Encore en 1734, Séré de Kieux écrit de Hîendel : « Sa
composition infiniment sage et gracieuse semble s'approcher
de notre goût plus qu'aucune autre, en Europe » (p. 299 des
Enfants de Latone, poèmes dédiés au Pioi) . — Haendel plaisait
particulièrement aux Français, parce que son italianisme était
dominé par la raison, et que les musiciens français aimaient
à croire la raison toute française.
« Son caractère fort, nouveau, brillant, égal,
Du sens judicieux suit la constante trace,
Et ne s'arme jamais d'une insolente audace. » [Ibid., p. 10:!-3.)
LA VIE 6i
Mais à Venise, comme il hésitait encore sur ce qu'il devait faire, il rencontra des nobles hanovriens, parmi lesquels le baron Kielmannsegge, qui l'invitèrent à les suivre. Steffani lui avait offert, avec une bonne grâce charmante, son poste de Kapellmeister à la cour de Hanovre. Hasndel alla à Hanovre.
Hs étaient quatre frères, qui furent tour à tour ducs de Hanovre : Christian-Louis, George- Guillaume, Jean-Frédéric, et Ernest-Auguste*. Tous quatre étaient fascinés par la France et par l'Italie. Ils passaient la meilleure partie de leur temps hors de leurs Etats, de préférence à Venise. George-Guillaume épousa morganatiquement une Française, Eléonore d'Olbreuse, d'une famille noble du Poitou. Jean-Frédéric était pensionné par Louis XIV et se fit catholique ; il prenait modèle sur Versailles et fonda en 1672 l'opéra de Hanovre. Il eut d'ailleurs l'intelligence d'appeler Leibniz dans ses Etats". Mais il se gardait bien, pour sa part, d'y rester.
1 . Voir le livre, abondant en documents pittoresques, de Georg Fischer, Musik in Hannover, 1'^ éd., 1903.
2. En 1676, Leibniz avait alors trente ans. Il reçut le titre de conseiller et président de la bibliothèque du château.
Il mourut, au cours d'un voyage à Venise. Ernest-Auguste, qui lui succéda en 1680, fut le protecteur de StefFani. Il était marié à la belle et intelligente duchesse Sophie, princesse Palatine, petite-fille de Jacques P"" Stuart, tante de la Palatine de France, et sœur de la princesse Elisabeth, amie de Descartes. Elle-même était Famie et la correspondante de Leibniz, qui l'admirait. Elle avait infiniment d'esprit, parlait sept langues, lisait beaucoup, avait un goût naturel pour les belles choses. « Personne ne possédait mieux Michel de Montaigne », dit Madame, sa nièce. Très libre de pensée \ trop libre de langage, elle professait un matérialisme épicurien supérieurement intelligente Son mari ne la valait point ; mais il était brillant et fastueux. Ils firent de la cour de Hanovre « la plus polie et la plus distinguée de l'Allemagne » e Tous deux aimaient la musique ; mais Ernest-Auguste ne semblait point se douter qu'elle existât en dehors de l'Italie ; et il aurait
I. Bien que, par les bizarrei'ies des traités de Westphalie, cette princesse prolestante se trouvât investie de l'évèché catholique d'Osnabriick.
1. M™*^ Arvède Barine a tracé d'elle un portrait amusant, mais un peu sévère, dans ses charmantes études sur Madame, mère duRégent (1909, Hachette). — Voir surtout les J/e'/Hotres de la duchesse Sophie, écrits par elle en français.
3. Ainsi s'exprime un voyageur français, en ^1702, l'alîbé Tolland.
puj s'appeler aussi bien le duc de Venise que le duc de Hanovre : car il était constamment à Venise, et il n'en voulait plus sortir'. Le peuple hanovrien commençait à murmurer. Pour retenir le prince chez lui, on ne trouva d'autre moyen que de lui bâtir un magnifique Opéra, où il put donner des spectacles et des fêtes, à l'instar de Venise. L idée était bonne. Ernest- Auguste se passionna pour son nouveau théâtre, qui, éditié et décoré par des Italiens, de 1687 ^ 1690, fut le plus beau d'Allemagne -. Pour ce théâtre on engagea comme kapellmeister Stetfani^
t. Devenu duc en 1680, Tannée même il part pour Venise. Il y repai't à la fin de 1684, et y reste jusqu'en août i685. Il repart, trois mois après, en décembre, et ne revient qu'en septembre 1686. Il logeait au palais Foscarini, avec sa suite nombreuse, ses ministres, ses poètes, ses musiciens, sa chapelle. Il y dépensait des sommes énormes. Il donnait des fêtes aux Vénitiens, et avait des loges, louées à Tannée, dans cinq théâtres de Venise. En revanche, il vendait ses sujets, comme soldats, à Venise; et son fils Maximilien était le général de la République. Quand le grand-maréchal de la cour de Hanovre écrivait à sou prince le mécontentement du peuple, Ernest-Auguste répondait : « Je voudrais bien faire venir ici Monsieur le grand-maréchal, afin qu'il ne m'écrive plus si souvent de revenir à la maison. Monsieur le grand-maréchal n'a pas idée comme c'est amusant, ici ; s'il y était seulement une fois, il ne voudrait plus retourner en Allemagne. »
1 . Barthold Feind disait, en 1708 ;« Des opéras allemands, celui de Leipzig est le plus pauvre, celui de Hambourg le plus vaste, celui de Brunswick le plus parfait, celui de Hanovre le plus beau. » — L'opéra de Hanovre, à quatre étages de loges, pouvait contenir i 3oo personnes.