types persistants de la vie animale, 185^, etc.

Un philosophe distingué, M. Herbert Spencer, a émis sur le système de l'évolution des vues très-originales. Il se fonde sur les transformations observées chez l'embryon de plusieurs espèces, sur la difficulté de distinguer les espèces des variétés et sur le principe du progrès en général. Comme de Maillet, Lamarck, Owen et Treviranus, il explique les changements par les circonstances de milieu. Mais, ce qu'il y a de plus remarquable, c'est l'application qu'il fait de ces vues transformistes à la psychologie ; chaque faculté intellectuelle aurait été, selon lui, acquise ^ar degrés.

CïtAPITRE II

Il faut croire que l'Angleterre était prédestinée, plus qu'aucun autre pays, à donner naissance à l'idée de la sélection naturelle, puisqu'elle s'y est produite à peu près en même temps chez quatre naturalistes qui ne paraissent pas s'être inspirés les uns des autres. La première cause de celte coïncidence remarquable est la grande influence que la doctriiie de Malthus exerce sur les esprits d'outre-Manche ; on se rappellera que nous avons signalé plus haut cet économiste comme le principal inspirateur de la théorie de la sélection. L'Angleterre est, en outre, par son surcroît de population sur un sol très-limité, un des pays où les effets de la lutte pour l'existence sur l'espèce humaine se font le plus clairement apercevoir. Enfin l'attention du naturaliste anglais est fortement attirée vers tous les faits qui se rapportent à la création des races chevalines et la transformation par sélection artificielle des animaux domestiques. Les lois économiques de la population et la sélection artificielle des éle-

veurs ont évidemmenl suggéré à Wels , Patrick Matthew, Alfred R. Wallace et Darwin l'idée de la sélection naturelle. Si Darwin a seul obtenu la gloire d'attacher son nom à cette théorie, c'est qu'il l'a soutenue avec l'immense supériorité de son talent et de sa science ; l'a développée plus complètement que ses rivaux, et en aperçut plus clairement toutes les conséquences et les applications. Patrick Matthew n'exprima ses vues que très-brièvement dans quelques passages épars, au milieu d'un appendice à un ouvrage sur d'autres sujets ; au lieu d'élaborer la théorie par induction et en procédant syntbétiquement de fait en fait comme Darwin, il avoue n'avoir eu de la sélection naturelle qu'une sorte d'intuition à priori. Wells ne traita de la sélection que dans ses applications au développement des races humaines, et n'exposa ses idées que très-succinctement dans un mémoire sur une femme de race blanche dont la peau ressemblait en partie à celle d'un nègre. Les travaux de Wallace ont une plus grande importance; ils viennent d'être traduits en français, sous le titre de la Sélection naturelle, par M. L. de CandoUe ; mais Wallace a toujours été le premier à reconnaître la supériorité de Darwin : « J'ai, dit-il avec une remarquable modestie, fait depuis longtemps l'épreuve de mes forces, et je sais qu'elles n'auraient pas suffi à la tâche difficile d'écrire VOrigine des espèces. Je n'ai pas cette patience infatigable pour accumuler d'immenses quantités de faits les plus divers, ces connaissances physiologiques exactes et étendues, cette finesse pour inventer les expériences et l'adresse pour les mener à bien, et ce style à la fois clair, persuasif et précis, qui font de M. Darwin l'homme de notre époque qui est le plus propre à la grande œuvre qu'il a entreprise et accomplie. » Wallace n'en conservera pas moins la gloire d'avoir partagé la découverte de Darwin et d'avoir eu, sur des points de détail, des vues très-précieuses et originales. On lui reprochera seulement d'avoir reculé devant les conséquences les plus graves de son système et d'avoir prétendu qu'il ne s'appliquait point à l'espèce humaine. Les raisons qu'il présente pour appuyer

cette singulière exception ont été victorieusement refutées par Claparède (1) et par Darwin, En môme temps que naturaliste, Wallace est un philosophe distingué : on trouve dans ses écrits des considérations sur la nature de la force et de la matière qui sont dignes (fûÛe sérieusement méditées.

Darwin raconte lui-môme que la première idée de la sélection naturelle lui vînt en Amérique, lorsqu'il faisait partie d'une expédition scientifique à bord du lieagle, La distribution des ôtres organisés qui peuplent TAmérique du Sud et les relations géologiques qui existent entre les habitants passés et présents de ce continent lui parurent jeter quelque lumière sur le problème mystérieux de l'origine des espèces. Il publia à son retour le récit très-intéressant de son voyage et ne tarda pas à se faire connaître du monde savant par un travail remarquable sur la formation ;des bancs de corail et par une monographie des Cirrhipèdes, dans laquelle il range parmi les crustacés ces animaux que Cuvier avait mis au nombre des mollusques. Il se livra aussi à de nombreuses expériences de sélection artificielle sur les animaux domestiques; et après, de longues études qui le conduisirent à sa théorie, il entreprit d'en faire connaître les résultats. Ce travail était déjà fort avancé, quand la publication du mémoire de Wallace le détermina à ne pas attendre son achèvement et à publier un extrait de ses manuscrits ; cet extrait est le livre de VOrigine des espèces qui a été le point de départ d'une véritable révolution dans l'étude des sciences naturelles. Depuis cette époque (1859), Darwin a complété sa première publication par d'autres ouvrages non moins importants dans lesquels il a multiplié les preuves à l'appui de sa thèse : De la variation dans les animaux et dans les plantes sous l'action de la domestication (traduit en français par Mouliuié, 1^68, 2 vol. in-8<»); De la fécondation des Orchidées par les insectes (traduit en français par RéroUe, 1870, 1 vol. in-S**) ;

(1) Reviie des cours scientifiques ^ i'« série, t. VU, p. 564, 6 août

De la descendance de l'homme (traduit en français par Moulinié, 1871-72, 2 vol. in-8*); De l'expression des émotions chez r homme et les animaux (1872).

L'idée de la sélection naturelle est peut-être la plus féconde de notre siècle ; elle reanvftrse toutes les vieilles manières de concevoir le monde et renferme la première explication naturelle qu'on ait encore donnée de Tordre, de l'organisation et de l'intelligence elle-même. Sans doute beaucoup d'esprits éprouvent encore :une certaine répugnance à accepter ces vues audacieuses, si contraires aux anciennes associations d'idées : ce n'eût en effet qu'une in<\uction hypothétique qui attend sa vériflcation expérimentale. Mais il n'en est pas moins vrai que c'est la plus vraisemblable de toutes les théories émises jusqu'à présent sur les formes de la vie, et, à défaut d'une démonstration palpable et évidente que le temps seul pourra fournir, nous soutiendrons du moins que cette opinion doit ôtre préférée à toutes les doctrines bien plus hypothétiques encore qui ne

euvent se passer d'un principe surnaturel.

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