‹ Hagiographie du diocèse d'Amiens (volume 2)Chapitre 35 sur 65 · ABBÉ DE CORBIE, ÉVÈQUE DE BEAUVAIS · texte numérisé non relu

ABBÉ DE CORBIE, ÉVÈQUE DE BEAUVAIS

1 1 Février. — f 88 1 .

Odon ou Eudes * naquit Tan 801 ^, dans le Beauvaisis '. Après s'être engagé dans les liens du mariage et avoir suivi la carrière des armes où il illustra son nom, il prit le monde en dégoût et en-

^ Odo^ Oddo^ Hodo^ Hiido, Ado, Atto, Hardo: — Oddon^ Hodon, Adon. — D. Cocquelin le surnomme Odo Magnus, On le désigne communément sous le nom d'Odon 1°^, pour le distinguer des trois évêques du même nom qui occupèrent plus tard le siège de Beauvais. Parmi les Saints ou Bienheureux appelés Odon, on trouve un Chartreux (14 janvier), un prieur de Claii*vaux (17 février), un ahbé de Bel, en Angleterre (2 juin), un évêque de Cambrai (19 juin), un archevêque de Cantorbéry (4 juillet), un abbé de Cluny (18 novembre), un abbé de Cormeryen-Velay, (29 novembre), etc.

« Trithème a commis une erreur en le faisant vivre à la fin du Xe siècle.

^ Proprium Bellovac, 11 févr. — L'abbé Sabatier, Vies des saints du diocèse de Beauvais, p. 86. — Brainne, Hommes illustres du département de VOlse, m, p. 340-341. — Ne pourrait-on pas supposer qu'il naquit à Reuil-sur-Brècheou à Ansacq (arr. de Clermont), où il possédait des propriétés qu'il légua à l'Église de Beauvais? ou bien à Houdainville (Odonis villa] où il avait une résidence étant évêque. Hincmar, dans une de ses lettres, dit en parlant d'Odon : Hodo ex vicina parochia cum décrète canonico Mt electus.

282 s. ODON5 ABBÉ DE CORBIE.

traà l'abbaye de Corbie \ Odon fut Tun des disciples les plus distingués de S. Paschase Eadbert,en même temps que le B. Adélard le Jeune, S. Anschaire, S. Hildeman et Warin qui devaient tous faire honneur à un tel maître par leurs vertus, leurs talents et la haute position que leur réservait l'avenir.

En 851, à la suite de discordes intestines dont nous tâcherons plus tard de préciser les causes *, Paschase Eadbert se démit de ses fonctions abbatiales et se retira à Saint-Eiquier. Odon venait de terminer son noviciat; mais la maturité de son âge, l'élévation de son esprit, l'éclat de ses vertus et peut-être aussi le prestige qui s'attachait au souvenir de ses exploits militaires, attirèrent sur lui l'unanimité des suffrages % et le nouvel abbé ramena si bien la concorde dans les esprits que, quelques années plus tard, la communauté rappelait dans son sein S. Paschase Eadbert, qui voulut rester simple religieux sous la direction de celui qui, naguères, avait été son élève.

Pendant son abbatiat, qui se prolongea dix années, Odon assista successivement :

1° Au concile de Soissons (853), qui maintint la déchéance qu'avait décrétée Hincmar, archevêque de Eeims, contre les clercs que son prédécesseur

1 M. l'abbé Delettre (Hist. du diocèse de Beauvais, 351) se trompe en disant qu'il fut « élevé dès son jeune âge dansVabbaye de Corbie ».

* Voir notre biographie de S. Paschase Radberl.

* On voit qu'Odon ne succéda point à un a abbé récemment décédé », comme le dit M. Delettre, i6îd., p. 351.

s* ODON, ABBÉ DE GORBIE. 283

Ebbon avait ordonnés, après son prétendu rétablissement sur le siège de Eeims ;

2° Au concile de Verberie (853), qui rétablit dans ses fonctions Hérimann, évêque de Nevers ;

3** Au synode de Bonneuil (853), que présida Hermenfride, évêque de Beauvais.

Plein de zèle pour les intérêts de son monastère, Odon obtint de Charles-le-Chauve, en 857, le don de Vailly(rar/îacMm), localité du Soissonnais déjà munie d'un château-fort. Deux ans auparavant, il avait reçu du pape Benoît III la confirmation des privilèges de son monastère * . Il y est statué que Télection des abbés sera entièrement libre ; que les biens de la communauté seront exclusivement gérés par elle ; que Tévêque d'Amiens ne pourra en aucune manière s'immiscer dans l'administration de l'abbaye et qu'il ne pourra pas même l'aller visiter, sans avoir reçu une invitation préalable ^.

