SOLITAIRES
3o Mai et 2 Novembre. — i 684 et 685.
S. Mauguille *, irlandais d'illustre naissance, embrassa la vie monastique à Cnobbesburg, aujourd'hui Burghcastle, dans le comté actuel de Suffolk. Cette abbaye avait été fondée par S. Fursy, grâce à l'a générosité de Sigisbert, roi d'Est- Anglie ou des Saxons orientaux.
Quand S.Fursy, vers Tan 646, vint en France ^, où il fonda les monastères deLagny et de Péronne,
1 Madelgisilus , Madelgisilius , Madelgisilis , Madelgistus , Magdelgesiliis, Magdelgisilius^ Malguillus, Malguillas, Mandelgisilus^ Marguillus, Mauguillus, Maguillus. — Madèlgisile, Magdegisile, Magdegisille^ Mauguile, Maugille^ Maugis^ Mauguilty Mauguille, Maugul. — Ménage, dans son Vocabulaire hagiographique (p. Lxxi), met un tréma sur Mauguille, en disant que « la syllabe guil de son nom se prononce diphtongiquement comme dans aiguille. » — M. Ledieu, dans sa Chorégraphie deV ancienne Picardie^ ouvrages! riche en étymologies audacieuses, dérive Mauguille de Mala gula!
* Hariulfe, moine de Saint-Riquier, qui nous a laissé une vie de S. Mauguille, commence son récit en disant qu'il accompagna Funy en Germanie où les deux pèlerins furent honorablement
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il prit Mauguille pour compagnon * et l'associa à ses prédications, à ses voyages et à toutes ses œuvres.
Après la mort de S. Fursy (650), son disciple désolé se mit à chercher en quel lieu il pourrait se livrer à son goût pour la vie contemplative. Attiré par la renommée de Centule, il y alla solliciter son admission. C'est là que, pendant quelque temps, il se fortifia dans la pratique de toutes les vertus; mais bientôt, son humilité ayant trop à souflFrir des marques de déférence et de considération qu'on lui témoignait, il demanda l'autorisation de se consacrer à la vie érémitique. On sait que la règle de S. ^Benoît permet la vie solitaire aux moines qui sont assez avancés dans la vie spirituelle pour résister aux dangers de l'isolement.
S. Mauguille redoublait de jeûnes et de prières pour que le Seigneur éclairât sa vocation. Une nuit, il vit en songe un messager céleste qui lui adressa ces paroles : a Suis-moi et remarque bien les lieux où je vais te conduire : c'est là que tu consacreras tes jours au service de Dieu. » L'ange, le précédant, lui fit traverser divers pays et s'arrêta enfin, en disant : <r Voici l'endroit où tu vivras et où tu mourras. > La vision s'évanouit. Dès le lever du
accueiUis par Sigebert. L'auteur aura confondu Sîgebert, roi d'Austrasie, avec Sigisbert, roi d'Est-Anglie, et se sera trouvé ainsi entraîné à supposer que S. Fursy et S. Mauguille auraient visité l'Allemagne. (Voir notre biographie de S. Fursy, dans le tome précédent, pages 247 et 266).
^ Cornes individuus, dit Harlulfe, ce qui ne concorde pas avec âivenses légendes de S. Fursy qui lui donnent un bon nombre de compagnons*
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jour, Mauguille ayant raconté à ses confrères le songe dont il avait été favorisé, Tabbé, convaincu par ces paroles, chargea plusieurs religieux de raccompagner à la recherche du lieu désigné, en se munissant de toutes les provisions nécessaires. A environ quatre lieues de là, S. Mauguille reconnut avec joie le monticule qu'il avait vu en songe ; il s'empressa d'y bâtir une cellule et un oratoire, avec Faide des moines, qui retournèrent ensuite à Tabbaye de Centule.
La solitude du Saint était située à Monstrelet *, a 300 mètres de TAuthie ^, là où devait s'élever plus tard l'église de Monstrelet *. C'était alors une retraite sauvage, perdue au milieu des forêts et entourée de marais tellement inaccessibles que notre solitaire pouvait difficilement aller puiser au bord de l'Authie l'eau qui lui était nécessaire. Plein de confiance dans la toute puissante miséricorde du Seigneur, il fit un signe de croix sur un aride tertre de gazon, et soudain jaillit une source d'eau vive qui,se creusant un lit sur la pente des coteaux^
^ Monstroledu8,}/lonire\et ou Monstrelet-Saint-Maugiiille, lieu détruit, près de Boufflers, dans le canton de Crécy, ne doit pas être confondu avec Montrelet, dépendance de Fieffés, dans le canton de Domart. — Malbrancq (t. i, p. 404) imagine l'étymologie suivante de Monstrelet : a À. monstrata per angelum futura sede. » Jean de La Chapelle désigne ce lieu sous le nom de Monasteriolum^ ce qui a fait croire à quelques hagiographes qu'il s'agissait de Montreuil-en-Ponthieu.
* AUeia; Bulteau traduit par Auehie; Hugues Ménard, La Mère de Blémur, etc., par Alté.
