LE DARWINISME £N ALLEMAGNE
des universités, l'auteur de Force et matièrey le docteur Louis Bûchner, entreprenait de la populariser par des conférences qui ont été traduites en français et qu'il est en ce moment même occupé à répéter aux États-Unis. Le docteur Bûchner possède assurément de précieuses qualités de style ; il traite avec beaucoup d'aisance et de clci.rté des questions arides et difQciles ; il se distingue par une érudition des plus variées. Mais, bien qu'il se donne pour le champion d'un système métaphysique, le matérialisme, il nous paraît manquer de certaines qualités indispensables à la philosophie. Non-seulement il ne va pas au fond des choses, ce qui se comprend chez un vulgarisateur, mais il ne paraît pas s'apercevoir qu'il est souvent en contradiction avec lui-môme. 11 tiré par exemple du darwinisme des conséquences égalitaires, socialistes et même communistes, qui sont au contraire aussi opposées que possible à ce système. Dès qu'il entre dans le domaine de la morale et de la politique, Bûchner raisonne en spiritualistes et presque comme un mystique.
Mais, de tous les représentants de la doctrine du transformisme en Allemagne, le plus complet et le plus illustre est assurément Haeckel. Professeur à l'université d'Iéna, il s'est fait connaître depuis une dizaine d'années par des travaux remarquables sur différentes parties de l'histoire naturelle ; il a publié notamment une monographie des radiolaires (Berlin, 1862), qui est, d'après Huxley (1), une des publications les plus solides et les plus importantes qui aient paru depuis longtemps en zoologie. On lui doit aussi une monographie des monèresy les plus simples des organismes connus (Journal d'Iéna Tpour la médecine et la science de la nature, 1868), et une
(1) Voy. dans la Kevxte des cours ficientifiqueSf 19 mars 1870, uil article de M. Th. H. Huxley sur V Histoire naturelle de la création ^ de Haeckel, dans lequel le savant naturaliste anglais a surtout insisté sur les points du système de Haeckel qui s'éloignent de ses propres doctrines. Voyez aussi^ dans le ti9 du 21 décembre 1872, une leçon de Haeckel sur Le progrès et robjet de la zoologie^
AO Là théorie de L'évolution
autre des géryonides ou acalèphes à trompe (Leipzig, 1865) ; une histoire de révolution des siphonophores, ouvrage couronné par l'Académie d'Utrecht (1869) ; une étude sur les corps sarcodiques des rhizopodes (dans le Journal de zoologie scientifi' que, Leipzig, 1865) ; des Considérations sur la division du travail dans la nature et dans l^homme (dans la collection des traités scientifiques de Virchow et Holzendorff, 1869), et un essai sur l'Origine et l'arbre généalogique du genre humain (dans la même collection, 1868; 2<» édition, 1870). Enfin, il a fait paraître l'année dernière (1872), une savante monographie des Éponges calcaires {Calcispongiœ de Blainville), qui est sur cette matière une œuvre capitale. Mais son principal ouvrage est incontestablement sa Morphologie générale des organismes, dans laquelle il a condensé le résultat de toutes ses recherches et développé ses vues sur l'ensemble de la nature, son histoire, sa constitution et son développement : c'est un savant traité de philosophie naturelle où il adopte complètement le système de Darwin. Le grand naturaliste anglais n'a laissé échapper aucune occasion de rendre hommage à la valeur de son disciple allemand : « Si la Natuerliche Schœpfungs geS' chichte de Haeckel, dit-il, avait paru avant que mon essai sur la Descendance de V homme eût été écrit, je ne l'aurais probablement jamais achevé. Je trouve que ce naturaliste, dont les vues sont, sur beaucoup de points, bien plus complètes que les miennes, a confirmé presque toutes les conclusions auxquelles j'ai moi-môme été conduit. Le professeur Haeckel est notamment le seul auteur qui, depuis la publication de VOrigine des espèces, ait, dans ses différents ouvrages, discuté avec beaucoup de talent le sujet de la sélection sexuelle et en ait compris toute l'importance (1). »
Sur plus d'un point Haeckel va même plus loin que le maître, et ne recule devant aucune des conséquences extrêmes de principes simplement poses par le philosophe anglais. On
(1) Ùe la Descendance de l* homme, introduction.
L£ DARWINISME EN ALLEMAGNE Ai
a dit avec raison qull était plus darwiniste que Darwin luimôme. Il va, en effet, jusqu'à vouloir combler Tabime qui sépare le règne organique des règnes inorganiques, et à attribuer la vie à tous les êtres de la nature, aux cristaux et à la moindre molécule. Gomme Haeekel est un esprit large et philosophique, il lui arrive plus d'une fois de laisser entrevoir Fapplication de la théorie de révolution à certains faits moraux et notamment à la politique, tandis que Darwin s*est toujours montré très-réservé sur ce point. A Fégard de Torigine simienne de Thomme, il est aussi beaucoup plus explicite et plus précis que le naturaliste anglais. Enfin, comme il ne se renferme pas simplement dans l'exposition de théories et de principes, comme il cherche à retrouver les caractères du transformisme dans la généalogie particulière des organismes animaux ou végétaux, il est obligé de se livrer à un grand nombre d'hypothèses, dont il est impossible de nier la hardiesse. Ce n'est pas nous qui lui en ferons un reproche ; nous ne sommes pas de ceux qui pensent que la science peut vivre uniquement de ce qui est expérimentalement prouvé; l'hypothèse a toujours précédé l'expérience et a servi à la provoquer et à l'éclairer; elle est le flambeau de l'induction, et sans elle l'esprit humain resterait frappé de stérilité. Gœthe a dit avec raison qu'il valait encore mieux faire de mauvaises hypothèses que de ne pas en faire du tout. Ce que l'on doit seulement demander, c'est qu'une hypothèse soit abandonnée dès qu'elle est en contradiction avec des faits certains ou qu'il a surgi pour l'explication des mêmes faits une hypothèse meilleure. Une hypothèse est meilleure qu'une autre dans trois cas : i^ quand elle rend compte d'un plus grand nombre de faits ; 2<* quand elle les explique par un moins grand nombre de causes ; et 3® enfin quand elle n*a recours qu'à des causes connues et implique un moins grand nombre d'hypothèses accessoires. C'est pourquoi le darwinisme est préférable aux hypothèses surnaturelles en ce qu'il ne fait qu'étendre à l'ensemble des phénomènes organiques des