Une nombreuse flotte de Normands, commandée par le Roi de Mer Veeland, pénétra dans la Somme, en 859, et vint piller Saint-Valery, Saint-Eiquier, Amiens et Péronne. Corbie n'échappa point à leurs

1 M. Delettre (loc. cit.) dit à tort qu'il fit à cette occasion un voyage à Rome. Voyez le manuscrit de Caulaincourt, p. 42.

* L'original de ce privilège, qui a été plusieurs fois publié, est conservé dans un étui de cèdre à la bibliothèque d'Amiens (n*^ 526) et a été décrit par M. J. Garnier (Catal. des manuscrits p. 465). Des/iacsimî'iede ce papyrus ont été donnés par Mabillon (Diplom, p. 436), par la Nouvelle diplomatique (v. -184) et par M. Champollion Figeac {Chartes et manuscrits sur Papyrus, feuilles xi et xii.)

284 s. ODON, ABBÉ DE CORBIE.

d^rédatioDS ; mais Odon^ à la tête des vassaux de Fabbaye, sut leur opposer une énergique résistance et paya bravement de sa personne. Quand bien même on oublierait que l'abbé de Corbie était un ancien soldat, on n'aurait pas le droit de s'étonner de cette ardeur belliqueuse, à une époque où les prélats portaient généralement les armes et conduisaient leurs vassaux sur les champs de bataille. Toutefois, il y avait alors des religieux d'humeur plus pacifique : nous en trouvons la preuve dans la lettre que le célèbre Loup, abbé de Ferrières, écrivit à son ami Odon pour le détourner de ces coups de main, tout en le félicitant de sa victoire '.

Hermenfride, évêque de Beauvais, avait été massacré parles Normands, au commencement de l'an 861. C'était Odon qui devait lui succéder ^. « Son élévation à Fépiscopat de Beauvais, dit M. de La Fontaine ^, ne se fit pas sans difficulté, car on lui opposait comme rival un certain Frimoldus, que l'archevêque de Eeims, de concert avec les évêques de sa province, sut éloigner sous prétexte de simonie et d'incapacité. » Ce récit pourrait faire croire à une intrigue électorale, tandis que tout se passa conformément aux règles canoniques qui prévalureat duIX^ au XIP siècle et qui ont été fort bien

1 EpistAi2.

* On trouve le nom d'Odon en 8^8 dans une charte relative au recensement des biens de Tabbaye de Notre-Dame de Soissons. Mais ce diplôme est dépourvu d'authenticité. Gall, ChrisU IX, 698.

• Histoire de Beauvais, 1. 270,

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exposées par M. Cherruel * : « Aussitôt après la mort d'un évêque, nous dit-il, Jie clergé et le peuple envoyaient des députés au métropolitain pour le prévenir. Le métropolitain en donnait avis au roi, et, sur son ordre, nommait un des évêques de la province pour visiteur. L'évêque délégué était chargé de présider à rélection du nouveau pasteur et de tenir la main à ce que les canons fussent observés... Lorsque le visiteur était arrivé, il réunissait le clergé et le peuple, faisait lire les passages de S. Paul et les canons relatifs à Télection des évêques, et exhortait tous les fidèles à suivre ces règles. Pendant trois jours, on se préparait à Télection par le jeûne et la prière. On procédait ensuite à l'élection, dont l'acte était signé par les principaux d'entre les membres de l'assemblée et envoyé au métropolitain. Celui-ci convoquait tous les évêques de la province pour examiner la validité de l'élection. L'élu était présenté à ce concile provincial et interrogé parle métropolitain sur sa naissance, sa vie passée, sa promotion aux ordres, etc. On examinait aussi sa doctrine et on lui faisait écrire sa profession de foi. Si l'élection était jugée canonique et l'élu capable, le métropolitain fixait le jour delà consécration. Mais si l'élection était entachée de simonie ou de quelque autre irrégularité, elle était cassée par le concile qui procédait à l'élection d'un autre évêque. »

