I. Henrj- Purcell naquit vers i658, et mourut on
bien plus aristocratique que celui de Lully : c'est du Van Dyck en musique ; tout y est d'une extrême élégance, fine, aisée, un peu exsangue. Sa distinction est naturelle, elle se retrempe toujours, comme le font volontiers les Anglais, dans la vie champêtre. Il n'y a pas d'opéras du xvii" siècle où Ton trouve plus de fraîches mélodies, dune inspiration ou d'un tour populaire. Ce charmant artiste, maladif, de tempérament débile, avait quelque chose de féminin, de frêle, de peu résistant. Sa langueur poétique fait son attrait et aussi sa faiblesse ; elle l'a empêché de poursuivre son progrès artistique, avec la ténacité d'un Haendel. Presque partout, il est resté incomplet, il n'a pas cherché à briser les dernières barrières qui le séparaient de la perfection ; ce sont des esquisses de génie, avec d'étranges faiblesses, beaucoup de choses bâclées, des gaucheries singulières dans la façon de traiter les instruments et la voix, des cadences maladroites, une monotonie de rythmes, un tissu harmonique grêle, surtout dans les grands morceaux, un manque de souffle, une sorte d'épuisement physique, qui Tempêche de mener jusqu'au bout de superbes idées. Mais il faut le prendre pour ce qu'il est : une des figures les plus poétiques de la musique, — souriante et un peu élégiaque, — un petit Mozart éternellement con-
valescent. Rien de vulgaire, ni de brutal. De jolies mélodies, sorties du cœur, où le plus pur de l'âme anglaise se mire. Des harmonies délicates, des dissonances caressantes, le goût des froissements de septièmes et de secondes, du flottement incessant du majeur au mineur, des nuances fines et changeantes, d'une lumière pâle, indécise, enveloppée, comme un soleil de printemps au travers d'un brouillard léger*.
Il n'avait écrit qu'un véritable opéra : l'admirable Z)tWo «w^^/ze«6r de 1680 ^ Ses autres œuvres dramatiques, très nombreuses, étaient de la musique de scène ; et le plus beau type en est celle qu'il écrivit pour A7«^^4///i«/' de Dryden, en 1691. Cette musique est presque toute épisodique ; on pourrait l'enlever, sans que l'essentiel de l'action en souffrît. Le goût anglais était réfractaire aux opéras chantés d'un bout à l'autre; et au temps de Hœndel, Addison devait, dans son Spectateur,, traduire cette répugnance de la nation.
Bien que Haendel eût une autre idée de l'opéra, et que sa personnalité diff'érât profondément de celle de Purcell, il ne laissa point de profiter
I. Voir le prélude, ou la « Dance » de Dioclesian, et l'ouverture de Bonduca.
1. L'art anglais n'a jamais rien produit de plus digne d'être égalé aux. chefs-d'œuvre de l'art italien, que la scène de la mort de Didon.
du génie de ce précurseur, comme il avait fait des autres. Arrivant en un pays étranger, dont il ne savait ni la langue, ni l'esprit, il était naturel qu'il prît le maitre anglais pour guide. De là, des analogies entre eux. Les odes de Purcell semblent parfois une esquisse des cantates et des oratorios de Haendel; on y trouve le même style architectural, les mêmes contrastes de mouvements, de timbres instrumentaux, de grands ensembles et de soli. Certaines danses \ certains airs héroïques, au rythme irrésistible, aux fanfares de triomphe % sont déjà du Haendel. Mais ce ne sont laque des éclairs, chez Purcell. Sa personnalité, son art étaient autres. Lui aussi, comme tant de beaux musiciens d'alors, il a été se perdre en Haendel, ainsi qu'un filet d'eau dans une rivière. Mais il y avait dans cette petite source une poésie anglaise, que l'œuvre entier de Haendel n'a point, — ne pouvait avoir.
Depuis la mort de Purcell, c'en était fait de la musique anglaise. Les éléments étrangers l'avaient submergée'*. Un renouveau d'oppo-
1. King Arthur : « Grand Dance », ou Chaconne finale ; — Dioclesian : Trio et chœur final.
1. Surtout, le fameu.x. air de saint Georges, dans King Arthur : « Saint Georges, patron de notre île, soldat et saint... »