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CHAPITRE IV

LA SELECTION NATURELLE

C'est la lutte pour l'existence qui fait un choix parmi les résultats de l'hérédité et de l'adaptation. Les individus qui l'emportent dans cette lutte sont toujours ceux qui possèdent quelque avantage manquant à leurs rivaux. Cette lutte n'existe pas d'ailleurs seulement entre les individus d'une mémo espèce, mais entre chaque individu et le reste de la nature : de là des complications infinies qui font dépendre l'existence et le développement de chaque espèce des phénomènes les plus éloignés.

On a généralement Je la peine à comprendre comment la sélection naturelle agissant sans plan et sans idée directrice peut produire des résultats semblables à ceux d'une sélection artificielle ou volontaire guidée par la conception d'un but. On ne peut s'expliquer cette finalité apparente de la sélection si l'on ne pénètre profondément dans l'action réciproque de l'hérédité et de l'adaptation sous l'influence de la lutte pour 1 existence. Il est par conséquent convenable d'apporter ici

quelques exemples propres à jeter de la lumière sur l'efficacité de la sélection naturelle.

Nous citerons d'abord celui de la sélection des couleurs. Comment se fait-il que tant d'animaux possèdent précisément une couleur semblable à celle du milieu qu'ils habitent ? Pourquoi tant d'insectes habitant sur des feuilles sont-ils précisément de couleur verte ? Pourquoi tant d'animaux habitant les déserts ont-ils précisément leur robe de la couleur du sable ? Darwin répond que cette couleur leur est d'une très-grande utilité parce qu'elle leur permet d'échapper aux regards de leurs ennemis, ou bien parce qu'elle leur permet d'approcher de leur proie sans en être aperçus. Si par conséquent une de ces espèces avait originairement la propriété de varier quant à la couleur, ses individus qui se rapprochaient de la couleur du milieu ont eu un avantage dans la lutte pour l'existence et ont dû seuls survivre. C'est donc un résultat qui est atteint tout naturellement et qui n'en ressemble pas moins à une combinaison intelligente de moyens en vue d'une fin.

Un autre exemple non moins intéressant est celui de la sélection sexuelle qui sert particulièrement à expliquer ce que Darwin appelle les caractères sexuels secondaires, c'està-dire ces particularités qui, dans une espèce, appartiennent à un sexe seulement et ne sont point cependant dans un rapporl immédiat avec les fonctions de reproduction. Le bois des cerfs et des chevreuils dont les femelles sont privées, s'explique par l'avantage qu'il a procuré aux mâles dans la lutte pour la possession des femelles ; les individus qui n'en étaient point doués ont eu plus de peine à se reproduire et ont fini par s'éteindre. Il en est de môme de la crinière du lion qui protège les mâles contre les morsures qu'ils cherchent à se faire au cou, lorsqu'ils se disputent une femelle. Le fanon du taureau, le collet de plumes du coq ont la même origine : ce sont des armes défensives. Les défenses du sanglier, l'ergot du coq, sont au contraire des armes offensives. En tout cas,

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les mâles les mieux armés sont ceux qui ont eu le plus de chance de faire souche.

D'autres caractères qui président à la sélection sexuelle sont ceux par lesquels l'un des sexes réussit à plaire à l'autre. Tels sont les charmes de la voix chez les femelles de certaines espèces d'oiseaux ; celles qui n'en étaient point douées au môme degré ont dû être moins recherchées et n'auront pu se reproduire. Chez les cigales et les sauterelles ce sont au contraire les mâles qui, parleurs cris peu mélodieux pour les oreilles humaines, attirent et charment leurs femelles. Chez d'autres animaux, c'est l'éclat des couleurs, la beauté du plumage ou de la robe par lesquels un sexe séduit l'autre. La force musculaire de l'homme, la grâce de la femme sont évidemment des caractères résultant de la sélection sexuelle.

De la sélection naturelle découlent deux conséquences de la plus haute importance : la première est la division du travail ou localisalion des fonctions ; la seconde est le progrès ou le perfectionnement des espèces.

La division du travail et la divergence de caractères qui en résulte viennent de ce que la lutte pour l'existence est d'autant plus vive que les individus se ressemblent davantage. Dans un champ de grandeur déterminée, il y a toujours une certaine quantité de mauvaises herbes qui poussent à côté des plantes cultivées, et principalement aux endroits où ces dernières ne peuvent réussir à croître, par exemple dans les endroits secs ; ces mauvaises herbes sont d'autant plus nombreuses que la diversité de leurs espèces leur permet de s'adapter aux conditions les plus diverses du sol. Il en est de même des animaux. Un grand nombre d'insectes peuvent vivre sur un même arbre, à la condition d'être de différentes espèces : les uns se nourrissent des fruits , d'autres des feuilles , d'autres des branches , d'autres des racines, etc. Si tous se nourrissaient, par exemple, des feuilles, il ne pourrait y en avoir autant sur la même plante. La lutte pour l'existence est d'autant plus facile à soutenir, que l'individu diffère davantage de ceux avec lesquels il se

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trouve en relations. C'est un fait qui s'observe même dans les sociétés humaines.