Aucune de ces prescriptions canoniques ne fut

1 Dict. hisU des institutions de la France^ au mot éyêque.

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omise dans la promotion d'Odon à Tépiscopat. Les électeurs du diocèse de Beauvais, réunis sous la présidence d'un visiteur délégué par Tarchevêque de Eeims, avaient porté leurs suffrages sur un prêtre nommé Frimold ; mais le concile provincial, investi du droit d'examiner le nouvel élu, reconnut qu'il était dénué de la capacité et des vertus requises pour exercer la charge épiscopale. L'élection provisoire fut donc annulée, et on dut procéder à un autre choix. Le souvenir de S. Hildeman, qui avait fait briller sur le siège de Beau vais les hautes qualités dont l'avait enrichi son séjour à Corbie, fit tourner les yeux vers ce célèbre monastère, pour y choisir un nouveau pontife. Odon, d'ailleurs, n'étaitpas un étranger pour les électeurs, c'était un enfant du diocèse et on avait pu l'apprécier dans les synodes du Beauvaisis auxquels il avait pris part.

Aussitôt que Loup, abbé de Ferrières, eut appris que l'élection de son ami était confirmée, il s'empressa de lui écrire pour lui donner divers conseils sur les devoirs qu'il aurait à remplir. Il lui promit en même temps d'aller l'entretenir de vive voix sur ces importantes matières et le pria de lui faire tenir prêt un cheval à Creil, endroit où il devait quitter le bateau qui aurait remonté l'Oise.

Dès le commencement de son épiscopat, Odon se trouva forcément mêlé aux tristes débats qui eurent lieu au sujet de Rothade II, évoque de Soissons. Ce prélat avait déposé un prêtre scandaleux, saisi en flagrant délit et convaincu juridiquement.

s. ODON, ABBÉ DE CORBIE. 287

Le coupable en appela au métropolitain, et Hincmar, saisissant cette occasion de contre-carrer un suflFragant qu'il n'aimait pas, réintégra dans ses fonctions le prêtre condamné et excommunia celui qu'on avait mis à sa place. Eothade s'étant refusé à sanctionner cette injustice, l'archevêque de Reims assembla un concile en 861, au monastère de Saint- Crépin de Soissons, et excommunia Rothade. Celuici se présenta en 862 au concile de Pistes ',où assistait Odon, et déclara en appeler au Saint- Siège, droit qui ne lui fut point contesté. MaisHincmar s'empressa aussitôt d'assembler un concile à Soissons, où se rendit l'évêque de Beauvais; l'archevêque de Reims déposa Rothade et le fit emprisonner. Quand le pape S. Nicolas I" eut connaissance de ces faits qui violaient ouvertement les prérogatives du Saint-Siège, il ordonna à Hincmar, sous peine de suspense, de rendre la liberté au prisonnier, de le rétablir sur son siège et de le laisser aller à Rome avec ses accusateurs pour que l'affaire fût jugée au tribunal suprême. Hincmar fut contraint de se soumettre; c'est alors qu'il chargea Odon de porter au souverain Pontife une lettre artificieuse où il essayait de justifier sa conduite et les actes du concile de Soissons dont il demandait l'approbation^.

* Et non pas Pitres^ comme le disent MM. Delettre et Sabatier qui parlent aussi d'un concile de Poissy, qui n'a jamais existé. L'origine de Terreur vient sans doute de ce que M. Ed. dé Lafontaine a traduit Pistensi par Poissy, Pistes, localité disparue, était située près du Pont- de-l' Arche (Eure), au confluent de la Seine et de VAndelle.

1 Les auteurs de l'Histoire littéraire de la France disent qu'O-

288 s. ODOX, ABBÉ DE CORBIE.

Une lettre du pape Nicolas nous apprend qu'Odon se borna à Taccomplissement matériel de sa mission. Il n'accusa point Bothade^ mais il ne le défendit point * . Cette réserve fut peut-être d'une sage politique de la part d'un ambassadeur qui voulait tout à la fois ménager les droits de la vérité et Tamitié intime dont l'honorait Hincmar : mais nous devons avouer que nous aurions mieux aimé lui voir prendre le rôle d'un courageux défenseur de l'opprimé et imiter l'exemple qu'avaient donné les archevêques de Trêves, de Milan, de Besançon, d'Arles et de Cologne*. Le souverain Pontife chargea Odon de porter en France plusieurs lettres pour Hincmar, à qui il reprochait de chercher à

don porta les actes du Concile de Senlis que nous n'avons plus aujourd'hui. L'Histoire reste complètement muette sur un concile de Senlis qui aurait condamné Rothade. Une lettre du pape Nicolas parle bien d'un concile secus civitatem Sylvanectis: mais c est là évidemment une faute de copiste qui a changé Sues^ sionis en Sylvanectis. Voir Actes de la prov. eccL de Reims, I, 277; LoNGUEVAL , Hist. de Véglise gallicane, liv. xvi, M. Varin, Archives de la ville deReims^ 1. 1.