^ On eu voyait encore des restes de fondation, il y a quelques années, du coté de Villeroy.
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prit son cours vers TAuthie. Cette fontaine ne servit point seulement aux besoins personnels du Saint : son biographe du XP siècle, le moine Hariulfe, nous dit que les malades recouvraient la santé en buvant de cette eau, dont Tefficacité ne trouvait d'obstacle que devant Timpénitence des pécheurs \
S. Mauguille consacrait ses jours à la méditation et au chant des psaumes, en pleurant les péchés d'autrui comme s'il s'en était lui-même rendu coupable. Au bout de quelques années, sa santé fut gravement compromise par l'excès des austérités. Averti par un ange, l'abbé de Saint-Eiquier, accompagné de plusieurs religieux, s'empressa d'aller à Monstrelet pour prodiguer au malade les secours dont il avait besoin. Les soins charitables et la joie qu'éprouva S. Mauguille à. revoir ses anciens confrères, rétablirent vite sa santé.
Le saint anachorète devait bientôt partager sa solitude avec un de ses compatriotes, si nous en croyons Hariulfe qui nous rapporte les faits suivants :
S. Vulgan *, né en Angleterre, était aussi illustre par sa naissance que par son savoir. Les suffrages
* n existe à Monstrelet une fontaine, dite de S. Fiacre, où les malades vont puiser de Teau. Serait-ce celle dont l'origine était attribuée à S. Mauguille ? La tradition locale reste muette à ce sujet.
' Vulganus^ Vulganius, Walgamus^ Walganus^ Wtilgamus^ Wulgamius, Wiganius^ Wiganus; — Vilgain, Vilgaine^ Vulgain, Wigain, Walgam, Walgan^ Wilgain, Wilgan,
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des chrétiens de la province de Douvres le désignèrent pour occuper le siège épiscopal de Cantorbéry *. Pour échapper au péril des honneurs, Vulgan supplia le Seigneur de lui fournir les moyens de fuir. Un ange lui apparut et lui dit : « Traverse rOcéan, dirige-toi vers TAuthie et rends-toi dans la solitude qu'habite un pieux serviteur de Dieu. Au nom du Seigneur, tu le guériras de sa maladie et tu deviendras ensuite son compagnon. > Vulgan, s'empressanfe d'obéir à cet ordre, se rendit sur les bords de la mer, y trouva une barque qu'un ange conduisit, sans le secours des rames, à travers les flots de l'Océan. Après avoir pénétré dans la baie de l'Authie % il remonta le cours du fleuve et arriva rapidement àTerraitage de S. Mauguille*, où, après s'être mis en oraison, il imposa les mains sur le malade.
L'ermite, revenant soudain à la santé, se souleva de sa couche et se jeta dans les bras de son sauveur. Dès lors les deux saints contractèrent une étroite amitié et résolurent de vivre ensemble. Ils associèrent leur ferveur et leurs oraisons en professant tous deux le même amour pour Dieu, la même
* Dum esset ad arcem episcopatus Dorovernensium civitatis, quiB Cantuaria nuncupatur, praeelectus. Le Cointe, M. Louandre^ etc., ont cru à tort qu'il s'agissait du siège épiscopal de Douvres, ville qui n'a jamais eu d'évêques. D'autres écrivains ont avancé que S. Vulgan avait été quelque temps archevêque de Cantorbéry, ce qui est complètement erronné.
* Ad portum Alteise ?
^ L'Authie était alors parfaitement navigable, puisque, plus tard, les Nonnands la remontèrent pour aller dévaster Doullens.
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horreur du vice, le même entraînement pour la vertu.
Avant d'aller plus loin, nous devons faire remarquer qu'il existe de singuliers points de ressemblance entre ce que nous venons de raconter de notre S. Vulgan et les Actes d!un autre Saint du même nom, publiés par Pommeraye {Hist. de Vahbaye de Saint-Ouen^ p. 466) et par Ghesquière {Act. SancL Belg. t. v, p. 250) : aussi plusieurs écrivains ont-ils confondu ces deux personnages en un seul.
Voici en abrégé ce que nous lisons dans les Actes très-suspects du patron de Lens : S. Vulgan, qui avait été élevé par le B. Quirien, archevêque de Cantorbéry * , rendit un service signalé à cette cité en la délivrant du siège des Danois et en convertissant leur chef Darius ". Sa réputation se répandit bientôt dans toute l'Angleterre. Vulgan cherchait à fuir les dangers de la vanité, quand un ange lui apparut et lui ordonna de se rendre dans les Gaules. Le Saint traversa la Manche, aborda à Wissant, évangélisa les environs de Boulogne et de Térouanne et se fit ermite près de l'abbaye de Saint- Vaast d'Arras. Une circonstance de sa vie mérite, au point de vue où nous nous plaçons, d'être racontée en détail : l'auteur anonyme
^ On ne trouve point ce nom dans les listes épiscopales de Cantorbéry.
« L'invasion des Danois en Angleterre n*eût lieu qu'au IX« siècle. On pourrait signaler bien d'autres méprises dans les mêmes Actes.