Ces conséquences de la lutte servent à expliquer la formation d'espèces nouvelles. Quand plusieurs variétés d'une forme se sont produites, les variétés extrêmes sont celles qui ont le plus de facilité à exister, parce qu'elles se font une concurrence moins forte, tandis que les variétés intermédiaires succombent pour la raison contraire ; cette disparition des variétés intermédiaires est la véritable origine des espèces qui ne sont, à proprement parler, que des formes suffisamment éloignées les uns des autres pour que la transition soit difficile à retrouver. On a quelquefois cherché un autre principe de distinction entre les espèces : on les a définies des formes qui ne peuvent se reproduire ensemble, ou dont les produits communs ne peuvent eux-mêmes se propager. Mais ces définitions sont en contradiction avec un grand nombre de faits : on s'appuie toujours sur les métis de l'àne et du cheval qui ne se reproduisent à la vérité que rarement. Mais c'est un fait exceptionnel, et en général les produits bâtards de deux espèces peuvent reproduire soit ensemble, soit avec l'une des espèces dont ils proviennent. Tels sont par exemple les leporides, issus du lièvre et du lapin, les métis du bouc et de la brebis (capr ovina), différents hybrides de chardon, de groseiller, etc.

Le fait du progrès ou du perfectionnement des espèces est prouvé par la paléontologie. Plus l'on pénètre profondément dans les couches terrestres, plus les formes qu'on y découvre sont simples et imparfaites. De même que la divergence des caractères, le progrès résulte de la sélection naturelle et de la lutte pour l'existence. On en trouve la preuve jusque dans 1 histoire de l'espèce humaine, où nous voyons chaque progrès dans la division du travail amener un progrès dans l'humanité elle-même et provoquer de nouvelles découvertes et améliorations dans chaque branche de l'activité humaine. L'histoire de l'humanité n'est que l'histoire de son développement progressif. Il est vrai qu'à chaque époque on voit des

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races, des groupes d'individus reculer ou se. jeter dans la voie d'un perfectionnement exclusif et partiel qui les éloigne, au lieu de les rapprocher, d'un progrès réel et complet ; mais il n'en est pas moins vrai qu'en masse les hommes progressent et deviennent de plus en plus différents des singes anthropoïdes dont ils sont sortis.

Certains naturalistes, et notamment Baer, ont soutenu que le progrès ût la division du travail étaient deux faits identiques. Cela est vrai en général, mais il y a plusieurs exceptions à cette identité. Ainsi la diminution du nombre des parties est quelquefois un progrès dans la conformation : la diminution des paires de pattes est un progrès dans l'organisation des articulés, et cependant il- n'y a point là de division du travail. Il en est de même de la diminution du nombre de vertèbres chez les oiseaux et les mammifères, du nombre des étamines dans les plantes. La centralisation produit aussi un progrès sans qu'une plus grande division du travail en soit la condition : un organisme est d'autant plus parfait que ses différentes parties sont plus complètement subordonnées à l'ensemble ; un cœur centralisateur est par exemple un immense progrès dans le système de la circulation du sang ; la condensation des masses nerveuses qui constituent la moelle épinière des vertébrés ou le cordon abdominal des articulés supérieurs est plus parfaite que la chaîne de ganglions des articulés inférieurs ou les ganglions disséminés des mollusques. Quelquefois les individus gagnent à perdre certains organes qui, par suite d'un changement dans leurs conditions d'existence, leur sont devenus inutiles ou même nuisibles : c'est ce qui explique comment des animaux supérieurs peuvent offrir des traces d'organes développés dans leurs ancêtres, et restant chez eux à l'état rudimentaire, sans qu'ils en soient moins parfaits ; un individu qui passe de la vie libre à la vie parasite n'a plus besoin d'yeux, et lorsque ces organes disparaissent il en résulte une quantité de matériaux alimentaires disponibles qui peuvent être employés à en fortifier d'autres ; dans la lutte pour l'existence les parasites chez

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lesquels la vue se sera éteinte auront donc un avantage sur ceux qui la conservent et finiront par les supplanter. Il en est de même des ailes de l'autruche et du casoar, devenues inutiles par suite de l'allongement des jambes. L'anatomie comparée prouve que tous les insectes actuellement vivants descendent d'une seule espèce munie de deux paires d'ailes et de trois paires de pattes ; or parmi les insectes actuellement vivants il en est un grand nombre chez lesquels une de ces paires d'ailes, quelquefois toutes les deux ont passé à l'état rudimentairc ou même ont complètement disparu. Notons en passant que les organes rudimentaires sont une des plus fortes preuves en faveur de la théorie de l'évolution ; car cette théorie seule peut en fournir l'explication.

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