* Cum frater coepiscopus noster Odo nihil accusationis public» voluerit a nobis interrogatus ei objicere. — Apud Lâbbe, Concil, vni, 414. — Le Propre de Beauvais dit à ce sujet : c( Optimus Hincmarum inter et beatum Nicolum magnum papam,pro Rothado Suessionnensi quem triginta episcopi synodal! judicio deposuerant, extitit mediator. » Cette dernière expression est peu exacte. On voit qu'Odon se chargea d'un message et non point d'une médiation.

'LABBE, VIII, 762. Nous ne partageons pas l'opinion de M. l'abbé Gorini [Défense de V Église^ ii, 346), qui tâche d'excuser Hincmar dans ses démêlés avec Rothade et qui pense qu'en face de documents contradictoires, d sans pierre de touche pour distinguer ceux qui sont de bon aloi, il faut s'abi^tenir de se prononcer entre Us deux prélats »

s. ODON, ABBÉ DE CORBIE. 289

affaiblir les privilèges de Rome ; pour les évêques des Gaules, auxquels il déclarait que Rothade était réintégré sur son siège par son autorité apostolique; pour Charles le Chauve, auquel il enjoignait de laisser venir Rothade à Rome ; enfin pour Rothade lui-même, auquel il prodiguait ses consolations paternelles *.

Odon profita de son séjour à Rome pour faire approuver des actes de notoriété publique, destinés à remplacer les anciens titres de Fabbaye de Corbie, qui avaient été détruits pendant les invasions des Normands. Outre cette négociation dont l'avait chargé Fabbé Trasulfe, il fit encore approuver par le Pape une espèce de transaction qu'il avait conclue avec Charles le Chauve, relativement aux abbayes de son diocèse. Un grand nombre d'entre elles avaient été détruites par les Normands, et leurs biens territoriaux, restés sans possesseurs, avaient été donnés par Charles le Chauve à des seigneurs laïques, comme récompense des services qu'ils avaient rendus à l'Etat. Le concile de Meaux, en 845, avait excommunié les injustes détenteurs des biens ecclésiastiques; mais le Roi, prenant parti pour les hommes d'armes, avait refusé de sanctionner ces canons. La sagesse conseillait de transi-

' On trouvera ces diverses missives dans Lâbbk, vin, 39i et 393. Sur l'affaire de Rothade, voir Frodoard, lib. i, c. xxi ; lib. III, c. xvni et xxi ; Labbe, ConciL, yiri, 755, 783, 4937. — Hardouin, v, 558; x, 584 ; D Bouquet, yih, 392; Actes de li province de Reims, i, 275; Dormay, Hist» de Soissons, i, 361 ; Pécheur, Annal, de VÉgh de Soissons, i, 434, 450: Tabbé LoupoT, Vie d'Hincmar.

T. m. ly.

290 s. ODON, ABBÉ DE CORBIE.

ger : c'est ce que fit Odon. Ne pouvant relever les ruines de tous les monastères détruits, il voulut du moins rendre la vie à deux des plus célèbres, Saint- Germer et Oroer » . Il obtint de Charles le Chauve, qui Tavait en grande estime, la restitution des biens de ces deux abbayes qui, jusqu'à leur future restauration, devaient être appliquées aux besoins de l'église de Beauvais. De son côté, Odon abandonnait au Roi la libre disposition des autres biens monastiques ^.

A peine Tévêque de Beauvais était-il revenu en France, que Charles le Chauve le chargea de retourner à Rome pour obtenir l'approbation des actes du concile de Verberie, tenu le 25 octobre 863, où les moines de Saint -Calais avaient obtenu gain de cause dans le différend qu'ils avaient eu avec Tévêque du Mans. Ce fut sans doute dans ce voyage qu'Odon présenta au Pape, de la part d'Hincmar, un traité sur la prédestination.