332 s. mâuguille et s. vulgan.
d'une Vie de S. Vulijan, publiée à Arras, en 1668, traduit ainsi le texte de la vie latine. . ce II est avenu pendant ce temps qu'un certain ce prêtre, curé d'une paroisse des champs assez a éloignée, grand ami de S. Vulgan, homme docte « Qt vigilant, étant réduit au désespoir de sa vie « par une forte maladie, le supplia par lettre ex- « presse qu'en considération de leur charité fra- « ternelle et ancienne amitié, il lui accordât la fac veur de sa présence pour sa consolation et pour a recommander à Dieu son âme, au moment de « sa séparation. L'amour de sa chère solitude ce et celui du prochain ayant livré une sainte (( guerre au cœur de S. Vulgan, et ce dernier ayant ce remporté la victoire, luy ouvrit la porte de sa ce cellule, et se transporta promptement avec ses « deux compagnons chez son ami, et le trouva ce exténué de toutes ses forces, dans une difficulté ce très grande de respirer, et les domestiques en ce disposition de préparer les choses nécessaires < pour les funérailles. Alors s'étant approché du (( malade, les larmes aux yeux, et ayant fait les ce devoirs ordonnés de l'Église catholique à la visite (( des personnes moribondes, il luy tint fort peu « de discours et se retira dans un petit oratoire ce assez proche où, prosterné sur le pavé, il supce plia le ciel très-instamment et avec abondance <( de larmes pour le recouvrement de la santé de ce son ami agonisant. Chose merveilleuse : tout (( aussitôt le malade sentit en soi-même les effets ce de la vertu divine, et reprenant tout à coup ses ce forces et la vigueur d'une nouvelle santé, il se
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«leva du lit, donnant des marques de son entière « guérison, et fut recevoir, caresser et remercier « avec gaieté de cœur et de corps son bon et vénéa rable ami ; et toute la compagnie, saintement « étonnée d'un changement si soudain et si avan- « tageux, en donna publiquement la gloire à Dieu, € et le deuil de la maison se trouva changé dans a une joie extraordinaire. »
S. Vulgan mourut le 2 novembre, et fut. inhumé soit à Arras, soit dans les environs. Son corps, à une époque inconnue, fut transféré à Lensen-Artois, qui choisit ce Sain^ pour patron *.
On voit quelles sont les analogies des deux récits. Les deux saints s'appellent Vulgan, et meurent, l'un et l'autre, le 2 novembre ; ils sont anglais de naissance et demeurant à Cantorbéry. Un ange leur ordonne de passer en Gaule où tous deux se font ermites ; enfin tous deux vont consoler et guérir un anachorète malade. Il y a assurément assez de différences entre ces deux personnages pour ne point les confondre en un seul ; d'ailleurs ils restent bien distincts par leurs reliques et leur culte. Mais nous pouvons supposer qu'Hariulfe,par suite de la ressemblance des noms, aura appliqué à S. Vulgan, compagnon de S. Mau-
* Sur s Vulgan, patron de Lens, voir: GHESQUiÈRE,/4ct. Sanct. Belgii, t. v, pag. 250; Mabillon, Acta SS. 0. S. B., vi. 542; A. DE Raysse, Vita sancti Vulganii, Duaci, 1623, in-18 ; Vie de S. Vulgan^ pairon de LcHS-en-Artois, Arras, 1668 ; Destombes, Vïes des Saints des diocèses de Cambrai et d'Arras^ n, p. 228 ; Légendaire de laMorinie, p. 383.
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guille, quelques particularités relatives au S. Vulgan, patron de Lens.
Il pourrait même se faire que celui qu'on honorait dans notre diocèse ait été tout simplement un moine de Saint-Eiquier que Tabbé de ce monastère aurait laissé à Monstrelet, pour soigner S. Mauguille.
Reprenons notre récit, à la suite d'Hariulfe, tout en reconnaissant que c'est un guide bien peu sûr.
Plus tard, Vulgan, à son tour, tomba gravement malade, ce qui fut pour son ami un sujet de profonde affliction, a Ainsi donc, mon frère, s'écriait S. Mauguille, tu vas m'abandonner dans cette vallée de larmes pour aller goûter les récompenses éternelles ! J'avais espéré que tes pieuses mains m'enseveliraient, et voici que tu me laisses Je soin de remplir à ton égard ce douloureux office. » — ce Soumets-toi, répondait Vulgan, à la volonté divine. Que servirait-il de l'avoir accomplie pendant tout une longue carrière, si on en compromettait la fin par d'injustes murmures? Notre séparation, d'ailleurs, ne sera pas longue, car, dès que je serai en présence de Dieu, je ne cesserai de le supplier de nous réunir à tout jamais, » Calmé par ces promesses, S. Mauguille fit prier les moines de Saint-Riquier d'apporter le viatique à son cher malade. Celui-ci, après avoir reçu les saintes onctions et la communion, rendit son âme à Dieu le 2 novembre^ probablement en l'an 684 \ Son pieux compagnon ne devait pas
' Cette date de 684 ou 685 est adoptée pàrD. Grenier, Bulteau Baillet, Godescard. Malbrancq dit en 653; Le Cointe, en 664.