De Troyes (878), que présida le pape Jean VIII
rapporta à Odon pour le choix de son successeur : « Voluit que cum in suum successorem admitti ad quera ea regia insîgnianoster Oddo referret. »
300 s. ODON, ABBÉ DK CORBIE.
Nous avons parlé plus haut de divers autres conciles auxquels Odon prit part. Il en est peut-être d'autres oii il figura, mais où l'absence des souscriptions, dans les fragments qui nous en restent, ne permet pas de formuler une affirmation.
L'étude attentive et impartiale que nous avons faite de tous les documents qui concernent Odon ne nous a point fait découvrir en lui quelques-uns de ces caractères spéciaux de sainteté qui brillent dans la plupart de ceux qui sont honorés du culte des saints. Nous ne savons presque rien de sa vie intime, ni par l'histoire, ni par la tradition, et nous ne pouvons le juger que par ses actes publics. Quelques historiens l'ont accusé d'être ambitieux *, mais c'est là un reproche vulgaire qui pourrait s'adresser à tous les prélats de cette époque qui se sont immiscés dans les afi'aires de l'Etat. Odon nous paraît avant tout avoir été un politique habile, un diplomate avisé, plein de modération et surtout de prudence. Dans certaines circonstances délrcates,il sut s'effacer et s'abstenir. Ainsi, dans l'affaire de Rothade, il ménage son métropolitain en gardant une sorte de neutralité ; quand Louis le Bègue le charge de la périlleuse mission d'assurer la couronne à son fils aîné, il n'assume point la responsabilité d'une démarche dont il pressent toute la gravité. A une époque où il y eut tant de conflits entre la papauté, la royauté et l'épiscopat, il sut conserver l'estime et la faveur des papes et des rois, aussi bien que de son métropolitain Hincmar dont le cardinal Bona
' De la Fontaine. Hist, de Beauvais. j, 274.
s. ODON, ABBÉ DE CORBIE. ÎOl
a dit qu'il serait difficile de définir ce qui prévalut en lui du bien ou du mal ' .
Cet éminent Pontife charge Odon de missions importantes, le consulte sur une foule d'affaires, et lui tient dans ses lettres un langage plein de confiance et d'affection. D'autre part, le pape S. Nicolas F' fait le plus grand cas de l'évêque de Beauvais, comme on peut le voir dans les lettres qu'il adresse à l'abbé Hubert, frère de la reine Teutberghe, à Rothade, évêque de Soissons, et aux fils de Charles le Chauve *. Les princes l'admettent dans leur inti. mité, le chargent de leurs négociations et en font un des conseillers de la couronne, faveurs que reconnaît Odon par un dévouement absolu. Les écrivains contemporains vantent ses mérites ; Flodoard nous dit que les princes témoignaient leur respect pour ses remarquables vertus en se levant de leur siège quand ils le voyaient arriver ^ Le chroniqueur Aimoin constate son érudition et l'autorité de ses paroles; l'auteur du récit de la translation de S. Vaast à Beauvais nous dit quelle place distinguée il tenait à la cour *. Ces divers témoignages nous montrent
* L'abbé Goriiii, dans sa Défense de V Eglise^ est le premier écrivain qui ait entrepris une réhabilitation d'Hincraar qu'il considère comme ayant été injustement jugé, non-seulement par MM Ampère, Guizot, Le Bas, etc., mais par tous les écrivains ecclésiastiques, soit gallicans, soit jansénistes, soit romains. M. l'abbé Loupot a publié récemment une Vie d'Uincmar où l'auteur nous semble avoir mesuré judicieusement le blâme et réloge.
* Sanctissimus frater et coepiscopus meus Odo.
^ Propter egregias viilutes ei principes assurgerc consueverant.
* Gloriosissimus in palatio, Dum Karolus vixit. ~ Âpud Mabillon, Act. SS» Ben, v, 605.