Hariulfe nous apprend qu'en 866, Odon donna à l'abbaye de Saint-Riquier un os de S. Just, des cheveux et quelques fragments des vêtements de S. Lucien. Ces reliques furent reçues solennellement le 12 juin dans l'abbaye picarde et placées dans, la châsse qui contenait le chef de S. Riquier.

* Oratorium. Ce monastère, fondé par S. Evrols près des murs de Beauvais, porta aussi les noms de Saint-Paul-lès« Beauvais et de N.-D. de Saint-Paul. Détruit par les Normands en 851» il ne fut reconstruit que vers Tan 1033.

* Cet acte de confirmation se trouve dans le Gallia chrisiianaf X, Insir, p. 240, ainsi que dans les ouvrages de Louvet (ii, 146) et Loisel (p. 239.)

s. ODON, ABBÉ DS CORBIE. 29}

Le 3 décembre 868, Odon, de concert avec Tar. chevêque de Reiras et son neveu Hincmar, évêque de Laon, procéda à Quierzy, à l'examen de Ville, bert, évêque élu de Châlons-sur-Marne, qui fut déclaré digne de la charge épiscopale ' .

En 869, nous voyons Odon assister à la consécration de Bertulfe, archevêque de Trêves, et au sacre de Charles le Chauve, à Metz, comme roi d'Austrasie. Le pape Adrien II, qui crut voir léser par là les droits de Louis le Germanique, adressa de vifs reproches aux six prélats qui avaient prêté leur concours à cette politique et les menaça môme de les déposer de leur siège. Mais le rétablissement de la concorde s'opéra bientôt entre Charles le Chauve et le Saint-Siège.

Ce fut sans doute en reconnaissance de la conduite politique d'Odon que Charles le Chauve, en 870, fit don à l'abbaye de Saint-Lucien de son domaine de Luchy {Lticialus)^ situé dans le canton actuel de Crèvecœur*.

En 870, l'évêque de Beauvais fut un des négociateurs de la conférence d'Aix-la-Chapelle où Charles le Chauve et Louis le Germanique partagèrent entre eux le royaume de Lorraine que Lo* thairell, mort sans postérité, avait légué à son frère Louis II, roi d'Italie.

* ii l\ est aussi prouvé dans le Supplément dis conciles de France^ dit Simon, qu'Odon avait assisté au concile de Crécy, en 868. » Ce prétendu concile de Crécy ^ dont d'autres écrivains font Cressy-sur- Serre, n'est autre que celui de Quierzy dont nous venons de parler. — Cf. L\bbe. viii ; Hardouin, Concil., t. y.

' La charte de donation se trouve dans Loisel, p. 242.

292 >. ODON. ABBt DE COEBIE.

Hincmar^ érèque de Laon^ s*était aliéné^ par son avarice et ses yiolences, raffection que lui portait naguère son oncle Hincmar^ archevêque de Reims. Cité en 870 devant le concile d'Attignjr, il parut consentir à se soumettre. Odon rédigea et lui fit signer un acte ainsi conçu : c Moi, Hincmar, évêque de Laon, serai désormais fidèle et obéissant à mon seigneur le roi Charles, ainsi qu un vassal le doit à son seigneur, et un évêque à son roi. Je rendrai pareillement autant que je le pourrai, selon les canons et les décrets du Saint-Siège , Tobéissancequi est due au privilège d'Hincmar, métropolitain de Eeims. d

L'évêque de Laon ne tarda point à se rétracter, en disant qu'on lui avait extorqué ses promesses. Aussi fut-il forcé de comparaître en 87 1 au concile de Douzy, où Odon remit à l'accusé la liste des griefs que le roi avait formulés contre lui,et lut une lettre où le pape Adrien recommandait à l'évêque de Laon de rendre à son métropolitain la soumission qui lui était due. Convaincu de diverses fautes, Hincmar de Laon fut déposé de son siège. Odon, comme les autres évêques, signa une lettre au pape Adrien pour demander confirmation des actes du concile, lettre qui, selon la juste remarque de M. l'abbé Loupot, ce cachait sous une forme respectueuse des sentiments qui ne l'étaient pas assez '. » Ce jugement fut désapprouvé par le pape Adrien II, non point que cette sentence lui parut injuste,

* Vie d' Hincmar. Ce remarquable ouvrage a paru d'abord dans les Travaux de V Académie impériale de Reims, t. xlvi, année 1870.

s. ODOX, ABBÉ DE CORBIE. 293

mais parce qu'elle avait été prononcée, malgré l'appel que l'accusé avait fait au Saint-Siège. Ce concile a été qualifié de brigandage par Sponde, Tabréviateurde Baronius*, et jugé beaucoup trop sévèrement par l'abbé Rorhbacher^. L'appel que l'évêque de Laon avait fait au pape devait-il empêcher un jugement de première instance? Remarquons d'ailleurs que les Pères de ce concile, en déposant leur collègue, réservèrent formellement les droits du Siège apostolique*.

Une paroisse limitrophe des diocèses de Soissons et de Beauvais (on croit que c'était Villeneuve-sous- Verberie) était réclamée par les deux évêchés, comme partie intégrante de leur diocèse. Rothade souleva undiflFérend à ce sujet, et, àla suite de longues contestations, l'autorité métropolitaine donna gain de cause à l'évêque de Beauvais, en 872.

Vers Van 874, sur la demande des religieux de Corbie, Odon reprit pendant un an ou deux l'administration du monastère, dont l'abbé venait de mourir. Ce fut alors qu'il fit construire une église à Huysse,près d'Audenarde,dans le diocèse de Tournai, sur un fonds de terre, ancien domaine de S.Adélard, que le comte Conrad avait donné ou plutôt restitué peu de temps auparavant aux moines de

* Epitom. Buron. ann 871.

• Hist. univ. de VÉtjlise^ éd. Chantrel, vi, 544.

' Salvo per omnia apostolicœ srdis judicio. Cette formule, quG nous trouvons dans plusieurs conciles de cette époque est indiquée à tort par le Propre de Beauvais comme étant une maxime spéciale à Odon.

W4 s. ODON, ABDK DE CORBIK.

firirlilfî. Cos religieux considérèrent cet établisseijMMit cdmme nuisible à leurs intérêts*.

Ai»r6s lu mort de Louis II, roi d'Italie (875), ( Imrhm h; (îhauve se rendit à Rome et reçut la coulouiio impénale des mains du pape Jean VIII. Odon livuit acc.ompagné Tempereur dans ce voyage et il (lit rJnir^ré de porter les lettres que le Souverainl'oiil ili; écrivit aux prélats de Germanie, à roccasîon <iu MMînMjui venait de s'accomplir.

|)'u|H<Vs un document dont Fauthenticité est rjiiitiinUi\ilii, ce fut cette année qu'Odon, sur la ^liîiininde du Chapitre de Beauvais, constitua les i:liuiMiine.s en une corporation spéciale, avec une iiMiii>s(s indépendante de celle de réveché, assignée Mir les revenus d'un certain nombre de terres * et mil (ixa leur nombre à cinquante ^ « Jusque-là, i il. M. f)(»lettre *, le Chapitre de la cathédrale forhrd]i une «toinniunauté régulière dont l'évéque était itt .'.iipéri^îur immédiat : il n'y avait point de distinct.'th itiilvi'. les biens du Chapitre et ceux del'Évêché : fiit hfi ^//iiriaissait que les biens de l'église cathédrale; KnlitU nu fonds commun destiné à subvenir aux itftzhUii drj la communauté, à l'entretien des édifices

^ l'/uh-y.tiiUt Wuhiiîo Corbaiensibus obnoxiam in episcopatuTorfH$4^hU *i%Unx'i — Call. christ , ix, 099. Voir Mabillon, Ad, iS'î // H. /h!fi,VilaAdalhardi,Yi 307.

' i\n v//ir.i JcK iioins : Biircinas (Bury ou Boury*?), Vretiosat i^*if:iy itur-OïKcV) Vclcna (Vellennes), Laversiano (Laversines), l'mlnmyti vurlr{V\oco\xvi) JliUjai (Heilles), Cambaviaco {CsLm^

Ott trouv«!ra le texte de cette constitution dans les Actes de lu fffonhinnlii lleims^ i, 448; dans le Gallia christ., x^Insir, p. */4^/ ; /l.'iiiM U*H Conciles de Labbe, ix, 278, etc

///*/. fin dioc, de Heauvais, i, 361.