302 s. ODON, ABBÉ DE CORBIK.
qu'Odon tint un des premiers rangs parmi les évêques du IX* siècle qui exercèrent une si grande influence sur les destinées de la France : « Et rien n'était plus juste, a dit M. Michel et *, car eux seuls savaient et pouvaient encore mettre quelque ordre dans le désordre absolu où se trouvait le pays. »
M. Tabbé Sabatier, s'inspirant du Propre de Beauvais, insiste sur le dévouement tout spécial qu'Odon aurait montré pour les droits du Saint- Siège : « 11 y a, dit il, dans la vie de ce grand évêque, un point qui mérite surtout de fixer notre attention : nous voulons parler de sa profonde vénération pour le souverain Pontife et de Tempressement qu'il mettait à le consulter dans les affaires importantes ; il usait de toute son influence nonseulement pour que TEglise de Beauvais montrât au Pape une fidèle soumission, mais pour que le roi, le métropolitain et tous ses collèuues fussent dansla même dépendance du Vicaire de Jésus-Christ. Odon comprenait que la force de TEglise réside surtout dans son indivisible unité, et que se séparer du chef, c'est préparer la ruine et la dissolution du corps tout entier : aussi le vit-on, lors qu'Anségise, prêtre de Beauvais et abbé de Sai. o Michel, fut placé sur le siège de la métropole de Sens et revêtu des fonctions de légat apostolique, s'unir à lui pour
1 Hist, de france^ I, 383 — Remarquons toutefois que M Michelet a exagéré l'influence des évoques en les représentant comme les maîtres du roi et de l'État sous le règne de Charles le Chauve. Voir à ce sujet l'abbé Gorini, Défense de VÈglise^ t. m, p. 307.
' Vie dfs Saints du diocèse de Beauvais, p. 87.
s. ODON, ABBÉ DK CORBIE. 303
défendre dans les Gaules la primauté du Pontife romain. S'il était appelé à donner un avis de vive voix ou par lettre, il ne manquait pas de dire ou d'écrire avec une pieuse réserve : a sauf en tout le jugement du Saint-Siège apostolique ». Il avait pour la Chaire de Kome un si grand respect, il la défendait avec tant d'ardeur et d'éloquence que le pape Nicolas 1"" l'appelait^ son frère très-saint et très-fidèle ami. y>
Noi^s croyons que cet éloge spécial est fort exagéré et ne peut se justifier par les faits, dont nous n'avons omis aucune particularité. Nous ne voyons nulle part qu'Odon ait contre-carré les opinions d'Hincmar qui, jaloux de ses droits de métropolitain, a blessé souvent les prérogatives du Saint- Siège. Il prit part à divers conciles dont les décisions furent blâmées par le Pape. C'est seulement dans l'afi'aire de la primatie d'Anségise qu'Odon se sépare d'Hincmar et de tous ses autres collègues dans répiscopat. M. Delettre * a fort bien montré que l'évêque de Beauvais était forcé d'agir ainsi par ses antécédents.
ce II avait accompagné le roi à Rome et avait assisté à son sacre ; il avait acquiescé à la demande faite pour qu'un primat fût établi en France ; il avait été chargé par le Pape de porter les lettres qu'il écrivait aux archevêques et évêques de la Germanie à l'occasion du sacre de l'empereur ; il était donc tout à la fois l'homme du Pape et Thomme du Roi dans toute cette affaire, et il ne pouvait opiner autrement qu'il l'a fait. »
^ Op. cit, I, 365.
304 s. ODON, ABBÉ DE CORBIE.
Nous ajouterons qu'il ne faut pas oublier que * c'est Charles le Chauve qui avait sollicité et obtenu cette faveur personnelle pour Anségise, aux négociations duquel il devait la couronne impériale, et qu'Odon, en demandant la reconnaissance pure et simple de cette primatie, sans aucune réserve pour les droits métropolitains, exagérait la portée de l'acte du Saint-Siège, pour se conformer aux désirs très absolus de l'empereur. Il est certain que la papauté n'attacha point beaucoup d'importance à cette primatie ; car le pape Jean VIII écrivant en 878, à cinq archevêques de France, ne place le nom d'Anségise qu'après celui d'Hincmar.
Si la conduite d'Odon, partagée uniquement par l'archevêque de Bordeaux, était considérée comme un acte de dévouement à la primauté du Saint- Siège, il faudrait dire qu'elle a été méconnue par les cinquante -trois autres prélats qui assistèrent au concile de Ponthion, ce qui n'est nullement admissible.
L'institution de cette primatie sans réserve , entre les mains d'Anségise, créature dévouée de Charles le Chauve, aurait mis toutes les affaires ecclésiastiques sous la dépendance de l'empereur; il y aurait eu presque un second Pape résidant en France, selon l'expression du chroniqueur Odoran * . Les intérêts du Saint-Siège, aussi bien que ceux de l'Église de France, auraient donc été lésés par ce projet de Charles le Chauve, dont les Pères du
i Secundus papa iippellari mcruit. — Chron. Odoran, apud Migne. Patrol, lat.. t. xui, p. 771.