s. ODON, ABBÉ DE CORBIE. 295

et à l'acquit des fondations pieuses. L'évêque, dont les devoirs l'appelaient souvent au dehors, était remplacé auprès de la communauté par un ecclésiastique qu'il investissait de son autorité; mais cette autorité déléguée ne rencontrait pas toujours la soumission désirable, peut-être aussi donnait-elle lieu à de justes plaintes : le Chapitre qui concourait à l'élection de Févêque voulait sans doute aussi choisir celui qui devait le diriger en l'absence du prélat. Ce qui nous porterait à croire qu'il en était ainsi, c'est qu'Odon consultait Hincmar sur la conduite à tenir envers quelques moines de son diocèse qui méconnaissaient son autorité ^ Le Chapitre présenta donc une requête à l'évêque, à l'effet d'obtenir que les propriétés léguées à l'église pour l'entretien des chanoines fussent exactement spécifiées et exclusivement affectées à leur destination, et demandait en outre que le nombre des chanoines fut fixé, afin que le personnel de la communauté ne pût être augmenté ni diminué arbitrairement. Avant de rien statuer sur cette requête, Odon voulut prendre conseil de ses collègues dans l'épiscopat. Le métropolitain et ses suffragants s'étant montrés favorables à la demande des chanoines, l'évêque de Beauvais rendit une ordonnance qui spécifie les propriétés qui appartiendront désormais au Chapitre

* Flodoard, Hist, eccl.^ 1. m, c. 23. L'argument de M. Delettre aurait une toute autre valeur si Odon s'était plaint, non pas de quelques moines, mais de quelques chanoines. — Faut-il Toir une trace de ces dissensions dans rarticle 8 du concile de Ponthion tenu en 876 : « Sacerdotes sint subjecti episcopo proprio secundura canonicam auctoritatem, nec per coutumaciam ab eorum potestate dissiliant. t>

Î96 s. ODON, ABBÉ DE CORBIE.

de sa cathédrale et fixe à cinquante le nombre des chanoines : ce nombre ne pourra être dépassé qu'autant que les propriétés canoniales viendront à s'accroître dans la suite. Cette ordonnance, approuvée par le concile provincial et sanctionnée par l'autorité du roi, rendit le Chapitre propriétaire et lui donna une existence civile qu'il n'avait point encore eue jusqu'alors '. »

Odon prit une part très-active au concile de Ponthion (876), où Charles le Chauve s'efforça en vain de faire reconnaître sans restriction la primatie d'Anségise, archevêque de Sens^ faveur personnelle qu'il avait obtenue du pape Jean VIII.

« Nous vous faisons savoir, écrivait ce pontife, que pour nous décharger d'une partie des soins que nous donnent les affaires ecclésiastiques de la Gaule, nous avons établi pour notre vicaire, notre frère Anségise, archevêque de Sens, avec pouvoir d'assembler des conciles quand le bien de TEglise le demandera et de régler en notre nom les affaires oc-

■ Les auteurs du Gailiu divUtiaiiO^ ix, 7(X), mettent en doute l'authenticité de cet acte, parce que la plupart de ses signataires étaient rnorts avant l'année dont il est daté (875), et qu'il paraît difficile d'admettre que la vie commune de l'Evoque et du Chapitre ait cessé à une époque si reculée, où l'on ne trouve poirVt d'exemples d'une dotation déterminée pour les chanoines, en dehors de la mense épiscopale. Il faudrait en conclure que cette pièce n'est pas d'Odon et qu'on l'aurait fabriquée bien j)lus tard avec de fausses signatures « Si on tivnt cette ordonnance pour authentique, dit M. Delettre, il faut reconnaître que les auteurs quiVont copiée se sont mépris sur le nom des signataires, ou bien que la concession dont il s'agit ayant été faite au Chapitre par le prédécesseur d'Odon, a été ensuite adoptée par ce dernier et par lui soumise à la sanction du Roi. t

s. ODON. ABBÉ DE CORBIE. 297

currentes *. » Cette lettre fut lue à la première session du concile de Pontliion; les évoques déclarèrent qu'ils obéiraient aux ordres du Pape, suivant les canons, et sans préjudice des droits des métropolitains ; mais, quels que fussent les efforts de l'empereur et des deux légats du. Saint Siège, ils ne consentirent jamais à reconnaître sans réserve la primatie derarchevequede Sens. Sur neuf archevêques, quarante et un évêques et cinq abbés, il ne se trouva qu'Odon et Frothaire, archevêque de Bordeaux ^, qui adhérèrent complètement aux instances de Charles le Chauve : à la dernière session, Odon essaya de revenir sur cette affaire en lisant quelques articles qu'il avait rédigés avec Anségisè et les légats sans la participation du concile. L'annaliste de Saint-Bertin qualifie ces propositions sévèrement, en disant qu'elles sont contradictoires entre elles, sans utilité, dépourvues de raison et d'autorité '. Le concile invoqua les règles traditionnelles qui régissaient l'Eglise de France et s'en tint à sa décision antérieure qui respectait tout h la fois les droits des métropolitains et l'ordonnance du Saint- Siège. Anségisè devint primat des Gaules et de la

• îSiRMOND, Concil. ijalL, p. 422.

' On prétend que P'rothaire clici chait à complaire à Charle.'le Chauve pour obtenir le siéirc de Bou^geÉ^, attendu que sa ville épiscopale élait toujours infestée paç les Normands. Frothaire avait été le eeul évoque, au concile de Douzy, qui refusa d'ajouter à la condamnation d'Hincmar cette devise : Sauf en tout le jugement du Saint-Siège.

^ Sine conscicntia svnodi dictata, inter se dissona et nuUam utiiitatem habenl'.a, verum et ratione et auctoritate o^rentia — Annal. S. Bert.^ apud Ducuesne.'u, 404

298 s. ODON, ABBÉ DE CORBIE.

Germanie : mais ce ne fut guère qu'un titre honorifique qui s'éteignit avec lui * .

Charles le Chauve^ en 877, avant son départ pour ritalie, désigna Odon pour être Tun de ses exécuteurs testamentaires et l'un des conseillers de son fils aîné, Louis le Bègue, quand il monterait sur le trône. L'année suivante, il assistait à Troyes au sacre de Louis le Bègue, qui ne devait pas longtemps régner. Tombé gravement malade, en 879, il se fit transporter à Compiègne ; là il remit à Odon et au comte Albuin sa couronne, son épée et les autres insignes de la royauté, pour les porter à son fils Louis III, et les chargea tous deux de veiller à son couronnement. Mais dès que Louis le Bègue eut rendu le dernier soupir, Odon et Albuin remirent les insignes royaux entre les raains du chambellan Théodoric et s'empressèrent de regagner chacun leur demeure ^. Ainsi, ils n'osèrent point accomplir les dernières volontés du roi, sans doute parce qu'il n'avait point fait de partage authentique et légal entre ses deux fils adolescents et qu'ils connaissaient les dispositions des principaux seigneurs à profiter de cette circonstance pour faire revivre le droit d'élection dont ils avaient joui sous les derniers rois mérovingiens '.

* VoirTiiOMASSiN, Discipline deVéglise, part. î, liv. i, ch. xxxni,

^ Audientes autem Odo et Albuiniis illuni(Ludovîcum) esse defunctum, qu8Q portaverant Theodorico camerario dederunt et cum festinatione reversi sunt. — Atinal. Bertin.

^Bucelin {Annal bened.t part, i, p. 169) se trompe en disant qu'Odon porta les insignes à Louis III ; Cocquelin commet une bien plus grande erreur en supposant que Louis le Bègue s'en

s. ODON, ABBÉ DK CORBIE. 299

Le dernier acte de la vie publique d'Odon parait être la réception des reliques de S. Vaast que les religieux d'Arras allèrent abriter une seconde fois dans l'enceinte de Beauvais (88 1 ) , où le courageux évêque, quelques années auparavant, avait victorieusement repoussé les pirates du Nord, qui, sous la conduite de Kollon, ravageaient la Picardie.

Pour compléter ce que nous avons dit des actes publics de Tévêque de Beauvais, nous ajouterons qu'il assista aux conciles :

1* De Pistes (862), où il souscrit un acte relatif aux monastères de Saint-Denis et de Saint-Martin de Tours ;

2. De Pistes (864;, où il signe la confirmation des biens de Tabbave de Saint-Germain d'Auxerre :

3. De Verberie (866), où il souscrit un privi- , lége accordé à Tabbaye de Saint- Vaast d'Arras ;

4. De Soissons (866), où les clercs de Eeims, ordonnés par Ebbon, furent relevés de Texcommunication et rétablis dans leurs fonctions;

5. Du monastère de Saint-Pierre-en-llsle (861), où fut sacré Jean^ évoque de Cambrai ;

6. DeTroycs (857), où il signe l'acte de confirmation qui rend à Tabbayede Saint-Vaast la jouissance de plusieurs terres situées dans le diocèse de Beauvais;

7. De Verberie (869), relatif aux accusations portées contre Hincmar, évoque de Laon ;

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